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analyse

Les mésaventures de Trump en Syrie, entre Erdogan et les Kurdes

Il répond aux questions de journalistes à la Maison-Blanche.

Le président des États-Unis, Donald Trump

Photo : Reuters / Leah Millis

François Brousseau

Les annonces contradictoires de Donald Trump sur la Syrie créent tout un émoi, entre le nord de la Syrie et le sud de la Turquie, entre Ankara et les Kurdes et même à Washington, où les soutiens habituels du président le critiquent fortement.

Partira? Partira pas?

D’abord, est-ce que, oui ou non, les États-Unis se retirent du nord de la Syrie?

Comme c’est souvent le cas avec Donald Trump, il est difficile de répondre clairement à une telle question. Le 6 octobre, Trump a semblé annoncer un retrait immédiat de l’armée américaine de certaines zones du nord de la Syrie pour laisser le champ libre à l’armée turque.

Il venait de parler à son homologue Recep Tayyip Erdogan, qui l’avait sans doute bien « cuisiné » au bout du fil. On a souvent souligné à quel point le président des États-Unis est influençable et peut reprendre l’idée de la dernière personne à qui il vient de parler.

La Maison-Blanche a donc annoncé, tard dimanche, juste après la fameuse conversation : « La Turquie va bientôt entreprendre son opération prévue dans le nord de la Syrie. » Elle a ajouté en substance que les forces américaines ne soutiendront pas ni ne participeront à l’opération, mais se retireront de la région…

Sous-entendu : pour laisser la voie libre aux visées d’Erdogan.

« Guerres ridicules et sans fin »

Dans un tweet diffusé à l’aube lundi, Trump ajoutait : « Il est temps pour nous de sortir de ces guerres ridicules et sans fin, dont beaucoup sont tribales, et de ramener nos soldats à la maison. »

Et là, on a dit : voilà, les États-Unis se retirent à la demande du président turc, qui veut attaquer les Kurdes en Syrie, qui l’a souvent répété et qui a massé des troupes à la frontière. Cette interprétation des propos de Trump déclenche alors une tempête de réactions : au Kurdistan, à la frontière syro-turque, en Europe, dans certaines organisations internationales et à Washington.

On diffuse des images du nord de la Syrie, qui semblent montrer des effectifs américains en train de se déplacer, apparemment pour céder le passage à l’armée turque.

Les Kurdes, en particulier, l’ont reçu comme une gifle. Les milices kurdes qui dominent les Forces démocratiques de Syrie (FDS) ont fait, depuis quatre ans, le gros du travail pour vaincre le groupe armé État islamique (EI) dans le centre et le nord-est de la Syrie, avec le concours des forces aériennes de la « coalition internationale », essentiellement américaine.

Dans le tollé provoqué par cette annonce improvisée de Donald Trump, y compris parmi ses troupes républicaines, on a crié à la trahison, à l’abandon d’alliés fidèles et efficaces (ce qu’ont effectivement été, pour les Américains, les Kurdes en Irak puis en Syrie depuis une quinzaine d’années).

Un homme s'adresse aux médias.

Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, lors d’une conférence de presse le 7 octobre 2019

Photo : Reuters / Djordje Kojadinovic

Le pas en arrière de Trump

Lundi dans la journée, nouveaux tweets : Trump fait un pas en arrière. Dans une tirade caractéristique, qu’il convient de citer au long, il change son fusil d’épaule : « Comme je l'ai dit avec force auparavant, et juste pour répéter, si la Turquie fait quelque chose dont j’estime, dans ma grande et incomparable sagesse, que ça dépasse les bornes, je vais totalement détruire et anéantir l'économie de la Turquie. » Et il ajoutait entre parenthèses, sibyllin : « Je l'ai déjà fait! » Fin de la citation.

En quelques heures, le président passait ainsi de la complaisance amicale envers un Erdogan guerrier, à une quasi-déclaration de guerre, qui allait encore être suivie de nouveaux zigzags.

En toute justice envers Donald Trump, on doit rappeler que ce n’est pas la première fois qu’il parlait d’un retrait de Syrie.

Il l’avait fait en décembre dernier. Mais à l’époque c’était sans effet immédiat : un projet, une annonce sans date précise. Tandis que cette fois, l’effet de l’annonce était censé être immédiat.

À la fin de 2018, après cette première annonce d’un retrait, James Mattis, secrétaire de la Défense à l’époque, avait démissionné en guise de protestation. Mais ensuite, d’autres personnalités de l’entourage du président – notamment le conseiller à la sécurité John Bolton, également parti depuis – avaient manœuvré pour que les paroles de Donald Trump sur la Syrie ne soient pas suivies d’effet.

L’avenir dira si oui ou non, une fois de plus, on a assisté à une logorrhée verbale contradictoire de Donald Trump qui n’aura, à la fin, qu’un lointain rapport avec la réalité.

Un soldat observe d'autres soldats démolir une fortification.

Un soldat américain observe des membres des Forces démocratiques syriennes démolissant une fortification des rebelles kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), en septembre 2019.

Photo : Reuters

Une présence américaine depuis 2014

Un petit rappel s’impose à propos de la présence américaine en Syrie, ses objectifs et ses réalisations.

En 2014-2015, l’émergence du groupe armé État islamique en Irak et en Syrie, et d’un « califat » autoproclamé sur des milliers de kilomètres carrés, avait épouvanté une bonne partie du monde, bien au-delà du Moyen-Orient.

Entre l’automne 2015 et le printemps 2016, Paris et Bruxelles seront la scène d’atroces attentats, dont l’origine était bien l’EI en Syrie.

C’est à l’automne 2014 que les États-Unis mettent sur pied une opération de terrain, avec un petit appoint français et canadien notamment, mais essentiellement américaine. Entreprise aux effectifs modestes, qui n’a jamais dépassé les 1500 soldats et conseillers, sans doute moins aujourd’hui.

Concentrée dans le nord et l’est de la Syrie, elle a uniquement pour but de combattre l’État islamique, et consiste en un soutien aérien aux milices kurdes qui combattent sur le terrain.

On peut dire qu’entre 2015 et 2018, cette alliance des Occidentaux et des forces arabo-kurdes des Forces démocratiques syriennes (au moins 40 000 combattants) a fait le gros du travail contre l’EI, en reprenant une ville comme Raqqa en 2017 (au prix, il est vrai, de bombardements dévastateurs pour ses habitants)… et en détruisant le fameux « califat ».

En comparaison, les forces iraniennes et russes, plus massivement présentes en Syrie, étaient, elles, surtout actives sur les fronts ouest et nord-ouest, du côté méditerranéen, pour sauver le régime de Bachar Al-Assad, y compris en bombardant des cibles civiles.

C’est un peu comme s’il y avait eu durant cette période deux guerres séparées, géographiquement éloignées, mais sur le même territoire syrien.

Le sénateur Lindsey Graham

Le sénateur Lindsey Graham, un des poids lourds des républicains, a critiqué la décision de Donald Trump de retirer les États-Unis du nord de la Syrie.

Photo : The Associated Press / Pablo Martinez Monsivais

Réactions négatives

Les réactions aux annonces de Donald Trump ont été plutôt négatives. L’ONU, la France et les Kurdes l’ont très mal pris.

Le peuple kurde, éternel bafoué de l’histoire, qui n’a jamais eu d’État à lui, écartelé entre la Syrie, l’Irak et la Turquie, a conclu au fil de son histoire des alliances temporaires avec des partenaires inconstants. Une fois de plus, l’histoire se répète, et il peut de nouveau crier à la trahison.

Après tout, ce sont les Kurdes qui ont (à peu près) vaincu l’EI. Ce sont eux qui aujourd’hui maintiennent prisonniers des milliers de combattants de cette organisation, souvent avec leurs familles.

Si l’armée turque devait vraiment, demain, pénétrer dans cette zone du nord-est de la Syrie, où Ankara prétend créer une enclave sur des centaines de kilomètres à la frontière, on pourrait assister à un nouvel épisode sanglant de cette guerre sans fin.

Ce serait probablement la pagaille, avec des évasions de djihadistes par milliers, les milices kurdes étant occupées à se défendre contre l’intervention turque. En conséquence, cela pourrait faire renaître l’EI. Et c’est sans compter le fait que les mouvements de populations pourraient être catastrophiques.

La France, présente sur le terrain, l’ONU, le HCR, ont entre autres réagi lundi en parlant des conséquences potentiellement très graves d’un tel geste sur le plan stratégique, mais aussi sur le plan humanitaire.

À Washington, les critiques répètent, scandalisés, qu’on abandonne un allié fidèle, que la parole américaine ne vaut plus rien, qu’un désastre stratégique s’annonce. Et que l’inconscience de Trump fait le jeu des Turcs, mais aussi celui des Russes et de l’EI.

Pour les Russes, ce n’est pas évident, mais pour les Turcs et l’EI, c’est vrai.

Et les cris ne viennent pas que des rangs démocrates : des poids lourds républicains comme les sénateurs Mitch McConnell et Lindsey Graham – pourtant des soutiens acharnés du président dans l’enquête sur sa destitution –, ou encore l’ancienne ambassadrice à l’ONU Nikki Haley, se sont répandus lundi et mardi en dénonciations.

Les enfants observent le véhicule, au second plan.

Des enfants syriens passent devant une patrouille américaine proche de la frontière turque, à Hassaké.

Photo : Reuters / Rodi Said

La Turquie va-t-elle pousser ses troupes?

Que va faire maintenant le président Erdogan? Va-t-il vraiment envahir le nord-est de la Syrie?

Les objectifs stratégiques d’Ankara sont clairs, ils ont maintes fois été répétés. Erdogan est obsédé par l’idée d’ouvrir une enclave qu’il contrôlerait en territoire syrien. L’armée turque parle d’une profondeur de 30 kilomètres, tout au long de la frontière.

D’abord, il veut attaquer la guérilla kurde pour la couper de ses bases arrière en Turquie (le PKK turco-kurde est un allié des combattants syro-kurdes) et lui « faire la peau ». Cette guérilla est considérée par Ankara – même si cela peut paraître absurde – comme « terroriste »… au même point que l’État islamique!

Ensuite, Erdogan veut un territoire tampon, sous son contrôle, pour pouvoir y transférer au moins une partie des Syriens qui, depuis le début de la guerre il y a huit ans, ont trouvé refuge en Turquie (trois millions et demi de personnes).

Si cette offensive militaire se produisait bel et bien, sous les yeux médusés ou impuissants des Américains, cela pourrait relancer un conflit qui, depuis un an et après des violences inouïes, paraissait sur son déclin. Un conflit qui pourrait encore connaître des spasmes meurtriers.

Syrie : l'engrenage de la guerre

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