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Ruralité et actualité font les nouvelles : 3 recueils pour aborder la nature... humaine

Les trois livres sont debout, sur un muret de béton.

Geneviève Boudreau et Paul Ruban signent chacun leur premier recueil, tandis que Sonia Sarfati dirige un tout premier collectif, avec « On tue la une ».

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Valérie Lessard

Relevant de l’effort solo ou collectif, les recueils de Geneviève Boudreau et de Paul Ruban ainsi que celui dirigé par Sonia Sarfati ouvrent des perspectives inédites sur la campagne et sur tout ce que cache parfois une manchette.

La nouvelle, qu'elle soit littéraire ou qu'elle s'inscrive dans l'actualité, tient de l'art de raconter une histoire en peu de mots. Et si certains maîtrisent la chute a priori intrinsèque au genre, d'autres préfèrent cette forme courte pour peindre avec tout autant de brio personnages et situations parfois ancrés dans un milieu spécifique, parfois flirtant avec l'absurde.


Le livre est déposé à travers des pommes, sur une table de bois. Sur la couverture en tons de gris, on voit une vieille grange.

La vie rurale est au coeur du premier recueil de nouvelles de Geneviève Boudreau.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

La vie au-dehors : retour à la terre

Par le biais de 28 nouvelles succinctes (entre 2 et 10 pages chacune), Geneviève Boudreau brosse le portrait de diverses réalités rurales. Plus que de simples décors, les champs de blé, la forêt et sa faune, les fermes et leurs dépendances, notamment, deviennent des personnages à part entière.

La vie au-dehors sent le foin et le gratin de patates, goûte la terre et les pommes. Ça bruisse de vie, entre les pages. Celles des animaux en cavale au beau milieu de la nuit et des frappe-à-bord mordant en plein midi. Celle des gestes du quotidien. Celle des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, des familles plus ou moins tricotées serré, qui les habitent, parfois dans des silences plus éloquents que n’importe quel discours. Cette manière de se taire pour entendre grossir les fruits, comme l’image si joliment celle à qui l’on doit déjà quatre recueils de poésie.

La mort est aussi présente, partie prenante, prégnante, du cycle des saisons. La fin inéluctable d’un raton laveur pris au piège. Ou encore celle survenant après la maladie, d’un père et de son verger.

Et le temps qui s'égraine, s'incruste, prend toute sa dimension, entre le guet, carabine à la main, ou le bois d'une vieille grange, dérobé pour décorer des salons, au grand dam de son propriétaire.

Choc de visions entre générations d’agriculteurs, solitudes et deuils (petits et grands), travail, efforts et fatigue, rêves et désillusions, village comme une bête couchée [...] dont on entend claquer les os aspirant à une forme de revitalisation : Geneviève Boudreau raconte la campagne avec beaucoup de tendresse et tout autant de pragmatisme.

On parcourt ses nouvelles comme une salle d’exposition où l’on s’arrêterait devant une sélection de tableaux vibrants, rappelant tantôt Vincent Van Gogh, tantôt Marc-Aurèle de Foy Suzor-Côté, tantôt Edward Hopper, entre autres.


On tue la une : incursions dans le milieu journalistique

Le recueil de nouvelles est posé en avant-plan d'une salle de nouvelles. On voit des écrans d'ordinateurs et de téléviseurs en arrière-plan.

« On tue la une » regroupe 15 textes signés par des reporters et un tandem caricaturiste-humoriste.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Elles et ils sont reporters de formation, incluant le caricaturiste Serge Chapleau, et ont déjà mené des enquêtes - à leur manière, évidemment! - ou couvert des faits divers. Sonia Sarfati, qui a dirigé ce collectif réunissant plusieurs de ses anciens collègues de La Presse, les a mis(e)s au défi de s’inspirer de leur métier pour écrire une nouvelle à saveur policière ou logeant à l’enseigne d’une certaine forme de suspense.

Certes, un tel collectif n’échappe pas totalement à l'écueil d’une inégalité dans l’intérêt suscité par les textes proposés. Des dangers liés à un match de soccer truqué à ceux de ne pas vérifier ses sources quand vient le temps de mettre en ligne la biographie d’un grand disparu, On tue la une ratisse néanmoins assez large pour piquer la curiosité par une histoire ou par une autre.

Fort heureusement - et déformation professionnelle aidant! - plusieurs journalistes profitent de l’occasion pour soulever divers enjeux sociaux. La Française Marie Charrel explore (avec une touche de surnaturel d’influence nippone) l’impact résolument troublant de la cyberintimidation dont certaines femmes sont victimes, dans Onryo. Dans Ni nitcanic, Michel Jean dénonce les deux poids, deux mesures en fait de couverture médiatique quand vient le temps de traiter de sujets touchant les Premières Nations. Et que dire de Luc Chartrand, sinon que l’actualité récente fait écho à son Enquête dans la tête levant le voile sur les recherches sur le « lavage de cerveau » menées en catimini par la CIA à Montréal en pleine guerre froide?

J’avoue néanmoins avoir un faible pour la nouvelle d’Isabelle Massé, la vengeance pouvant être suavement douce pour une journaliste aux prises avec le manque de budget du quotidien pour lequel elle travaille ainsi qu'avec l’influence d’un collègue chroniqueur vedette avide de scoops. En cette ère de fausses nouvelles et de crise des médias, sa Mauvaise nouvelle pose des questions essentielles sur l’importance du journalisme d’enquête bien mené.

Malgré quelques bémols, On tue la une offre ainsi une (im)pertinente incursion tantôt dans les salles de nouvelles, tantôt dans les coulisses d’un métier parfois mal connu du public, voire mal perçu par ce dernier.


Le livre est posé sur un banc de parc.

Les personnages mis en scène par Paul Ruban lui permettent d'évoquer la crise des migrants aussi bien que la figure légendaire d'Elvis.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Crevaison en corbillard : conditions humaines

Une ado bègue qui donne au flamenco un air de vengeance, mais aussi son amie Greta, dont le père est atteint du syndrome de la Tourette. Une environnementaliste qui, elle, reçoit une douche froide.

Un croque-mort d’origine polonaise et son assistant aux racines maliennes écoutant du Daniel Lavoie en roulant dans un corbillard… avant d’être notamment pris comme cibles par une femme protégeant ses champs des rats clandestins traversant la frontière.

Un touriste en vacances sur une plage d'Andalousie, transformé par sa fille en sirène de sable, qui assiste au débarquement de migrants africains, et dont les habitudes au bureau en seront changées.

Un petit coup d’oeil coquin dans la tombe de Dalí par-ci. Une photo au goût amer prise au sommet de l’Everest par-là.

Proposant sa propre lecture de manchettes et autres faits divers plus ou moins récents, Paul Ruban fait souvent sourire à travers la trentaine de textes de Crevaison en corbillard. Le natif de Winnipeg jongle habilement avec ses touches d’humour tour à tour ironique, irrévérencieux, noir ou carrément loufoque, non pas pour cacher mais pour révéler toute la détresse, la bonté, la misère ou l’absurdité humaine... et de certaines situations.

Aujourd’hui établi à Toronto, l’homme est scénariste et réalisateur au contenu dans le milieu de la télévision francophone. Ça se lit. Il sait provoquer images et émotions, tout comme jouer de divers niveaux de langage pour rendre ses dialogues riches et vivants.

Son écriture rythmée découpe ses histoires en scènes bien cadrées, lui permettant autant de faire rire (jaune) de la mode des jeans troués que de témoigner du trouble que ressent une femme, épouse et maman presque anesthésiée par la routine, chaque samedi matin, dans le corridor d'une école de danse.

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Ottawa-Gatineau

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