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La crise du logement à l’Île-du-Prince-Édouard vue par une jeune famille

Le reportage d’Elisa Serret.

Photo : Radio-Canada / Elisa Serret

Elisa Serret

Impossible de trouver un logement abordable pour un jeune couple et ses trois enfants à l’Île-du-Prince-Édouard, où sévit une sérieuse crise du logement. Dans la plus petite province du pays, cette crise est l’enjeu électoral sur toutes les lèvres.

April Walfield, Peter Chiasson et leurs trois enfants habitent entassés dans une roulotte de huit mètres de long depuis trois mois.

La famille habitait une maison louée depuis cinq ans. Souhaitant retourner y vivre, leur propriétaire leur a annoncé au mois de juin qu'ils devraient quitter la résidence. April et Peter ont cherché un nouveau logement abordable, mais en vain. Depuis, ils ont dit adieu à leur intimité et vivent confinés dans la petite roulotte datant de 1977.

Tous les soirs, Peter et April doivent convertir la table de cuisine en lit pour leurs garçons. La famille partage la minuscule salle de bain avec la litière du chat. Chaque fois qu’ils veulent se faire un café, ils doivent débrancher le réfrigérateur pour éviter une surcharge du système électrique.

La roulotte est installée sur le terrain de la sœur d’April à plus d’une heure de route de l’école des garçons. Pas le choix, les campings du coin ferment pour l’hiver et April et Peter veulent au moins avoir accès à de l’électricité.

Le moral de toute la famille est au plus bas. La mère de famille de 39 ans, qui a toujours réussi à mettre un toit au-dessus de la tête de ses garçons, ne retient plus ses larmes. Elle se sent dépassée et est à bout de ressources pour trouver un endroit où vivre.

Le plus difficile, c'est le sentiment d’être une mauvaise mère qui pèse le plus. De ne pas pouvoir mettre un toit au-dessus de la tête de mes enfants.

April Walfield
La jeune famille est assise à l'extérieur.

April Walfield et Peter Chiasson louaient une maison avant que le propriétaire ne retourne y vivre.

Photo : Radio-Canada / Elisa Serret

Selon April, son plus jeune fils fait une dépression depuis un mois. Peter qui est propriétaire d’une entreprise de peinture résidentielle n’a plus le cœur à l’ouvrage. Le couple ne s’en cache pas, les deux conjoints sont constamment à couteaux tirés.

Le manque de logement toujours plus criant

L’accès à un logement abordable est de plus en plus difficile dans de nombreux endroits au pays. Selon Statistiques Canada, le loyer est la dépense la plus importante des familles au pays dans leur budget.

La croissance démographique à l’échelle du pays met de la pression sur l’accessibilité des logements. Selon la Société canadienne d’hypothèque et de logement, 37 000 nouveaux appartements ont été construits au pays en 2018, alors que la demande était de plus de 50 000 unités.

À Charlottetown, il faut être extrêmement rapide pour pouvoir avoir accès aux nouvelles offres de logement. Le taux d'inoccupation est presque nul. Il est à 0,2 %. C’est un taux inférieur aux grandes villes canadiennes.

Les défenseurs de l’accès au logement, comme Daniel Cousin du groupe Housing PEI, estiment que les Canadiens ne devraient pas payer plus que 25 % de leur revenu pour un appartement.

Selon lui, les candidats fédéraux dans la province sont bien au fait de cette crise du logement. Mais il croit que les propositions faites, peu importe le parti, ne sont pas suffisantes pour régler rapidement le problème.

Selon les données de l’indice du logement locatif canadien, les résidents de Charlottetown dont le revenu annuel est de moins de 22 000 $ payent plus de 62 % en moyenne pour leur loyer et les services publics. Plus les résidents ont un revenu élevé, plus la proportion dans leur budget alloué au logement diminue.

Dans un marché aussi saturé que celui de Charlottetown, les propriétaires peuvent se permettre d’être de plus en plus exigeants quant au choix de leurs locataires, et peuvent donc se permettre de louer à des prix élevés.

Avec trois enfants et un chat, April et Peter se disent régulièrement victimes de discrimination de la part des propriétaires.

Notre dossier Élections Canada 2019

Des partis plus ambitieux que d'autres

En pleine campagne électorale, les partis politiques ont dévoilé leur plan pour s’attaquer à la crise du logement et aider les familles à faible revenu à améliorer leur qualité de vie.

Les libéraux promettent de construire plus de 100 000 logements abordables d’ici 10 ans.

Aussi, à l’aide d’un incitatif financier, ils aideraient les acheteurs à acquérir une première propriété. Les libéraux permettraient aux acheteurs d'une première propriété ayant un revenu familial de moins de 120 000 $ de confier jusqu’à 10 % de leur hypothèque sans intérêt à la Société canadienne d'hypothèque et de logement (SCHL).

Et le régime d’accession à la propriété serait bonifié, en faisant passer de 25 000 $ à 35 000 $ par personne la somme maximale qui peut être retirée d’un REER pour financer une mise de fonds.

Le Nouveau Parti démocratique, lui, propose un plan plus ambitieux. Il promet de construire 500 000 logements sociaux et abordables en 10 ans.

Le parti propose de réintroduire les prêts hypothécaires sur 30 ans assurés par la SCHL pour les acheteurs d’une première maison. Il augmenterait aussi à 1500 $ le crédit d’impôt pour l’achat d’une maison.

Les conservateurs, eux, s’engagent à modifier le test de résistance pour que plus d’acheteurs d’une première maison aient accès à une hypothèque. Ils veulent même éliminer ces règles pour les renouvellements d’hypothèque. L'hypothèque contractée lors de l'achat d'une première propriété pourrait aussi être amortie sur 30 ans.

Le Parti vert veut quant à lui créer un poste de ministre du Logement. Il promet de construire 25 000 nouveaux logements abordables et en rénoverait 15 000 d’ici 10 ans. Le parti souhaite ajouter le droit à un logement abordable dans la Charte des droits et liberté.

Des causes multiples

Plusieurs facteurs sont à la base de cette crise du logement à Charlottetown : la hausse du nombre d’immigrants, l’urbanisation et les locations à court terme, comme Airbnb et les étudiants internationaux.

Vu la pénurie de logements et la hausse constante de ses étudiants et étudiants internationaux, l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard a dû signer une entente avec l’hôtel le Dutch pour loger plus de 90 étudiants pour cette année scolaire.

Les maisons sont devenues des hôtels et des hôtels sont devenus des maisons. C’est le monde à l’envers, croient April et Peter. À l’approche de l’hiver, le couple craint le pire. Ils ont installé une petite chaufferette pour les nuits plus froides, mais il leur est impossible d'aménager la roulotte pour les mois d'hiver à venir.

L'un d'eux joue à des jeux vidéos, l'autre regarde.

Deux des enfants d'April Walfield et Peter Chiasson installés dans la roulotte

Photo : Radio-Canada / Elisa Serret

Un maire en mission

Le maire de la ville, Philip Brown, élu depuis un an, est conscient de la crise qui sévit. S’il est difficile de dire combien de personnes comme April et Peter vivent des situations similaires, le maire estime qu'il y a plus de 1000 noms sur des listes d’attente pour avoir accès à des logements abordables.

C'est une crise. C'est une catastrophe à Charlottetown. Il faut trouver une solution réelle. Pas une solution où on parle et on discute. Parler et discuter, c'est fini. Il est temps de passer à l’action.

Philip Brown, maire de Charlottetown

Le maire promet de nouveaux règlements municipaux afin de mieux encadrer les locations à court terme. Son équipe et lui évaluent actuellement les différentes réglementations instaurées dans les autres villes canadiennes afin de trouver une solution qui soit adéquate pour sa petite ville.

Entre temps, le maire veut faciliter le développement de nouveaux projets avec les entrepreneurs intéressés.

Philip Brown affirme que la ville peut réduire les coûts de permis de construction et alléger la paperasserie. Mais il insiste sur le fait que sa petite ville de 38 000 résidents, même si elle a des problèmes de grandes villes, n’a pas les moyens d'affronter cette crise seule. Elle a besoin de l’aide de tous les niveaux de gouvernement pour s’attaquer de front à cette crise.

Je sais que les politiciens provinciaux et fédéraux sont fâchés contre moi, mais ce n'est pas mon problème. On a un problème à Charlottetown.

Philip Brown, maire de Charlottetown

Une rareté qui empire la crise

Avec autant de pression sur le marché immobilier, la hausse des prix des maisons à l'Île-du-Prince-Édouard a augmenté de 38,5 % en moins de trois ans, selon la Société canadienne de l’hypothèque et du logement. Une hausse plus importante que celle des grandes villes canadiennes.

À titre d’exemple, pour la même période, le prix des maisons a augmenté de 25,3 % à Toronto et de 33,3 % à Victoria.

April et Peter regardent d’ailleurs régulièrement les maisons à vendre en ligne. Mais avec le prix des maisons qui a bondi, ils sont incapables de se qualifier pour une hypothèque.

À moins de deux semaines du jour du scrutin, le couple ne sait pas pour qui voter.

Ils ont contacté les candidats des différents partis, mais n’ont eu aucun retour. Ils invitent les politiciens à venir vivre quelques jours dans leur roulotte, car ils estiment qu’aucun candidat ne comprend vraiment l’ampleur de la crise.

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