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GNL Québec : les politiciens temporisent face aux craintes d'économistes

Le reportage de Jean-François Coulombe.

Photo : Radio-Canada / Mélissa Savoie-Souières

Radio-Canada

Face aux craintes d’une quarantaine d'économistes québécois dénonçant les prétentions écologistes du projet de GNL Québec, les politiciens ont généralement évité de descendre dans l’arène.

Du côté de la Coalition avenir Québec (CAQ), le ministre de l’Environnement Benoit Charrette a déclaré qu’à partir du moment où l’on dit non dès le départ à une initiative, on se prive dans bien des cas de développer des nouvelles technologies.

Le projet GNL Québec prévoit la construction d'un gazoduc de 750 km et d'une usine de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay. Selon le promoteur, cela permettra d’accompagner la transition vers les énergies vertes.

Tout comme M. Charrette, le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, recommande de juger le projet selon son analyse environnementale et l’acceptabilité sociale. Le gouvernement du Québec est favorable au projet dans la mesure où la population l’accepte et où le BAPE est favorable, a déclaré le ministre.

Même son de cloche du côté fédéral, où le chef libéral Justin Trudeau et le chef bloquiste Yves-François Blanchet ont tous deux dit qu’ils s’en remettaient au processus d’analyse environnementale en cours.

Une position qui contraste avec celle des trois candidats conservateurs de la région du Saguenay, qui ont apporté un appui inconditionnel au projet.

Depuis le lancement de son projet, l'entreprise GNL Québec répète vouloir contribuer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le promoteur promet que le gaz transformé remplacera en grande partie des énergies plus polluantes comme le charbon. Selon les cosignataires d'une lettre ouverte publiée dans La Presse, cet argument ne tient toutefois pas la route.

Rien ne garantit que le gaz exporté ne vienne pas remplacer du gaz conventionnel, plus propre, ou même de l'électricité de source renouvelable.

Extrait de la lettre ouverte cosignée par 40 économistes et chercheurs en économie

L'économiste et professeur en sciences de l'environnement Éric Pineault précise la pensée du groupe en affirmant que le marché européen, qui doit servir de débouché au gaz transformé produit par Énergie Saguenay, n'agira pas nécessairement comme le prévoit GNL Québec.

La période où le charbon était remplacé par le gaz naturel tire à sa fin parce que les énergies renouvelables, comme l'éolien et le solaire, sont maintenant concurrentielles sur le plan des prix. Le gaz naturel ne va donc pas remplacer du charbon, mais va tout simplement amener plus d'énergie dans le marché, et donc plus d'émissions de gaz à effet de serre, affirme-t-il.

Un passage obligé par le gaz naturel, selon GNL Québec

Pour la direction de GNL Québec, le gaz naturel est au contraire un élément essentiel de la transition vers des énergies vertes.

Selon les prévisions de l’Agence internationale de l’énergie, le gaz naturel est vraiment une énergie qui est essentielle et qui est en forte croissance pour atteindre les objectifs du GIEC, a expliqué la directrice des communications de GNL Québec, Stéphanie Fortin, mardi matin sur les ondes d'ICI RDI.

Le projet d’Énergie Saguenay, son essence même, c’est la lutte contre les changements climatiques.

Stéphanie Fortin, directrice des communications et des relations avec les communautés, GNL Québec

Pour atteindre les objectifs de Paris et du GIEC, dans tous les scénarios, plaide-t-elle, il y a d’abord une augmentation substantielle des énergies renouvelables, il y a une diminution essentielle du charbon, mais il y a une augmentation du gaz naturel liquéfié.

Et selon Mme Fortin, plusieurs pays d'Europe l'ont compris : L’exemple de l’Allemagne en est un bon, qui décide de se sortir du charbon à 80 % de son énergie, mais il y a quand même un 20 % restant qui va être comblé par le gaz naturel.

Un éléphant blanc?

Il est dans un studio de radio.

Éric Pineault, professeur à l'Institut des sciences de l'environnement à l'UQAM

Photo : Radio-Canada / François Lemay

Éric Pineault, un des signataires de la lettre ouverte, a surtout peur que les débouchés promis ne soient pas au rendez-vous et que le complexe gazier se retrouve rapidement en situation de sous-utilisation.

Dans le fond, ma crainte la plus profonde, c'est que dans 10 ou 15 ans, ce projet-là devienne un éléphant blanc qui ne serve pas et qui aura défiguré une partie du fjord du Saguenay.

Éric Pineault, cosignataire de la lettre ouverte et professeur à l'Institut des sciences de l'environnement à l'UQAM

Mais c'est une analyse avec laquelle GNL Québec n'est pas d'accord.

Selon des experts du Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG), dans un contexte de transition énergétique, le gaz naturel ne se substitue pas aux énergies renouvelables existantes et joue un rôle de complémentarité dans la production énergétique des pays, soutient Stéphanie Fortin de GNL Québec.

Il y a une fenêtre d’opportunité qui s’inscrit devant nous parce qu’il y a une augmentation de la demande en gaz naturel liquéfié., ajoute Mme Fortin.

Un projet irresponsable

L'économiste Éric Pineault est d'avis que de miser sur un projet qui viendrait freiner la transition vers des énergies vertes constitue un non-sens et que cela est irresponsable dans le contexte de la crise climatique actuelle.

Les projets d'hydrocarbures, on doit les arrêter. Ce n'est pas en augmentant l'offre de gaz naturel qu'on va faire une transition vers une économie qui ne dépend plus des énergies fossiles. Le gaz naturel, c'est une énergie fossile, il faut toujours s'en rappeler, déclare M. Pineault.

Il ajoute qu'il est fort probable que le gaz naturel qui sera transformé à l'usine de Saguenay sera issu de sources non conventionnelles, par exemple, extrait par le biais de la fracturation hydraulique.

Le bilan carbone de ce type de ressources est encore largement sujet à débat, mais il est déjà reconnu qu'un gaz naturel non conventionnel produit des émissions de gaz à effet de serre plus élevées qu'un gaz naturel conventionnel, précise-t-il.

Or, en termes d'acceptabilité sociale, GNL Québec affirme être tout à fait au diapason de la population du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Stéphanie Fortin a d'ailleurs fait état, sur les ondes d'ICI RDI, d'un sondage mené dans la région démontrant que 64 % de la population de Saguenay est derrière le projet. Un autre sondage indique par ailleurs que seuls 39 % des répondants vivant hors de la région s'y opposent. (Voir encadré ci-dessous pour la méthodologie).

Dans son communiqué, GNL Québec assure par ailleurs que les communautés locales sont consultées depuis 2014 au moyen de comités consultatifs regroupant des représentants de la population, des Premières Nations, de l’industrie touristique, du transport maritime et du développement social.

Fait intéressant, 47 % des répondants du sondage mené à Saguenay ont estimé être mal informés ou très mal informés sur les détails du projet.

Une « boîte de pandore »

Sur un plan plus politique, le groupe d'économistes et de chercheurs en économie ajoute que la réalisation d'un tel projet pourrait venir rouvrir une boîte de Pandore au Québec.

Il existe un risque tangible qu'une fois le gazoduc construit, le tracé ainsi dégagé encourage la construction d'un oléoduc similaire à Énergie Est, un projet clairement rejeté par les Québécois.

Extrait de la lettre ouverte

Le ministre de l'Environnement du Québec, Benoit Charette, n'a pas encore réagi au contenu de la lettre, mais son bureau a réitéré qu'il voulait attendre les conclusions du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) avant de se prononcer sur l'ensemble de ce dossier. Louis-Julien Dufresne, l'attaché de presse du ministre, ajoute que « lors de cette démarche, le promoteur aura l'opportunité de répondre aux enjeux soulevés par les économistes en plus de mettre en lumière ses prévisions quant aux besoins en gaz naturel qui sont anticipés sur les marchés qu'il compte desservir. »

Si les signataires ne sont pas aussi patients, c'est parce qu'ils jugent que le mandat du BAPE est trop étroit, donc incomplet.

Malheureusement, malgré des demandes formulées par certains d'entre nous, le ministre de l'Environnement Benoit Charette a choisi d'exclure du mandat du BAPE les impacts en amont et en aval sur le marché de l'énergie, peut-on lire dans la lettre ouverte.

Contre-productif sur le plan de l'emploi

Un autre argument mis de l'avant par ceux qui s'opposent au projet de GNL Québec est de nature économique.

Selon les prévisions de GNL Québec, son projet d'usine de liquéfaction du gaz naturel créera 6000 emplois dans la région pendant la phase de construction et 1100 autres ensuite sur le complexe gazier en activité.

Une fois en activité, le complexe gazier doit générer des retombées de 807 millions de dollars et 110 millions de dollars de recettes fiscales par an pour les pouvoirs publics.

Jérôme Dupras devant un paysage automnal.

Jérôme Dupras, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique.

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll

Selon le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique Jérôme Dupras, ce projet de grande envergure engendrera à long terme une surabondance d'emplois qui sera contre-productive pour la région.

De miser sur l'argument de la création de nouveaux emplois dans une telle période, ce n'est pas tout à fait pertinent. Il s'agit d'un projet qui va aggraver la situation de pénurie de main-d'œuvre plutôt que de la régler.

Jérôme Dupras, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique

Éric Pineault abonde dans le même sens : C'est déjà une situation difficile au Saguenay. GNL Québec va s'installer et embaucher des gens pour ce projet. Ils vont venir d'où, ces gens-là? Soit on va les voler aux autres entreprises comme Résolu, soit on va faire temporairement venir des travailleurs de l'Ouest canadien.

GNL Québec maintient que le projet est une chance unique de développement d'expertise et de diversification économique pour le Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Les sondages évoqués par la directrice des communications de GNL Québec ont été menés par Som-Cogeco du 4 au 11 octobre 2019. L'un a été mené du 4 au 8 octobre par téléphone auprès 300 adultes francophones de la ville de Saguenay. Les données ont été pondérées en fonction de l'âge, du sexe et de l'arrondissement où vivaient les répondants. La marge d’erreur du sondage est de 7,4 %, 19 fois sur 20.

Le deuxième sondage a été mené en ligne du 8 au 11 octobre auprès de 910 internautes adultes francophones résidant au Québec hors de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Il s’agit d’un échantillon probabiliste dont les données ont été pondérées pour refléter au mieux les caractéristiques de la population. La marge d’erreur du sondage est de 5,1 %, 19 fois sur 20.

D'après les informations de Fannie Bussières McNicoll et de Stéphane Bordeleau

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