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Mashrou' Leila, le groupe rock indie libanais qui se bat pour la liberté au Moyen-Orient

Les quatre personnes sont vêtues de rose.

Les membres de Mashrou' Leila, un groupe qui diffuse des messages pour la liberté et les droits LGBTQ

Photo : Facebook / Mashrou' Leila

Justine de l'Église

Ils sont la voix d’une génération, d’une jeunesse arabe qui désire s’affranchir. Ils incarnent l’espoir, la lutte pour la liberté, l’égalité des genres et les droits des communautés LGBTQ. Ils ont des dizaines de milliers de fans, et pourtant, ils ont failli tout abandonner il y a deux ans. La répression qui les vise au Moyen-Orient a éreinté leur optimisme… pour un moment seulement.

Le groupe libanais Mashrou’ Leila sera en spectacle au Club Soda, à Montréal mercredi. Cela s’inscrit dans une tournée de huit concerts en Amérique du Nord, qui, aux dires de la formation, représente un répit. Pour les musiciens, l’énergie et la liberté d’ici contrastent avec le climat social houleux de leur terre natale.

Tout a commencé il y a un peu plus de 10 ans, dans les classes du département d’architecture et de design de l’Université américaine de Beyrouth. De jeunes étudiants doués pour la musique se sont réunis et ont entrepris de composer des chansons différentes, qui s’adressent aux jeunes, mais en langue arabe.

Il n’y avait pas de musique qui nous parlait vraiment, en arabe, [quand on était jeunes]. On écoutait surtout de la musique en anglais. On a voulu créer cette musique qui n’existait pas, a expliqué le batteur du groupe, Carl Gerges, en entrevue avec la chroniqueuse culturelle Catherine Richer.

Leur musique, un rock indépendant aux accents pop, n’était d’abord pas très revendicatrice, selon Carl Gerges, qui compose également des chansons. Elle était plutôt un reflet de l’expérience de jeunes gens qui évoluent dans un milieu de plus en plus politisé, qui découvrent la vie adulte à Beyrouth. Petit à petit, ça a commencé à devenir un peu ce qu’on fait le mieux. Et par cela, il entend de la musique engagée.

On parle de sujets qui nous tiennent à cœur et qui nous représentent. Ça fait chaud au cœur de voir qu’il y a tellement de gens, de jeunes qui s’identifient à notre musique, et je pense que c’est ça qui a fait que la presse dit qu’on est la voix d’une génération.

Carl Gerges, batteur du groupe Mashrou' Leila

Ils sont revendicateurs, certes, mais leur musique transmet surtout des messages d’espoir, unificateurs, pacificateurs. Mais avec des textes qui militent pour la liberté et un chanteur qui est un des rares membres de la communauté artistique moyen-orientale à s’afficher comme homosexuel, le groupe Mashrou’ Leila polarise.

Bannis de plusieurs pays

Leurs messages dérangent, et ce, même au Liban, considéré comme un des pays les plus libéraux dans le monde arabe. L’incident a fait le tour de la presse internationale cet été : le Festival international de Byblos a été contraint d’annuler leur concert prévu le 9 août.

Des internautes avaient fait circuler sur les réseaux sociaux des faussetés au sujet du groupe. La tension est montée, les appels à la haine se sont multipliés. Les musiciens ont reçu des menaces violentes, des images d’armes. On a dû partir deux ou trois semaines à Paris pour que ça se calme, raconte Carl Gerges.

Les interdictions de jouer se sont multipliées dans les dernières années. Mashrou’ Leila ne peut jouer en Syrie ni en Palestine. Le groupe avait déjà joué trois fois en Jordanie, mais en avril 2016, il a été banni du pays une première fois. Il avait été informé par la bande que ses croyances religieuses et politiques, et son soutien de l’égalité des genres de la liberté sexuelle n’étaient pas les bienvenus. Il a été banni à nouveau en 2017.

Cette même année, un « énorme » spectacle au Caire, en Égypte, a aussi profondément marqué les musiciens. Il y avait 35 000 personnes qui chantaient toutes nos chansons. Tout le monde connaissait nos paroles. Je suppose que le gouvernement a vu qu’on avait un impact sur la jeunesse égyptienne. Il ne voulait pas ce genre de liberté, je dirais, donc il nous a interdits.

Des personnes secouent le drapeau multicolore au dessus d'une foule compacte.

Des fans du groupe Mashrou' Leila ont brandi un drapeau arc-en-ciel lors du concert au Caire, en Égypte, le 22 septembre 2007.

Photo : Getty Images / Picture Alliance

Non seulement le groupe ne peut plus jouer en Égypte, mais les autorités ont profité du concert comme prétexte pour arrêter des personnes. Le New York Times a rapporté que sept Égyptiens ont été arrêtés pour avoir « promu la déviance sexuelle » en brandissant le drapeau arc-en-ciel de la fierté gaie. Un responsable de la poursuite a précisé que ces sept personnes devraient subir un examen médical pour déterminer s’ils avaient eu des relations sexuelles anales; une pratique relativement courante en Égypte, mais décriée par les groupes de défense des droits de la personne. Une autre personne a été détenue par les autorités pour avoir parlé du concert de manière positive sur Facebook.

Finalement, un étudiant ayant assisté au concert a été arrêté dans les heures qui ont suivi. Les autorités ont employé un faux profil sur une application de rencontre pour attirer l’homme. Celui-ci a été accusé de « débauche » et condamné à six ans de prison.

Musiciens démoralisés

Après ces événements, les musiciens étaient plus qu’abattus. On a failli arrêter après ce qui s’est passé en Égypte. Peut-être vu de loin, ça n’a pas l’air tellement compliqué, mais psychologiquement et émotionnellement, on était complètement détruits, témoigne Carl Gerges.

Ce qui s’est passé récemment, ce n’était pas du tout ce qu’on espérait faire grâce à notre musique, poursuit le batteur. Le groupe jouit d’une plateforme pour s’exprimer, des gens l'écoutent; il veut défendre des causes sociales. Se faire bannir, ce n’était pas du tout [notre] but avec notre musique, en fait c’est tout le contraire. On parle de liberté, de liberté d’expression, de justice. Ce qui s’est passé, là, c’était vraiment le contraire de ça.

Quand on a commencé, j’avoue qu’on avait beaucoup plus d’espoir dans le monde arabe, et ce qui se passe maintenant est un peu plus sombre.

Carl Gerges

Un vent d’espoir

Malgré l’absence de dialogue, le climat malsain, la haine et la fatigue, le groupe Mashrou’ Leila n’a pas l’intention de jeter l’éponge.

On a réalisé que si on arrêtait, ce serait vraiment une défaite pour tout le monde. C’est ça qui nous pousse à aller de l’avant, et c’est aussi notre passion pour la musique, parce qu’on ne se voit pas vraiment faire autre chose dans ce moment de notre vie.

L'homme lève le poing en l'air tout en chantant devant un micro.

Le chanteur Hamed Sinno qui chante à The Roundhouse, à Londres, le 7 mars 2019

Photo : Redferns / Burak Cingi

Le soutien des communautés locales et internationales à la suite de l’incident au Liban a redonné du courage au groupe. Déjà, ce dernier prévoit présenter bientôt un concert à Beyrouth. On ne va pas s’arrêter comme ça, promet Carl Gerges. On tient à faire ce concert. C’est vraiment très important pour nous.

La prochaine étape, c’est aussi de continuer à composer cette musique qui s’adresse à la jeunesse. Ces quatre dernières années, on n’a pas vraiment eu le temps d’écrire de la musique, de composer. On était en train de répondre à des gouvernements, à faire des communiqués de presse, à faire des meetings avec des avocats et à parler à la presse. Dans les mois qui viennent, on va se concentrer sur la musique, parce que c’est ça qu’on fait, finalement.

Mashrou’ Leila sera en spectacle mercredi soir à Montréal, puis vendredi à New York et samedi à Washington. Avis aux néophytes : les chansons sont en arabe, mais Carl Gerges assure que le chanteur de la formation, Hamed Sinno, sait contextualiser les textes pour le public. On y présente beaucoup de visuels permettant « de transporter les gens » dans leur monde.

Avec les informations du New York Times, de BBC, de Jordan Times et de Catherine Richer

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