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Little Bay Islands, une communauté déracinée

Le petit village de Little Bay Islands à T.-N.-L. cesse d'exister. Ses résidents doivent partir.

Le village de Little Bay Islands continuera d’être habité par les résidents saisonniers. Ces derniers devront revenir grâce à leur propre bateau et vivre sans électricité ni eau courante.

Photo : Radio-Canada / Marie Isabelle Rochon

Marie-Isabelle Rochon

Une cinquantaine de résidents insulaires de la côte est de Terre-Neuve se préparent à quitter le village qu’ils ont toujours habité. Le 31 décembre, le petit village de Little Bay Islands fermera. Incursion au sein de cette petite communauté logée au creux d’une baie qui s’apprête à être frappée par son plus grand ressac.

Des gens assis à des tables sur un bateau.

Sur le traversier, Alma Budgell discute avec deux autres résidentes du village.

Photo : Radio-Canada / Marie Isabelle Rochon

L’ambiance est conviviale sur le petit traversier qui relie Pilley’s Island à Little Bay Islands. Tous les passagers se connaissent et se saluent. Comme à la petite école, les femmes s’assoient d’un côté pour discuter entre elles et les hommes de l’autre. Un sujet revient constamment : leur déménagement imminent.

Certains ont passé leur journée sur l’île de Terre-Neuve pour y trouver un nouvel endroit où habiter. L’augmentation des prix des maisons dans la région inquiète les résidents et personne n’a encore reçu les 250 000 dollars promis par le gouvernement provincial.

Le gouvernement nous laisse peu de temps pour nous organiser, ils ont annoncé qu’ils coupent les services, mais on ne sait toujours pas quand on recevra notre argent, déplore Alma Budgell. Octobre? Mi-novembre? Ça nous laisse un mois et demi pour nous organiser et acheter une maison.

Il en coûte cher à la province de Terre-Neuve-et-Labrador pour fournir des services essentiels aux résidents des villages éloignés. Le gouvernement provincial offre donc aux résidents de ces villages la possibilité d’être relogés en échange d’une compensation financière. En février dernier, au terme d’un second référendum, 51 résidents permanents du village de Little Bay Islands ont voté à l’unanimité pour cette option. Les résidents saisonniers, quant à eux, n’ont pas eu le droit de voter.

Un homme assis à une table tenant une tasse de café.

Dennis Budgell et sa femme Alma sont parmi les 51 résidents qui auront droit aux 250 000 $ promis par le gouvernement provincial pour déménager. Sans les fonds du gouvernement, ils ne peuvent acheter une maison ailleurs.

Photo : Radio-Canada / Marie Isabelle Rochon

Le village de Little Bay Islands aura donc disparu de la carte le 31 décembre. Il n’y aura plus de gouvernement municipal, plus d’électricité et plus de services d’eau et d'égout. Les économies pour la province seront de l’ordre de 20 millions de dollars sur 20 ans.

Mais ce ne sera pas nécessairement la fin du village pour autant. Des dizaines de résidents saisonniers qui possèdent des propriétés sur l’île comptent tout de même revenir chaque été, par leurs propres moyens.

La battante

Une dame d'un certain âge debout aux côtés d'une vieille télévision faite de bois.

Doris Tucker est née en 1939 à Little Bay Islands. Elle collectionne de nombreux objets, dont cette télévision, la première de l’île.

Photo : Radio-Canada / Marie Isabelle Rochon

La maison de Doris Tucker est colorée et accueillante. Cette octogénaire a de l’énergie à revendre. C’est la femme aux mille et un amis et aux milliers de souvenirs.

Bien qu’elle ait passé une grande partie de sa vie active à Montréal, son cœur n’a jamais quitté cette île qui l’a vu naître et grandir. Elle connaît le village et ses résidents sur le bout de ses doigts.

Doris Tucker se rappelle l’époque où l’île comptait plus de 800 habitants. Le village était une plaque tournante pour tous les pêcheurs de la région.

Dans sa petite maison, elle conserve encore fièrement la première télévision de l’île, achetée par son père. Elle se rappelle de l’attroupement de curieux dans sa maison lorsque son père l’a installé dans son salon.

Pour elle, la fermeture du village est une tragédie.

Chaque matin, je me réveille et c’est la première chose à laquelle je pense. Ici, c’est mon chez-moi.

Doris Tucker

Doris Tucker et son époux n’auront pas droit à la compensation financière de 250 000 dollars du gouvernement provincial, accordée à 32 familles pour leur déménagement. Le couple ne vit pas à Little Bay Islands de façon permanente et possède déjà une résidence à l’extérieur de l’île. Plusieurs dizaines de résidents saisonniers se trouvent dans la même situation qu’eux.

Comme d'autres, Doris et son mari ont pris la décision de ne pas abandonner ce lieu qui leur est cher. Ils reviendront par leurs propres moyens chaque été, tant qu’ils le pourront. Ils comptent revenir grâce à leur propre bateau et installer des panneaux solaires sur leur toit.

La dernière commerçante

Le village est sur respirateur artificiel depuis une décennie. L’usine de transformation de crabe et la seule école ont fermé leurs portes et il n’y a plus d’épicerie ni de médecin. Aujourd’hui, Sharlene Hinz, la propriétaire du dernier commerce, doit maintenant se résigner à mettre la clé sous la porte de son auberge.

J’ai vendu toutes mes antiquités, tous mes livres, ma bibliothèque est partie, j’ai réservé mon billet d’avion, indique la femme originaire de la Colombie-Britannique.

Une dame debout dans une salle à manger.

Sharlene Hinz se prépare à fermer son auberge, le dernier commerce du village.

Photo : Radio-Canada / Marie Isabelle Rochon

Elle contient difficilement sa peine de devoir fermer son auberge centenaire qui se retrouve presque vidée de tous ses souvenirs.

Après autant d’années à débattre sur la fermeture ou non du village et à déterminer qui aurait droit à la compensation financière du gouvernement provincial, elle est aujourd’hui épuisée et elle note que c’est aussi le cas pour beaucoup de résidents.

Le niveau de frustration est assez élevé parce qu’il ne semble pas y avoir une procédure formelle à suivre. Il n’y a pas une liste pour nous dire ce qui doit se passer à chaque étape. Tout le monde attend d’avoir plus d’informations, déplore-t-elle.

Le conseil municipal donne des informations au compte-gouttes et a d’ailleurs refusé à deux reprises les demandes d’entrevue de Radio-Canada.

Un vieux quai en bois délabré sur lequel sont déposés des casiers à homard.

Installé autour d’une baie circulaire, le village de Little Bay Islands était autrefois une plaque tournante pour les pêcheurs de la région.

Photo : Radio-Canada / Marie Isabelle Rochon

Les oubliés

En plus des 51 résidents qui seront relogés et des dizaines de résidents saisonniers, il y a aussi les oubliés. Ceux qui ont dû quitter l’île pour des raisons de santé avant qu’une entente ne soit finalement conclue avec le gouvernement provincial, mais qui possèdent toujours une propriété sur l’île.

Juanita Hull a passé 68 ans de sa vie à Little Bay Islands. Il y a trois ans, elle a dû quitter son village natal en raison des problèmes de santé de son mari. Sans un médecin à proximité et avec des rendez-vous médicaux fréquents, rester sur l’île n’était plus possible.

Le couple est toujours propriétaire d’une maison sur l’île en plus de payer un loyer pour un logement à Springdale, le village où il a déménagé. Avec des moyens financiers limités, le couple a peu de marge de manœuvre.

Avoir l’argent pour le déménagement m’aiderait à payer mon loyer. Ce serait un grand avantage pour moi. Présentement, je vis sur ma pension de vieillesse, explique-t-elle.

Son exclusion du programme de relogement, elle l'a ressenti comme un coup de poing en pleine poitrine.

Ce qui me blesse le plus, c’est qu’on nous a tourné le dos [...] et personne n’est en mesure de me dire pourquoi.

Juanita Hull

Le mois passé, elle et six autres familles dans la même situation ont envoyé une lettre au conseil municipal.

Nous avons vécu [à Little Bay Islands ] toute notre vie et nos maisons sont tout ce que nous avons, peut-on lire. Très bientôt, les résidents de Little Bay Islands partiront avec un quart de million de dollars dans leurs poches et nous n’aurons rien, ce qui nous semble injuste.

Malgré des lettres envoyées au conseil municipal, leurs demandes sont demeurées sans réponse.

Les dernières visites

Un homme debout devant une maison sur un terrain où l'herbe n'a pas été tondue.

Dennis Short est venu des États-Unis pour faire ses derniers adieux à son grand-père. Il a vécu de nombreux étés dans cette maison qui est désormais inhabitée.

Photo : Radio-Canada / Marie Isabelle Rochon

En déambulant dans les rues du village, on remarque des camions de déménagement. Certains résidents ont la chance d’avoir déjà un endroit où s’installer et ne veulent pas attendre l’hiver pour déménager.

Un peu plus loin, une voiture s’arrête devant une maison qui ne semble plus habitée depuis plusieurs années. Un homme et des enfants en sortent. La famille revient d’un enterrement. Probablement un des derniers sur cette île. L’homme montre la maison du doigt à ses enfants. C’était la maison de ses grands-parents.

C’est probablement la dernière fois que je pourrai prendre le traversier pour venir ici. C’est assez émotif, lâche Dennis Short, qui réside désormais aux États-Unis.

Un homme vêtu d'équipement de protection sur un quai auquel un traversier est accosté.

Le traversier se rend jusqu’à Little Bay Islands quatre fois par jour. Le gouvernement provincial a annoncé que les services cesseront peu après le 31 décembre 2019.

Photo : Radio-Canada / Marie Isabelle Rochon

En reprenant la route vers le traversier, les voitures se suivent en file indienne. Ce rituel quotidien sera bientôt interrompu à jamais, laissant le grand quai de béton vide de toute embarcation.

Les vagues bercent doucement le traversier tandis qu’il ramène les passagers sur l’île de Terre-Neuve. Dans les prochains mois, les 51 résidents relogés le prendront tour à tour pour leur dernière traversée.

Terre-Neuve-et-Labrador

Affaires municipales