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Décryptage de ce que vous entendrez sur l'environnement au débat des chefs

Justin Trudeau et Andrew Scheer se font face et s'adressent l'un à l'autre sur le plateau du débat en anglais.

Justin Trudeau et Andrew Scheer auront certes l'occasion de croiser le fer une dernière fois, mais leur attention se portera aussi ailleurs.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Étienne Leblanc

ANALYSE - À la lumière des deux débats précédents, voici sur quels sujets devraient porter les attaques de chacun des adversaires en matière d'environnement et de changements climatiques.


1) La taxe sur le carbone

Justin Trudeau continuera probablement de reprocher à Andrew Scheer de ne pas avoir de programme pour lutter contre les changements climatiques.

Le conservateur Andrew Scheer répliquera en disant que la taxe sur le carbone imposée par M. Trudeau fait mal aux Canadiens.

C'est l'une de ses promesses phares : s'il prend le pouvoir, M. Scheer abolira cette taxe.

Rappelons que la tarification vise à mettre un prix sur les émissions de gaz à effet de serre (GES). La plupart des économistes qui s'intéressent à la question énergétique s'entendent pour dire que c'est un premier pas essentiel pour inciter les entreprises et les citoyens à réduire leur empreinte carbone.

Le Fonds monétaire international (FMI), qu'on ne peut pas soupçonner d'être à gauche, abonde dans ce sens.

Dans un discours prononcé le 8 octobre à Washington, la nouvelle directrice générale de cette organisation financière, Kristalina Georgieva, disait que les taxes sur le carbone peuvent être l'un des outils les plus puissants et les plus efficaces.

La directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, à Washington

La directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, à Washington

Photo : Reuters / Jonathan Ernst

Mme Georgieva relaie ainsi une position qui était défendue par l'ancienne directrice générale du FMI, Christine Lagarde.

Au Canada, le Directeur parlementaire du budget, Yves Giroux, s'est prononcé lui aussi en faveur de cette taxe. Dans un rapport publié en juin, il souligne qu'une telle mesure réduirait les émissions de GES de 50 à 60 mégatonnes en 2022. C'est environ le quart de ce qu'il faut faire pour atteindre les cibles de 2030.

Le consensus parmi les économistes est que la tarification explicite du carbone est l’approche la plus rentable pour réduire les émissions de GES, écrit Yves Giroux dans son rapport.

Andrew Scheer affirme aussi à qui veut l'entendre que la taxe sur le carbone fera augmenter le coût de la vie des Canadiens. C'est plus ou moins vrai.

Les provinces qui avaient déjà des systèmes de tarification du carbone, comme le Québec et la Colombie-Britannique, ne se font pas imposer la taxe dénoncée par Andrew Scheer.

Pour l'heure, la tarification du carbone est imposée dans les provinces qui n'ont pas voulu imposer un tel système, à savoir la Saskatchewan, l'Ontario, le Manitoba et le Nouveau-Brunswick. Elle le sera en Alberta dès le 1er janvier 2020.

Dans ces provinces, le gouvernement rembourse 90 % des sommes perçues aux contribuables. Ces remboursements prennent la forme de remboursements d’impôts.

La tarification vise d'abord et avant tout à faire prendre conscience aux entreprises et aux citoyens que l'émission de GES n'est pas gratuite.

Car l'idée de cette taxe, c'est de ne pas la payer en réduisant notre empreinte carbone. Mais au final, pour la plupart des contribuables, l'opération se fait presque à coût nul.


Cheminées de la raffinerie de Valero à Lévis.

La raffinerie de Valero, à Lévis, était l'établissement produisant le plus d'émissions de CO2 au Québec, en 2017.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

2) Le Canada devrait être autosuffisant en pétrole

La chef du Parti vert, Elizabeth May, veut annuler les projets de pipeline et reproche à son adversaire conservateur de vouloir en faire construire encore plus.

Pour sa part, Andrew Scheer dit que c'est grâce à ces pipelines que le Canada aura enfin les moyens d'être autosuffisant en pétrole.

D'où son projet de construire un oléoduc qui relierait l'Alberta et le Nouveau-Brunswick. Il souhaite que les raffineries de l'est du pays cessent d'exporter le pétrole étranger au profit du pétrole canadien.

En théorie, le Canada produit assez de pétrole pour subvenir aux besoins des Canadiens, mais la réalité est plus complexe.

Il y a quatre raffineries à l'est du pays : une à Montréal, une à Lévis, une à Saint-Jean au Nouveau-Brunswick et une à Come By Chance à Terre-Neuve-Labrador.

Le hic, c'est qu'elles ne sont pas vraiment équipées pour raffiner le pétrole lourd provenant des sables bitumineux albertains. Elles raffinent essentiellement du pétrole léger.

Si un pipeline venait à traverser le pays pour acheminer le bitume albertain, ces raffineries devraient investir de grandes sommes pour se transformer.

Au cours des deux derniers débats, M. Scheer a aussi exprimé le désir de voir le Québec cesser d'acheter son pétrole aux États-Unis.

Voici les chiffres : 40 % du pétrole importé par les raffineries québécoises provient des États-Unis (pétrole de schiste), 54 % de l'Ouest canadien (surtout du pétrole léger) et le reste d'Algérie.

Si le Canada importe toujours 18 % de son pétrole d'Arabie saoudite, pas une seule goutte ne se retrouve au Québec. L'essentiel de cette énergie saoudienne aboutit au Nouveau-Brunswick qui, faute de pipeline, n'a pas accès au pétrole canadien.


Des tuyaux entreposés dans une cour clôturée

Des tuyaux qui doivent servir à la construction du pipeline Trans Mountain sont entreposés à Mission en Colombie-Britannique.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Gagnon

3) « Vous avez bloqué deux projets de pipelines »

Au cours des deux débats précédents, Andrew Scheer a accusé Justin Trudeau d'avoir bloqué deux projets d'oléoduc au cours de son mandat.

Depuis 2015, trois projets de pipeline se sont retrouvés sur le bureau du premier ministre : Northern Gateway, reliant l'Alberta et la Colombie-Britannique, Trans Mountain, aussi entre l'Alberta et la Colombie-Britannique, et Énergie Est entre l'Alberta et le Nouveau-Brunswick.

Le gouvernement libéral a en effet rejeté le premier, a approuvé le second et n'a pas eu à se prononcer sur Énergie Est. C'est le promoteur, Transcanada, qui a décidé d'abandonner le projet avant qu'il se concrétise.


4) Le gouvernement libéral a atteint les trois quarts de l'objectif de réduction des émissions

Au cours des derniers débats, Justin Trudeau a répété que, pendant son mandat, le Canada avait atteint les trois quarts des cibles fixées dans le cadre de l'Accord de Paris.

La chef des verts, Elizabeth May, ne s'est pas privée, dans les derniers débats, de démentir cette affirmation. Elle va fort probablement revenir sur la question au débat en français. Voici ce qu'il en est.

Le Canada s'est engagé à réduire ses émissions de GES de 30 % d'ici 2030 par rapport aux niveaux de 2005.

Dans les faits, les émissions canadiennes ont à peine diminué au cours des deux dernières décennies. Elles ont baissé de 2 % depuis 2005 et ont même augmenté de 1 % entre 2016 et 2017 (selon les dernières données disponibles).

Quand Justin Trudeau dit que 75 % de la cible est atteinte, il fait référence à des projections du ministère de l'Environnement et des Changements climatiques (Nouvelle fenêtre).

Il faudrait plutôt le dire comme ceci : si toutes les mesures lancées ou prévues par les libéraux ont les effets escomptés d'ici 2030, les trois quarts de la cible pourraient être atteints.

L'objectif n'est donc pas réalisé, loin de là, mais il serait atteignable, selon les projections des fonctionnaires du gouvernement.

Voici ce que disent les chiffres officiels : pour atteindre ses cibles, le Canada doit réduire ses émissions de 302 mégatonnes d'équivalent de CO2 d'ici 2030.

Selon les propres chiffres du gouvernement, les politiques actuelles permettent de projeter une réduction de seulement 223 mégatonnes. Il y a donc 79 mégatonnes manquantes, que les libéraux espèrent éliminer avec leur nouvelle plateforme.

Ainsi, en affirmant que les libéraux sont rendus aux trois quarts de [leurs] cibles, Justin Trudeau joue sur les mots. Son parti est encore loin d'avoir concrétisé cette promesse.


5) Les subventions à l'industrie des énergies fossiles

Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, profitera certainement du débat en français pour reprocher aux libéraux de ne pas avoir honoré leur promesse d'éliminer les subventions au secteur des énergies fossiles.

De fait, il faut revenir à l’année 2009, sous le gouvernement Harper, pour remonter aux sources de cette promesse.

Lors du sommet du G20, qui s'est tenu cette année-là à Pittsburgh, les dirigeants des pays membres se sont engagés à éliminer progressivement et [à] rationaliser à moyen terme les subventions inefficaces aux combustibles fossiles.

Le Canada a réaffirmé cet engagement tous les ans depuis, y compris sous les libéraux de Justin Trudeau lors du sommet du G20 en 2016 à Hangzhou, en Chine.

Lors du Sommet des leaders nord-américains de juin 2016, on s'est fixé une date : le Canada, les États-Unis et le Mexique se sont engagés à supprimer progressivement les subventions inefficaces aux combustibles fossiles d’ici 2025.

Cette promesse engage donc les libéraux à tenir leur promesse… dans un futur mandat. Dans les faits, il y a eu peu de progrès depuis quatre ans.

Dans son plus récent rapport publié au printemps dernier, la commissaire à l'environnement et au développement durable, Julie Gelfand, reprochait au gouvernement son manque d'action sur le sujet.

Selon elle, le gouvernement n'a toujours pas identifié clairement quelles sont les subventions « inefficaces » et a omis de fournir la documentation nécessaire pour appuyer les décisions du gouvernement en matière de subventions aux énergies fossiles.

Le rapport de Mme Gelfand donnait une deuxième tape sur les doigts du gouvernement libéral. En 2017, le vérificateur général avait dû suspendre son audit et critiquer publiquement Finances Canada pour obstruction et manque d’accès aux données.

6) Laisser le Québec décider

Le chef du Bloc québécois profitera peut-être de ce débat pour reprocher à Justin Trudeau sa stratégie en environnement.

Comme les verts et le NPD, il dénoncera probablement l’achat du pipeline Trans Mountain par le gouvernement libéral. Mais surtout, il risque de s’en prendre à la réforme du système d’évaluations environnementales que l’administration sortante a concrétisé par l’adoption de la loi C-69 l’été dernier.

Yves-François Blanchet craint que la nouvelle loi donne un droit de regard trop grand au gouvernement fédéral sur l’évaluation environnementale de projets réalisés au Québec.

C’est une position qu’il partage avec le premier ministre québécois, François Legault.

Justin Trudeau attaquera probablement M. Blanchet sur son impossibilité de mettre en place un plan pancanadien contre les changements climatiques.

Mais surtout, il s’en prendra peut-être au passé d’Yves-François Blanchet en tant que ministre de l’Environnement du Québec sur cette question d’évaluation environnementale.

Au cours de son mandat, M. Blanchet n’a pas fait appel au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) pour trois projets assez majeurs : la cimenterie McInnis, l’exploration de pétrole sur l’île d’Anticosti et l’inversion du pipeline 9B de la compagnie Enbridge.

Sur le projet de la cimenterie, sous la pression du cabinet de son gouvernement, Yves-François Blanchet a autorisé le projet sans BAPE.

Sur Anticosti, il n’était pas nécessairement contre des audiences publiques, mais seulement après la phase de l’exploration. Cette opération a tout de même suscité un réel tollé et a grandement nui à l’image verte du gouvernement auquel appartenait M. Blanchet.

Comme le rappelle notre texte de vérification des faits, la position de M. Blanchet sur la nécessité de consultations publiques sur ces projets était plus nuancée, mais il aura peut-être un peu de difficulté à expliquer ces nuances dans le cadre d’un débat.

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