•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Syrie : après ses bombardements meurtriers, la Turquie amorce son offensive terrestre

Le reportage de Frédéric Arnould

Photo : Reuters / Rodi Said

Radio-Canada

Premiers bombardements dans le nord-est de la Syrie, premières incursions terrestres, premières victimes : faisant fi des pressions internationales, la Turquie a lancé mercredi, comme elle l’avait annoncé, une opération militaire contre les forces kurdes, soutenues par les Occidentaux. L'offensive a provoqué un tollé international.

Le ministère turc de la Défense a indiqué dans un communiqué que des militaires turcs et l'Armée nationale syrienne, des rebelles syriens soutenus par Ankara, avaient commencé la phase terrestre de l'opération et pénétré dans le nord-est de la Syrie.

D'après des médias turcs, des membres des forces spéciales turques et des blindés, appuyés par des combattants syriens, sont entrés en Syrie en au moins quatre points de la frontière : deux à proximité de la ville syrienne de Tal Abyad et deux autres proches de Ras al Aïn, plus à l'est.

L'aviation et l'artillerie turques avaient amorcé en après-midi des frappes dans les territoires situés à l'est de l'Euphrate, contre les positions de la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), alliée des Occidentaux dans la lutte contre le groupe armé État islamique (EI).

Malgré plusieurs mises en garde internationales, le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé plus tôt sur Twitter le début de l'opération Spring of peace, qui ouvre un nouveau front dans un conflit qui a fait plus de 370 000 morts et des millions de déplacés depuis 2011.

À la suite de l'annonce, dimanche, du président Donald Trump du retrait des forces américaines stationnées dans le nord de la Syrie, où elles assuraient la stabilité depuis la chute de l'EI, le président turc avait prévenu qu'il ne tolérerait pas plus longtemps la présence des groupes armés kurdes le long de la frontière de son pays avec la Syrie.

Selon l'agence Reuters citant des sources turques, plusieurs positions des YPG ont été bombardées dans le nord-est de la Syrie, notamment des bases militaires, des dépôts de carburant et de munitions et des positions d'artillerie.

Une quinzaine de morts

Une longue file de véhicules blindés avance sur la route.

Un convoi militaire turc a été vu à Kilis, près de la frontière turco-syrienne, mercredi.

Photo : Reuters

L'offensive a fait 15 morts, dont 8 civils, et 40 blessés, a annoncé l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), ajoutant que des milliers de déplacés fuyaient les zones bombardées.

Selon le porte-parole des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mustafa Bali, les avions de combat turcs visaient des zones civiles et ont provoqué une énorme panique dans la région.

Au moins 25 avions turcs ont survolé les villes et les localités de la frontière, selon les FDS, qui réclament une zone d'exclusion aérienne à la coalition menée par les États-Unis.

Les médias turcs ont en outre rapporté que huit projectiles tirés par les YPG étaient tombés sur les villes turques frontalières d'Akçakale et de Nusaybin, sans faire état de victimes.

Ils tiennent une arme, dont une jeune combattante à l'avant-plan.

Des combattants des Forces démocratiques syriennes

Photo : Reuters / Rodi Said

Incité à reculer, Trump persiste et signe

À Washington, des élus du Congrès, même au sein de son propre camp, tentent de convaincre le président de revenir sur sa décision impromptue, qui a ouvert la voie à l'opération d'Ankara.

Le sénateur républicain Lindsey Graham, un des plus loyaux alliés du président, s'oppose cependant farouchement à lui sur cette question. Lui et le démocrate Chris Van Hollen ont présenté les grandes lignes d'un projet de loi visant à sanctionner très sévèrement la Turquie si elle ne retire pas son armée.

Ce projet prévoit notamment de geler les actifs des plus hauts dirigeants turcs aux États-Unis et d'imposer des sanctions à toute entité étrangère qui vendrait des armes à Ankara. Elle viserait aussi le secteur énergétique turc.

Alors que l'administration refuse d'agir contre la Turquie, je m'attends à un fort soutien bipartisan, a écrit M. Graham sur Twitter. Persister dans ce retrait serait pour le président la pire erreur de sa présidence, a-t-il lancé plus tôt sur Fox News.

Priez pour nos alliés kurdes qui ont été honteusement abandonnés par l'administration Trump. Cette décision assure la résurgence de l’EI.

Lindsey Graham, sénateur républicain

Donald Trump n'a cependant pas plié. Après avoir commenté la situation sur Twitter, il a soutenu dans un bref communiqué que ses intentions étaient claires dès son entrée en politique : J'ai dit clairement que je ne voulais pas mener ces guerres sans fin et insensées – en particulier celles qui ne profitent pas aux États-Unis.

Les États-Unis n'approuvent pas cette attaque et ont fait savoir à la Turquie que cette opération est une mauvaise idée, a-t-il ajouté, disant suivre la situation de près.

Ne faisant aucune mention des Kurdes, il a aussi déclaré : La Turquie s'est engagée à protéger les civils, à protéger les minorités religieuses, y compris les chrétiens, et à veiller à ce qu'aucune crise humanitaire ne se produise – et nous lui ferons respecter son engagement.

Au cours d'un point de presse, le président a répété que les États-Unis avaient dépensé énormément d'argent pour aider les Kurdes, que ce soit en munitions, en armes, ou en argent. Il a ensuite sous-entendu que le soutien apporté aux Américains par les Kurdes contre l'EI était intéressé.

Comme quelqu'un a écrit dans un très, très puissant article, [les Kurdes] ne nous ont pas aidés pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ne nous ont pas aidés avec la Normandie, par exemple. [...] Ils se battent avec nous, oui, mais ils luttent pour leur terre.

Donald Trump

Interrogé sur le risque posé par une éventuelle fuite des djihadistes de l'EI, maintenus prisonniers par les YPG, le président n'a pas semblé effrayé. Eh bien, ils vont s'enfuir en Europe, c'est là qu'ils veulent aller. Ils veulent rentrer chez eux. Mais l'Europe n'en a pas voulu pendant des mois, a-t-il répondu.

Aux messages contradictoires émis par le président américain ces derniers jours s'ajoute son ambivalence ancienne à l'égard de la Turquie et de son dirigeant, qu'il a invité à Washington pour le 13 novembre et avec lequel il espérait conclure un accord commercial.

Condamnations internationales

Le déclenchement de l'offensive turque fera l'objet de deux réunions d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU jeudi et de la Ligue arabe samedi. Il a été fermement condamné par plusieurs pays – loin d'être toujours d'emblée des alliés naturels – parmi lesquels la Syrie, la France, le Royaume-Uni, le Canada, l'Arabie saoudite et l'Égypte, mais aussi par la Ligue arabe.

Cela risque de déstabiliser la région, d'exacerber les souffrances humaines et de saper les progrès réalisés contre l'État islamique.

Dominic Raab, ministre britannique des Affaires étrangères, dans un communiqué

Les critiques mises de l'avant par Londres l'ont aussi été par plusieurs autres pays occidentaux, également préoccupés par l'incertitude entourant le sort des djihadistes retenus prisonniers.

L'Arabie saoudite a estimé que l'agression turque constitue une violation flagrante de l'unité, de l'indépendance et de la souveraineté du territoire syrien, disant craindre pour la stabilité de la région et estimant que cela pourrait saper les efforts internationaux de lutte contre l'EI.

L'ONU a pour sa part appelé la Turquie à exercer un maximum de retenue dans ses opérations militaires et à épargner les civils.

Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a appelé le pays à ne pas déstabiliser davantage la région.

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a de son côté exigé l'arrêt de l'offensive, avant d'ajouter qu'aucun financement européen ne serait accordé pour une zone de sécurité. L’Union européenne fournit une aide financière de 10 milliards de dollars à la Turquie afin qu’elle prenne en charge les réfugiés syriens sur leur propre territoire pour éviter qu'ils tentent de rejoindre l’Europe.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a accusé Washington de jouer à des jeux très dangereux avec les Kurdes syriens, en leur retirant son soutien après avoir appuyé leur quasi-État.

Le pouvoir de Damas s'est pour sa part engagé à contrecarrer toute agression de la Turquie, se disant prêt à accueillir dans son giron la minorité kurde.

Un panache de fumée noire s'élève au-dessus de la ville.

Ras al-Aïn est en première ligne des villes syriennes qui doivent faire face à l'offensive turque.

Photo : Getty Images / Agence France-Presse / Delil Souleiman

Les prétentions d'Ankara pour une « zone de sécurité »

Le président turc prétend viser essentiellement les rebelles armés kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui mène une guérilla en Turquie, les Unités de protection du peuple en raison et l'EI.

Ankara considère les YPG comme des terroristes en raison de leurs liens avec le PKK.

À terme, la Turquie entend créer sur 480 kilomètres une zone de sécurité de 30 kilomètres de profondeur s'étirant de l'Euphrate à la frontière irakienne.

En août, elle et les États-Unis, deux alliés au sein de l'OTAN, s'étaient mis d'accord pour créer ensemble cette zone tampon. Ankara n'avait eu de cesse de dénoncer des retards, menaçant de passer unilatéralement à l'action.

L'objectif, affirme Ankara, est d'accueillir une partie des 3,6 millions de Syriens réfugiés en Turquie et de séparer la frontière turque des territoires conquis par les YPG lors du chaos provoqué en Syrie par la guerre civile et la montée de l'EI.

Avec les informations de Agence France-Presse, et Reuters

Conflits armés

International