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analyse

Le triomphe de l’injustice

Donald Trump montre sa signature sur le document de la réforme de la fiscalité aux États-Unis.

En décembre 2017, Donald Trump promulguait une baisse d'impôts pour les entreprises et les ménages américains.

Photo : Reuters / Jonathan Ernst

Gérald Fillion

Il est bien peu probable que la colère d’une bonne partie de la population qui a contribué à l’élection de Donald Trump se soit atténuée. Les inégalités grandissent, les riches sont toujours plus riches. C’est le triomphe de l’injustice, pour reprendre le titre d’un livre.

C’est ainsi qu’est intitulé le dernier ouvrage des économistes Emmanuel Saez et Gabriel Zucman de l’Université de la Californie. Ce titre, puissant et chargé, est illustré par un indicateur révélateur : le taux effectif d’imposition, qui s’est élevé en 2018 à seulement 23 % pour les 400 Américains les plus riches, ce qui est plus faible que le taux effectif du 50 % des moins nantis de la société américaine, à 24,2 %.

C’est la première fois que les plus riches ont un niveau d’imposition plus faible que les plus pauvres, une illustration claire, frappante, de l’incroyable niveau d’inégalités aux États-Unis.

Le graphique suivant montre bien la chute importante de l’imposition des plus riches, alors que le taux effectif de la moitié de la population la moins riche est relativement stable. 

Profond malaise

Si Donald Trump s’est fait élire en dénonçant avec vigueur plusieurs des raisons qui ont contribué aux inégalités depuis 40 ans, force est de reconnaître aujourd’hui que ses politiques contribuent à accroître ces inégalités depuis trois ans et qu’il pourrait encore faire campagne sur ce profond malaise social et économique, qui suscite la déception, la colère et le ressentiment. 

En 1960, les 400 personnes les plus riches des États-Unis avaient un taux effectif d’impôt de 56 %. En 1980, ce taux était de 47 %. Aujourd’hui, il est à 23 %.

Les économistes sont arrivés à ces chiffres en tenant compte d’une grande quantité de charges fiscales : les impôts fédéraux, étatiques, locaux, les impôts corporatifs et toute une série de taxes indirectes, notamment les permis de conduire. Il y en a pour 250 milliards de dollars.

Ils n’ont pas tenu compte toutefois des crédits d’impôt disponibles, qui viennent réduire les charges fiscales des Américains les moins nantis. Les auteurs affirment qu’ils doivent tracer une ligne sur ce qui est inclus et non inclus dans le portrait fiscal des citoyens.

Maintenant, pourquoi choisir les 400 plus riches? Les deux économistes affirment que ces gens-là possèdent l’équivalent de la richesse des 60 % des moins riches. On pourrait discuter de ce choix pendant des heures : pourquoi 400? Pourquoi pas le 0,1 %, le 1 % ou le 10 %?

Ce qui est important, c’est de montrer combien les écarts de richesse grandissent. Et c’est attribuable en partie à la forte baisse d’impôt annoncée par l’administration Trump, l’une des mesures les plus importantes du mandat du président des États-Unis et sans doute l’une des plus populaires dans les entreprises et chez les plus riches Américains, dont un certain nombre ont appuyé la candidature de Donald Trump en 2016.

Le Congrès a réduit les impôts, réduit les taxes sur le gain en capital et sur les successions, réduit les charges fiscales des grandes entreprises, réduit l’encadrement réglementaire des marchés en plus de voir l’administration américaine ne plus appliquer une quantité importante de règles environnementales et fiscales. Le legs de Donald Trump et de Paul Ryan, qui a présidé la Chambre des représentants de 2015 à 2018, sera celui d’avoir radicalement diminué les impôts des particuliers, des plus riches et des entreprises. 

Théorie du ruissellement

Selon Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, ces baisses d’impôts ont permis aux plus riches, le 0,1 % américain, de réduire leur taux effectif de 2,5 points de pourcentage. Cette baisse d’impôt est soutenue par la même idéologie depuis 40 ans, celle du ruissellement. Selon cette théorie, remettre de l’argent dans les poches des plus riches leur permet d’investir dans l’économie et de faire ainsi ruisseler, comme dans un ruisseau, la richesse vers les classes les plus pauvres.

Or il est démontré que les inégalités n’ont fait que grandir aux États-Unis, même si un nombre important de politiciens ont tenté de faire croire aux Américains qu’ils allaient tous profiter des baisses d’impôt. Si une baisse d’impôt stimule l’économie à court terme, elle réduit les moyens des États pour soutenir largement les besoins de la population, elle alimente davantage les inégalités et fait grandir les écarts de richesse alors que les plus riches peuvent faire fructifier plus d’argent encore dans les marchés financiers. 

Depuis des décennies, le très riche investisseur Warren Buffett dénonce publiquement le fait que son taux effectif d’imposition est plus faible que celui de sa secrétaire. Pour lui, il est incompréhensible que différents avantages fiscaux permettent aux mieux nantis de réduire leur niveau d’impôt à un taux plus faible que les moins bien nantis de la société américaine. 

Chose certaine, il est paradoxal de constater que d’un côté, le président des États-Unis dénonce la mondialisation et se fait le champion des travailleurs américains moyens et, de l’autre, il adopte des mesures qui ne font qu’alimenter les inégalités et la rancœur des citoyens face à un système injuste! Il est difficile d’être plus cynique. 

Sources : Washington Post, New York Times

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