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Écologistes financés de l’étranger : la théorie qui séduit les conservateurs

Un homme âgé tient un globe terrestre avec le visage de Justin Trudeau couvert en partie de pétrole noir. Des manifestants sont en arrière-plan devant un centre-ville.

Depuis 2006, des groupes environnementalistes et des Autochtones canadiens coordonnent leurs actions contre les hydrocarbures au Canada.

Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

Laurent Pirot

Les groupes environnementalistes canadiens sont-ils vraiment financés par des « intérêts américains » pour nuire aux sables bitumineux et, plus globalement, au pétrole canadien? Malgré ses faiblesses, la thèse élaborée par la blogueuse et analyste indépendante Vivian Krause est largement reprise par les conservateurs, allant jusqu’à déboucher sur une enquête publique en Alberta.

Vivian Krause dénonce le fait que des groupes canadiens très divers, des écologistes et des Autochtones collaborent depuis une dizaine d'années dans une campagne contre les sables bitumineux dont les objectifs seraient, selon elle, déterminés par les investisseurs américains.

Cette ancienne nutritionniste passée par l'industrie du saumon remarque que la production américaine de pétrole a explosé au même moment que les sables bitumineux canadiens tournent au ralenti, en partie en raison des difficultés qui s'accumulent sur les grands projets d'oléoducs.

La résidente de Colombie-Britannique dit avoir étudié les subventions reçues par des organisations canadiennes, seule dans son sous-sol.

Selon elle, ces groupes travaillent à empêcher l’exportation du pétrole des sables bitumineux. Elle se base sur une description des efforts de cette campagne publiée sur le site de l’organisme à but non lucratif CorpEthics. Le texte en question a été modifié depuis.

Portrait de Vivian Krause.

Vivian Krause se consacre à ses recherches sur le financement des opposants canadiens aux hydrocarbures.

Photo : Radio-Canada

Les organisations non gouvernementales contactées par Radio-Canada confirment l’existence d’une coopération formelle entre plusieurs groupes canadiens et le fait qu’une partie de leur financement provient des États-Unis. Mais elles contestent la plupart des autres conclusions de Vivian Krause.

« Sabotage économique »

Le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, les reprend à son compte. Selon lui, c’est une campagne de sabotage économique qui explique l’incapacité des industriels à construire un pipeline permettant d’exporter le pétrole canadien et aussi l’adoption des projets de loi fédéraux C-48 et C-69, qu’il accuse de nuire au développement des grands projets énergétiques.

Deux lois qui suscitent l'opposition

La première (l'ancien projet de loi C-48) restreint la circulation des pétroliers dans le nord de la Colombie-Britannique, tandis que la seconde (l'ancien projet de loi C-69) renforce les évaluations environnementales des grands projets énergétiques.

Elles ont toutes les deux été adoptées dans les mois précédant les élections fédérales de 2019.

Le chef conservateur Andrew Scheer a promis d'abolir la seconde, notamment pour mettre fin à « l'ingérence étrangère dans le processus d’approbation ».

Ça fait du mal au Canada.

Vivian Krause

Le documentaire récent Over a barrel, auquel Vivian Krause a largement contribué, suggère en particulier que les groupes autochtones opposés aux projets énergétiques sont influencés par ceux qui les financent.

Les Autochtones qui sont contre les projets de pipeline et de pétrole, je ne peux pas trouver une seule nation qui n’est pas financée ou qui ne fait pas partie (...) de cette campagne. Donc, il y a plein d’argent qui est allé à ces groupes-là.

Vivian Krause

Vivian Krause base ses affirmations sur les documents publics qui détaillent des versements reçus par les groupes environnementalistes canadiens. L’argent qu’elle dénonce vient de grandes organisations caritatives américaines qui soutiennent la lutte contre le changement climatique ou la protection de l’environnement dans le monde.

Chiffres contestés

Selon Vivian Krause, 600 millions de dollars ont ainsi été versés depuis une dizaine d'années à des organisations aux buts très divers. Le financement aurait aidé des campagnes spécifiquement consacrées aux hydrocarbures et d’autres qui ont un lien beaucoup moins direct, comme celles qui ont abouti à la protection de certaines zones sauvages en Alberta ou en Colombie-Britannique.

Elle additionne des pommes et des oranges.

Tzeporah Berman

Ce calcul est qualifié d' absurde par la militante Tzeporah Berman, qui collabore à cette campagne depuis le début. Elle est directrice des programmes internationaux de l'organisation Stand.Earth. Depuis 2011, c'est elle qui coordonne la stratégie et la recherche de fonds pour les différents organismes engagés dans la campagne contre les sables bitumineux.

Je ne vois pas comment le fait de faire de la recherche sur les saumons, sur la qualité de l’eau ou des analyses sur la foresterie et le caribou a un rapport avec les hydrocarbures ou les changements climatiques, affirme-t-elle.

Tzeporah Berman évalue plutôt les versements reçus entre 2 et 6 millions de dollars par an pour du travail au Canada et aux États-Unis. Une recherche récente de CBC tendait à confirmer un total proche de 40 millions de dollars sur une dizaine d’années.

Les organisations interrogées ajoutent que ce financement n’a jamais été majoritaire dans leur budget. L’Institut Pembina assure que 85 % de ses revenus viennent du Canada. Greenpeace mentionne une moyenne de 2 % de fonds américains au cours des 11 dernières années, pour un total de 3 millions de dollars.

Indépendance en question

Les écologistes affirment surtout que ce financement n’entame en rien leur indépendance et qu’ils sont les seuls à décider des sujets sur lesquels ils souhaitent travailler.

Ça n’a aucun sens de penser que d’autres décident de ce que nous faisons. Nous décidons de nos priorités, nous faisons notre propre travail.

Simon Dyer, directeur général de l’Institut Pembina

En entrevue, Tzeporah Berman affirme que la campagne est née entre 2006 et 2008 à partir du constat que plusieurs organisations environnementales canadiennes avaient les mêmes inquiétudes face au développement des sables bitumineux.

Elle ajoute que, quand elle est allée frapper à la porte des dirigeants des grandes fondations américaines pour leur demander du financement, ces derniers n’avaient aucune idée de ce qui se passait au Canada. Il a fallu travailler pour les convaincre, se souvient-elle.

Le rôle des pétrolières américaines

Vivian Krause insiste beaucoup sur les liens entre les fondations américaines qu’elle blâme et les intérêts pétroliers. Elle cite souvent le cas du Fonds des frères Rockefeller, qui a été créé par une famille ayant fait fortune dans le pétrole.

Le Fonds des frères Rockefeller a annoncé en 2014 qu’il se débarrassait de ses intérêts dans les énergies fossiles.

Ce n’est pas la seule fondation dont les fonds viennent de l’industrie américaine du pétrole.

Vivian Krause

Une des hypothèses de Mme Krause est que le fait de viser les sables bitumineux au Canada et la production canadienne bénéficie aux producteurs américains, résume le doyen de la faculté des Affaires de l’Université de l’Alberta, Joseph Doucet.

Cet expert du secteur pétrolier suggère que cette idée tient plutôt de la théorie du complot. Pour moi, ce serait un peu exagéré de penser qu’il pourrait y avoir un genre de complot entre des organisations non gouvernementales et des producteurs d’énergie, explique-t-il.

Vivian Krause ne va d’ailleurs pas jusqu’à affirmer que l’industrie pétrolière américaine finance des écologistes pour nuire à ses concurrents canadiens. Il faut préciser que ce n’est pas un intérêt commercial, répond-elle quand on l’interroge sur ce point.

Jason Kenney ne parle pas non plus d’intérêt commercial, mais il n’hésite pas à utiliser l’expression intérêts particuliers. Plusieurs de ses décisions depuis son accession à la tête de l’Alberta se basent sur le travail de Vivian Krause.

Enquête publique

Le gouvernement provincial albertain a lancé une enquête publique sur le financement étranger des campagnes contre le secteur de l’énergie. Vivian Krause se tenait juste derrière Jason Kenney quand il a détaillé son investissement de 30 millions de dollars pour un centre dont la tâche sera de défendre l’image des hydrocarbures.

Le centre albertain et la campagne de Vivian Krause, ce sont des opérations politiques coûteuses. Elles nous détournent des problèmes sur lesquels nous devrions tous travailler, juge Tzeporah Berman.

Elle pense que la discussion devrait plutôt porter sur les changements climatiques et les moyens d’y faire face.

Alberta

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