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Six questions pour comprendre l’offensive turque en Syrie

Un convoi de camions et de camionnettes remplis de gens sous un ciel enfumé.

La population fuit les bombardements à Ras al-Aïn, le 9 octobre.

Photo : Reuters / Rodi Said

Mathieu Gobeil

Ankara a lancé cette semaine une offensive aérienne et terrestre dans le nord-est de la Syrie, une région tenue par les forces dominées par les Kurdes. Quelles sont les intentions du président turc Recep Tayyip Erdogan? Quelles seront les conséquences pour les populations de la région? Et qu’en est-il des djihadistes détenus ou présents sur le terrain? Une spécialiste répond à nos questions.

La Turquie dit vouloir, par cette opération, créer une zone tampon sécurisée de 30 km de profondeur en territoire syrien, le long de sa frontière. Elle prétend aussi vouloir y relocaliser des centaines de milliers de réfugiés syriens qui se trouvent en Turquie.

Pour y voir plus clair, nous nous sommes entretenus avec Leïla Vignal, maîtresse de conférence en géographie à l’Université Rennes-2, qui travaille sur les transformations spatiales et sociales liées aux conflits.

Le geste de la Turquie survient à la suite de la décision surprise des États-Unis de retirer leurs troupes de la zone frontalière du nord de la Syrie. Est-ce que l’opération d’Ankara était prévisible?

Ça fait longtemps que les Turcs annoncent cette offensive et qu’on l'attend. C’est en fait la troisième offensive turque dans le nord de la Syrie. Ils sont intervenus une première fois dans le cadre de la lutte contre le groupe armé État islamique (EI) dans une opération qui s'appelait Bouclier de l'Euphrate en 2016-2017. En six mois, ils sont allés jusqu'à Raqqa. Ils sont intervenus une deuxième fois avec l’opération Rameau d’olivier, au début 2018, dans la région d’Afrin, au nord-ouest, où ils sont toujours présents.

Les Turcs, depuis le début de la révolution syrienne en 2011, ont été vraiment des opposants au régime de Bachar Al-Assad. Ils ont accueilli les organes de l'opposition syrienne, des camps d'entraînement pour l'Armée syrienne libre, etc. En fait, leur priorité a évolué au fur et à mesure du conflit. Notamment, la priorité structurelle pour la Turquie, ce sont les Kurdes…

Carte montrant l'offensive turque en Syrie, dans la zone contrôlée par les forces à prédominance kurde.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La Turquie souhaite créer une zone tampon le long de la frontière (la bande hachurée sur la carte). Les troupes turques étaient déjà présentes dans le nord-ouest de la Syrie (en rouge foncé sur la carte).

Photo : Radio-Canada / Google

Pourquoi la Turquie cible-t-elle cette zone contrôlée par des forces à prédominance kurde?

Les Kurdes sont cette population transnationale répartie entre l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie.

En Turquie, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – qui ne représente bien sûr pas tous les Kurdes de Turquie – est considéré comme une organisation terroriste. C’est vraiment la bête noire du régime d’Ankara.

Du côté syrien, en 2003, est fondé le PYD, le parti kurde syrien, affilié au PKK. Il a bénéficié de l'expertise institutionnelle, militaire et organisationnelle du PKK. Le PYD n’était pas très important parmi les partis kurdes en Syrie à l’origine. Mais à la faveur du conflit et de la lutte contre l'EI, les Kurdes du PYD se sont étendus dans tout le nord de la Syrie, y compris dans des territoires à dominance arabe. Ils sont devenus les supplétifs de la coalition internationale dans la lutte contre l'EI.

Rapidement, le régime de Bachar Al-Assad leur a accordé une forme d'autonomie très large.

Une jeune combattante tient une arme.

Des combattants des Forces démocratiques syriennes.

Photo : Reuters / Rodi Said

Le deal qui s’est fait au fur et à mesure de cette expansion, c’est, en gros, on administre, on rétablit le minimum de services et puis on assure la sécurité.

Ça, c'est évidemment inacceptable pour les Turcs qui ne veulent pas du tout la constitution d'un Kurdistan syrien autonome puisqu'ils ne veulent pas que ça serve de base arrière pour le PKK.

Leïla Vignal

En quoi consiste cette zone ciblée par la Turquie?

Les objectifs annoncés par les Turcs, c’est une zone de 30 km de profondeur sur 120 km de longueur. Ce n’est donc qu'une petite partie de la frontière, qui fait plus de 800 km.

Les Turcs se sont déployés dans le « ventre mou » de cette zone contrôlée par les Forces démocratiques syriennes (FDS) (à prédominance kurde), c'est-à-dire les zones de population arabe. C’est là où les Forces démocratiques syriennes ont moins d'assises, où la population les soutient moins.

L'un des enfants est dans les bras de la femme, au centre de la  photo.

Une femme et trois enfants à l'extérieur d'une tente d'un camp de réfugiés à Ain Issa, en Syrie.

Photo : Reuters / Erik de Castro

Pourquoi les puissances étrangères disent-elles maintenant craindre une résurgence de l’État islamique à la suite de cette intervention?

C’est en raison des camps de réfugiés et des prisons où sont détenus des militants de l'EI. Le PYD agite très bien cette carte. Il dit aux autres pays : Attention, si vous nous lâchez, si vous nous abandonnez [comme les États-Unis], les troupes de l'État islamique vont être en liberté parce que dans le chaos, on ne va plus pouvoir contrôler les camps d’internement.

Le président Erdogan peut-il vraiment relocaliser les réfugiés syriens comme il le prétend?

Je pense que ce sont vraiment des paroles. La carte du retour des réfugiés, c’est une carte qui est beaucoup agitée dans la région en ce moment dans les pays qui les accueillent. Les Turcs ne l’avaient pas encore agitée. Mais c'est vrai que c'est une carte qui est facilement agitable.

Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan discutent.

Les présidents américain et truc, Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan, lors d'une rencontre au quartier général de l'OTAN, le 11 août 2018, à Bruxelles.

Photo : La Presse canadienne / AP/Pool/Tatyana Zenkovich

La Turquie a reçu six milliards d’euros pour garder sur son territoire 3,5 millions de réfugiés syriens. Et d’ailleurs, elle les accueille plutôt bien. Il y a des situations plus ou moins bonnes, mais les Turcs ont fait beaucoup d'efforts quand même.

Maintenant, dans les ententes internationales, il y a une clause de non-refoulement. Lorsque la protection est accordée à un réfugié, la personne peut retourner dans son pays, mais il faut que ce soit volontaire.

La situation étant ce qu'elle est, vous allez voir les réfugiés syriens, ils vous disent, on ne va pas rentrer du tout dans ces conditions-là. Ils ne vont pas rentrer dans une bande de 30 km où ils risquent en plus d'être balayés par la prochaine offensive militaire. Cela voudrait dire qu'il faudrait que les Turcs forcent les gens à rentrer, qu'ils organisent des déportations de force. C'est complètement irréaliste.

L’autre menace concernant les réfugiés est brandie envers les pays européens, qui critiquent l'offensive turque.

C’est une carte de nuisance destinée à l’opinion publique intérieure turque, destinée à la communauté internationale, aux Européens, en disant "on a 3,5 millions de réfugiés, est-ce que vous voulez qu'on ouvre les portes? Est-ce que vous voulez qu’on rouvre la voie, la route de la Grèce à travers l'Europe?"

Leïla Vignal

Quelles sont les conséquences de l’intervention turque pour le régime d’Al-Assad; a-t-elle le potentiel de se prolonger?

Même si l'État syrien se disait mécontent, il n'a pas du tout les moyens de faire face à cette offensive. Le régime de Bachar Al-Assad est extrêmement faible. C’est un État extrêmement diminué.

Il faut se rappeler que les Russes, les Iraniens, les Turcs et les Américains sont présents en Syrie. Cette incursion expose le fait que le régime n'a pas repris le contrôle de l'ensemble du territoire. Ça montre que tout ce discours de la victoire du régime syrien est une fiction.

Un convoi militaire turc a été vu à Kilis, près de la frontière turco-syrienne, mercredi.

Un convoi militaire turc près de la frontière turco-syrienne.

Photo : Reuters

Par ailleurs, je pense que le régime n'est pas du tout désolé de voir le PYD affaibli, lui qui réclame une région autonome au sein d’une formule fédérale, ce que Damas refuse.

Quant aux Russes, qui restent le soutien principal au régime syrien, ils ne sont pas du tout contents de la situation à cause des risques posés par les militants du groupe armé État islamique.

S’ils sifflent la fin de la récréation, les Turcs ne vont pas pouvoir rester très longtemps, il me semble. Quand Poutine appellera Erdogan en lui disant « tu rentres », ils rentreront.

Les propos recueillis dans le cadre de cette entrevue ont été reformulés pour plus de clarté.

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