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Élections fédérales : promesses en vert, promesses en l'air?

Des manifestants défilent avec des pancartes.

Plusieurs centaines de milliers de personnes ont manifesté à Montréal pour le climat.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Étienne Leblanc

ANALYSE - Pour la première fois dans l'histoire du Canada, l'enjeu climatique est au centre d'une élection fédérale. Jamais une campagne n'aura fait autant de place à cette question. Ce qui ne veut pas dire que ce qui est proposé aux électeurs est à la hauteur du défi climatique documenté par la science.

Notons une chose d'entrée de jeu : c'est seulement la deuxième élection dans l'histoire du pays où les principaux partis dans l'arène politique reconnaissent par leur plateforme la réalité des changements climatiques.

Les stratégies de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) sont diverses, mais on n'en est plus à débattre de la science des changements climatiques.

Il était temps! Le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat des Nations unies (GIEC) a publié son premier rapport scientifique sur la question il y a… 29 ans!

Mis à part le parti de Maxime Bernier, toutes les formations proposent aux Canadiens des politiques pour réduire les GES.

Les belles promesses

Mais il y a un hic : les gouvernements canadiens ont une tradition de ne pas honorer leurs promesses en matière d'action climatique.

Depuis que le Canada s'est officiellement engagé dans la lutte contre les changements climatiques il y a plus de vingt ans, aucun gouvernement fédéral n'est arrivé à atteindre les cibles qu'il s'était fixées. 

À Kyoto, en 1997, le gouvernement libéral de Jean Chrétien avait promis de réduire ses émissions de GES de 6 % sous les niveaux de 1990 pour la période 2008-2012. Elles ont plutôt augmenté de 18 %. 

Stephen Harper.

Stephen Harper, l'ancien premier ministre canadien, à la conférence des Nations unies sur le climat à Copenhague en 2009.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

À Copenhague, en 2009, le gouvernement de Stephen Harper s'était engagé à réduire ses émissions de 17 % à l'horizon 2020 par rapport aux niveaux de 2005. On ne s'en est jamais approché.

À Paris, en 2015, le gouvernement de Justin Trudeau, nouvellement élu, a mis cette cible de 2020 à la poubelle. À juste titre : l'écart était tel qu'elle était inatteignable par rapport au niveau des émissions de l'époque.  

En signant l'accord de Paris, les libéraux ont plutôt choisi de reconduire la cible à long terme des conservateurs, soit une réduction des émissions de 30 % d'ici 2030 par rapport à 2005.  

Justin Trudeau.

Le premier ministre du Canada Justin Trudeau à la conférence de Paris sur le climat

Photo : Radio-Canada

Ici encore, il y a loin de la coupe aux lèvres : selon les dernières données disponibles, les émissions canadiennes ont diminué de 2 % depuis 2005, en bonne partie grâce au ralentissement économique de 2008-2009.

La route est longue, comme dit la chanson.

Tout ça, c'est beaucoup de chiffres. Mais il y a un fil conducteur : aucun gouvernement, tous partis confondus, ne s'est approché des cibles promises.

Est-ce que ce sera mieux cette fois-ci?

Il faut répondre à cette question sans cynisme. Car les plateformes des cinq principaux partis n'ont jamais été aussi riches en matière de lutte contre les changements climatiques.

Encore faut-il que les propositions énoncées visent le cœur du problème des émissions de GES. Examinons les chiffres pour y voir plus clair.

On voit, du haut des airs, des installations destinées à l’exploitation des sables bitumineux.

Depuis 1990, les émissions provenant de l'exploitation des sables bitumineux ont augmenté de 423 %.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Au Canada, 27 % des émissions proviennent du secteur du pétrole et du gaz, et 24 % des transports. Si on veut réduire les émissions de GES au pays, c'est d'abord à ces secteurs, mais pas exclusivement, qu'il faut s'attaquer.

Pour une action encore plus efficace, c'est le secteur des sables bitumineux que le prochain gouvernement devrait viser en priorité. Car depuis 1990, les émissions provenant de l'exploitation de cette ressource ont augmenté de... 423 %.

Selon les projections d'Environnement et Changements climatiques Canada, ce secteur sera responsable de 21 % des émissions totales du pays en 2030. Une tonne de GES sur cinq au Canada proviendra de l'exploitation des sables bitumineux albertains.

Face à cette réalité, on comprend bien que le défi est grand et complexe.

Abolir la tarification du carbone

Le chef conservateur Andrew Scheer prononce un discours.

Le chef conservateur Andrew Scheer a présenté la plateforme électorale de son parti en matière d'environnement, le 19 juin, à Chelsea, au Québec.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

La proposition principale du programme des conservateurs d'Andrew Scheer est d'abolir la tarification du carbone. Une proposition qui va à l'encontre de l'avis de nombreux économistes, qui s'entendent pour dire que pour inciter les acteurs économiques à réduire leur empreinte carbone, imposer un prix sur la pollution est LE premier geste essentiel à poser.  

Même les grandes compagnies pétrolières acceptent l'idée.

La plateforme de M. Scheer se concentre plutôt sur le financement de technologies canadiennes qui pourraient permettre à d'autres pays de réduire leurs émissions.

Il reprend ainsi l'idée véhiculée par son prédécesseur, Stephen Harper, selon laquelle c'est d'abord aux grands émetteurs, comme la Chine ou l'Inde, de porter le fardeau de la réduction des émissions.

« Le CO2 n'a pas de passeport » se plaît à répéter Andrew Scheer. En effet, une tonne de GES, qu'elle soit émise à Pékin ou à Edmonton, a le même potentiel de réchauffement partout sur la planète. Mais cette approche déresponsabilise le Canada, dont les émissions par habitant sont les plus élevées des pays du G20.

Mark Jaccard, économiste spécialisé en énergie de l'Université Simon Fraser, a effectué une analyse des effets des mesures proposées par les conservateurs sur les GES. Il en conclut que sous le plan proposé par Andrew Scheer, loin de diminuer, les émissions de GES continueraient d'augmenter légèrement jusqu'en 2030.

Carboneutre, mais comment?

M. Trudeau derrière un lutrin vert.

Justin Trudeau dans une usine de matériaux pour batteries performantes en Colombie-Britannique.

Photo : Radio-Canada / Ryan Remiorz

Le parti de Justin Trudeau a fait un pas important en mettant en place un système national de tarification du carbone. Bien que le modèle ne soit pas parfait, il répond à un impératif essentiel : envoyer le signal aux entreprises et aux citoyens qu'on ne peut pas polluer gratuitement.

Il faut saluer le courage politique des libéraux qui, après avoir perdu une élection en 2008 à cause de la fameuse taxe carbone de Stéphane Dion, l'ont remise au goût du jour et ont mené le projet à bout.

Pour cette élection, les libéraux promettent entre autres un Canada carboneutre d'ici 2050. C'est-à-dire qu'il ne pourra émettre plus de GES qu'il en absorbe.

Disons qu'après l'achat d'un pipeline qui a soulevé l'ire de nombreux citoyens, la proposition a de quoi surprendre.

L'objectif est noble. Il répond à ce que prescrivent les scientifiques du GIEC afin de limiter le réchauffement planétaire à 2 degrés Celsius. Outre le Canada, 66 pays se sont engagés auprès des Nations unies à atteindre cette cible.

La question, bien entendu, est comment? Comment les libéraux comptent-ils atteindre cette cible?

Catherine McKenna.

La ministre de l’Environnement et des Changements climatiques du Canada, Catherine McKenna.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Certaines mesures annoncées dans le dernier mandat continueront d'avoir des effets dans le futur. La reconstruction du système d'évaluations environnementales ou les milliards investis dans les grands projets de transport en commun porteront leurs fruits pour les années à venir.

La tarification du carbone aidera aussi. Selon le plus récent rapport du directeur parlementaire du budget publié en juin, cette mesure réduirait les émissions de GES de 50 à 60 mégatonnes en 2022. C'est environ le quart de ce qu'il faut faire pour atteindre les cibles de 2030.

Le problème, et c'est le directeur parlementaire du budget qui le souligne, c'est qu'il faudra plus que doubler la tarification (102 $/tonne) si on veut atteindre les objectifs de 2030.

Or sur leur plateforme, les libéraux ne s'avancent pas sur un prix plus élevé. Certes, ils promettent de fixer des cibles juridiquement contraignantes à réviser tous les cinq ans, ce qui les obligerait à respecter leur objectif. Ils proposent aussi la mise en place d'un comité d'experts qui les guidera dans l'action climatique.

Ce sont des pas encourageants… mais qui manquent de clarté. Surtout après avoir acheté un pipeline qui, s'il se concrétise, va stimuler la production de pétrole des sables bitumineux pendant des décennies.

La feuille de route qui mènera le pays à la neutralité carbone manque encore de détails.

Assez ambitieux?

Jagmeet Singh brandissant une pancarte sur laquelle on lit : « Plant trees, clean the seas, save the bees » (Plantez des arbres, nettoyez les mers, sauvez les abeilles).

Le chef néodémocrate Jagmeet Singh a participé à la marche pour le climat à Victoria, en Colombie-Britannique.

Photo : Radio-Canada / Jérôme Labbé

La plateforme environnementale du NPD ne manque pas d'ambition. Les néodémocrates promettent que sous leur règne, le Canada respectera son engagement d'agir afin de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 degré Celsius.

De leur côté, les verts proposent de doubler la cible canadienne afin de réduire les émissions de 60 % d'ici 2030, ce qui équivaut à une réduction de 4 % par année. Le parti d'Elizabeth May promet aussi l'arrêt complet des projets pétroliers et la mise au rancart des projets de pipeline.

Le Bloc québécois suggère pour sa part un système national de péréquation pour récompenser les provinces qui agissent en matière climatique. Une idée qui a le mérite d'être originale.

Mises dans un même programme, ces propositions constitueraient une politique de lutte contre les changements climatiques ambitieuse. Encore faudrait-il que les partis nous disent comment ils concrétiseront leurs idées.

Les sondages mettent en lumière une contradiction à cet égard. En effet, malgré le fait qu'une majorité de Canadiens ait l'intention de voter pour des partis qui promettent d'en faire plus pour lutter contre les changements climatiques, c'est le parti qui a la plateforme la moins riche sur cet enjeu qui pourrait prendre le pouvoir.

La crise climatique qui nous est décrite tous les jours par les scientifiques pose un défi gigantesque pour les leaders politiques.

C'est pourquoi il serait souhaitable qu'ils s'élèvent au-dessus des considérations partisanes. La transition ne se fera pas à coût zéro.

Il faudra hausser considérablement le prix du carbone, freiner l'expansion de l'industrie pétrolière et gazière, aider les travailleurs qui seront frappés par la transition, offrir aux citoyens et aux entreprises des moyens de transport zéro émission, revoir l'aménagement des villes, investir dans les infrastructures vertes, changer les pratiques agricoles, transformer les bâtiments, et la liste s'allonge.

Bref, c'est un véritable plan Marshall du climat qui est nécessaire.

Mais pour l'heure, aucun parti ne le propose.

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