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Deux ans après #MeToo, des lacunes persistent dans le système judiciaire

Le reportage de Jacaudrey Charbonneau.

Photo : iStock

Sarah Laou

En 2017, le mouvement #MeToo (#MoiAussi) a provoqué une onde de choc et une prise de conscience mondiale sur la culture du silence entourant les violences sexuelles. Malgré un « changement culturel » et des ressources plus accessibles, les victimes déplorent toujours des lacunes sur le plan juridique.

Le mot-clic utilisé par l'actrice américaine Alyssa Milano dans la foulée des allégations contre le producteur Harvey Weinstein s'est transformé depuis en véritable mouvement social, ce qui a permis de libérer la parole des victimes et de mettre des visages sur les agresseurs.

Pour Mélanie LeMay, cofondatrice du mouvement « Québec contre les violences sexuelles », la vague de dénonciations a été une grande victoire.

Je ne pensais pas vivre ça de mon vivant, explique-t-elle. Autant de personnes qui viennent porter et dénoncer le fait qu'elles ont vécu de la violence, c'était sans précédent.

Mais deux ans plus tard, comme beaucoup d'autres victimes, Mélanie LeMay se demande ce qu’il reste concrètement de ce vent de changement qui a fait tomber des géants, d’Hollywood à Montréal.

Et le constat reste mitigé, notamment en ce qui a trait aux lois sur la preuve, qui n’ont pas évolué.

Une femme tient une pancarte, où il est écrit « believe survivors », c'est à dire « croyez les survivantes ».

Des manifestations de victimes d'agressions sexuelles ont eu lieu un peu partout sur la planète depuis 2017.

Photo : Radio-Canada

Un rendez-vous manqué

La jeune femme, qui a témoigné publiquement il y a deux ans des violences sexuelles qu'elle a subies, estime qu’il s’agit d’un rendez-vous manqué à bien des égards avec la justice et les gouvernements.

Elle se demande entre autres pourquoi la question de la réforme judiciaire n’est pas plus présente dans les promesses électorales.

Je trouve ça vraiment problématique qu'en pleine campagne électorale, ce mouvement international qui a ouvert tellement de discussions ne soit pas un enjeu central de la campagne.

Mélanie LeMay, cofondatrice du mouvement « Québec contre les violences sexuelles »

À ce jour, il n’y a aucun système de justice au monde qui est en mesure d'accueillir la complexité que représente ce type de crime contre la personne, ajoute-t-elle.

Portrait de Mélanie LeMay, jeune femme brune aux cheveux longs.

Mélanie Lemay dit avoir été victime de viol en 2013, à l'âge de 19 ans, alors qu'elle était encore étudiante au cégep.

Photo :  Radio-Canada

L’ampleur des délais actuels avant d’obtenir justice amène de nombreuses victimes à ne pas porter plainte contre leur agresseur. Et il est également fréquent qu’elles doivent attendre plusieurs années avant que la cause ne soit entendue.

On se heurte aux mêmes barrières structurelles qui nous empêchent d’obtenir justice. Rien n'a changé, explique-t-elle.

La comédienne Patricia Tulasne, qui fait partie du groupe de présumées victimes deGilbert Rozon « Les Courageuses », s'est retrouvée confrontée à cette dure réalité.

On nous demande de faire la preuve hors de tout doute raisonnable. Mais la plupart du temps, il n’y a aucun témoin et il est quasiment impossible de fournir une preuve. On se retrouve face à un mur sans la possibilité d'aller en cour pour réclamer justice.

Patricia Tulasne, comédienne et représentante du mouvement Les Courageuses

Celle dont la plainte pour agressions sexuelles a été rejetée avec 13 autres femmes dans le dossier de l'ex-producteur de Juste pour Rire montre du doigt « les failles et l'incompétence » du système judiciaire.

J'étais naïve, je ne savais pas à quel point c'était difficile de tout simplement pouvoir être entendue, explique-t-elle, avant de faire référence aux nombreuses femmes autochtones ayant également dénoncé leurs agresseurs sans être entendues par la justice.

Portrait de Patricia Tulasne

La comédienne montréalaise Patricia Tulasne affirme avoir été agressée sexuellement par le producteur Gilbert Rozon en 1994, après une soirée dans un restaurant de la métropole en sa compagnie.

Photo : Radio-Canada

La comédienne se dit déçue, mais aussi libérée d'avoir pu révéler au grand jour « son fardeau ».

Il y a une culture du viol depuis des siècles. On ne peut pas changer les mentalités du jour au lendemain. Ça prend du temps et il faut continuer à se battre. Ce qui a changé avec #MeToo, c'est que les femmes se sentent désormais en droit de dénoncer. La honte a changé de camp.

Patricia Tulasne

Bien qu'il reste encore beaucoup de travail à accomplir dans l'accompagnement des victimes, l'artiste salue les initiatives encourageantes qui ont ont vu le jour dans la province.

C'est le cas du guichet de services l'Aparté de la Clinique juridique Juripop, qui offre une aide gratuite aux victimes de violences sexuelles en milieu culturel au Québec.

Des initiatives encourageantes au Québec

Face à une forte demande, l'Aparté étendra d'ailleurs ses services à l’ensemble de la population québécoise dès janvier 2020.

Les personnes qui s'adressent à l'Aparté sont rappelées dans les 24 heures ouvrables. Le service peut être donné au téléphone ou en personne.

Sophie Gagnon, avocate à la tête de ce service, croit que le mouvement #MeToo est loin d'avoir été « un feu de paille » et qu'il a permis de faire prendre conscience de l'impact de l'information juridique sur la reprise de pouvoir des personnes victimes.

Mais, selon elle, il s'agit aussi de transiger avec les lenteurs du système juridique.

L'intention de la société est vraiment de créer un changement de culture. Mais cela prend du temps, et tout particulièrement dans le milieu judiciaire, qui est encore en train de réagir. On absorbe le choc qui a été lancé il y a deux ans.

Sophie Gagnon, avocate à L'Aparté

On reçoit des demandes toutes les semaines. Il y a des événements qui font en sorte qu’il y a des personnes qui se sentent démunies et qui ont besoin d'appeler un avocat, précise-t-elle, indiquant qu'un dossier sur quatre se transforme en demande juridique formelle.

Et bien que les réformes tardent à se manifester sur le plan fédéral, des efforts non négligeables sont également entrepris au niveau du gouvernement provincial.

Les quatre femmes

Sonia Lebel entourée de ses collègues parle aux journalistes après la rencontre qu'elles ont eu sur la création d'un tribunal spécialisé dans les crimes sexuels.

Photo : Radio-Canada

La ministre de la Justice au Québec, Sonia LeBel, a formé un comité d’experts en mars dernier afin d'améliorer l’accompagnement des victimes d’agressions.

Une initiative qui répondait à la demande de la députée péquiste Véronique Hivon de créer un tribunal spécialisé en matière d'agressions sexuelles.

Ces experts explorent également les solutions extrajudiciaires pour accompagner au mieux les victimes souhaitant éviter le système de justice.

Des mesures qui pourraient bien faire toute la différence dans le traitement des dossiers judiciaires et avoir un impact sur le nombre de plaintes pouvant déboucher sur des accusations.

Avec les informations de Jacaudrey Charbonneau

Inconduite sexuelle

Société