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Dans les coulisses de Jason Kenney : comment intercepter des votes

Des initiés révèlent ce qui s’est réellement passé dans la campagne de Jason Kenney lors des dernières journées de course pour devenir le chef de la droite conservatrice en Alberta.

De gauche à droite : Tariq Chaudhry, Jason Kenney et Tim Uppal.

Tariq Chaudhry, bénévole de la campagne de Jason Kenney, lève le voile sur ce qu'il croit être un complot pour manipuler le vote de la course concernant le candidat fédéral conservateur Tim Uppal.

Photo : La Presse canadienne / Carolyn Dunn / Jeff McIntosh / Sean Kilpatrick

Audrey Neveu

Octobre 2017. L’ancien lieutenant du premier ministre conservateur Stephen Harper, Jason Kenney, et l’ancien chef du Parti Wildrose, Brian Jean, étaient au coude à coude dans la course à la chefferie du tout nouveau Parti conservateur uni de l’Alberta (PCU). Les membres du parti avaient trois jours pour choisir leur favori.

Les enjeux de cette course étaient grands : dans une province aussi conservatrice que l’Alberta et avec l’unification des partis de droite, celui qui mènerait le nouveau parti serait presque garanti de devenir le prochain premier ministre de l’Alberta. Dans les cabinets ministériels, on retrouve maintenant bien des travailleurs de campagne.

Une enquête conjointe de CBC et Radio-Canada jette maintenant la lumière sur les témoignages de deux personnes impliquées dans des bureaux de vote de l'équipe Kenney et sur l’expérience d’un joueur central de l’équipe de Brian Jean.

Ces deux personnes désignent l’équipe de Jason Kenney, qui comprend notamment le candidat conservateur fédéral d’Edmonton Mill Woods, Tim Uppal, qu’ils croient être impliqué dans un complot pour manipuler le vote lors de la course à la direction du PCU. Ce complot pourrait contrevenir à la loi et minerait la confiance des électeurs dans la démocratie au pays, selon un expert juriste.

Ultimement, Jason Kenney a été couronné chef avec 61,2 % des voix, près de 30 % de plus que Brian Jean, un gouffre qui a surpris bien des observateurs politiques.

Deux ans plus tard, les troupes de Jason Kenney ont chassé le gouvernement néo-démocrate de Rachel Notley du pouvoir et M. Kenney est devenu le 18e premier ministre de l’Alberta.

Brian Jean, Jason Kenney, Doug Schweitzer.

Jason Kenney a remporté son pari d'unifier la droite albertaine et d'en devenir le chef.

Photo : The Canadian Press / Jeff McIntosh

À l’intérieur des bureaux de scrutin

Tariq Chaudhry, l'un des deux témoins, n’aime pas Jason Kenney, mais cela n’a pas toujours été le cas.

L’ancien président de l’Association pakistanaise du Canada a été bénévole pour la campagne de Kenney à l’automne 2017. Il a organisé des banquets à l’occasion de la fête musulmane Aïd el-Adha, pour que Jason Kenney rencontre sa communauté d’Edmonton et il a recruté de nouveaux membres pour le PCU.

Tariq Chaudhry affirme qu’il a déchanté face à Jason Kenney, parce que celui-ci lui doit de l’argent pour les banquets. Tariq Chaudhry dit aussi avoir dépensé 6000 $ pour les cartes des membres qu’il a recrutés, en violation des règlements du parti.

Tariq Chaudhry sourit timidement à la caméra, assis sur un fauteuil.

Tariq Chaudhry a accepté de lever le voile sur ce qui s'est réellement passé au bureau de vote d'Edmonton de l'équipe Kenney, en octobre 2017.

Photo : Carolyn Dunn

M. Chaudhry affirme que Jason Kenney lui a laissé croire qu’il pourrait devenir candidat pour le Parti conservateur uni, aux élections provinciales de 2019. Mais, après avoir réclamé son argent, le PCU lui a indiqué qu’il ne pourrait pas devenir candidat, parce que le parti avait des inquiétudes sur le statut d’emploi et de citoyenneté de Tariq Chaudhry.

En octobre 2017, toutefois, Tariq Chaudhry appuyait encore Jason Kenney et était bénévole à son bureau de vote d’Edmonton.

Chaque membre du PCU pouvait voter en ligne ou par téléphone grâce à un code d’accès unique, envoyé par le parti, qui devait être utilisé seulement par cette personne.

Les règlements du Parti conservateur uni affirment ceci : Les candidats, leur équipe et les bénévoles ne peuvent pas collecter, utiliser ou manipuler le code d’accès d’un électeur de quelque manière que ce soit. Le non-respect de ce règlement mènera à des sanctions disciplinaires qui peuvent inclure la disqualification d’un candidat à la chefferie.

Tariq Chaudhry affirme que, durant les trois jours du vote, son rôle au bureau de scrutin était d’appeler des membres du PCU de sa communauté pakistanaise et de leur demander leur code d’accès, bien qu’il affirme qu’il n’a pas réussi à en obtenir beaucoup. Il raconte qu’il transférait alors les codes d’accès obtenus à l'équipe de Tim Uppal, un ex-député conservateur qui a joué un rôle important dans la campagne de son ancien collègue fédéral conservateur. Tim Uppal partageait ensuite ces codes d’accès avec les bénévoles qui les utilisaient pour voter pour Jason Kenney, selon Tariq Chaudhry.

Tim Uppal est maintenant un candidat conservateur pour les élections du 21 octobre dans la circonscription d’Edmonton Mill Woods.

L'ancien ministre Tim Uppal qui porte une barbe et un turban répond à une question avec le doigt levé lors de la période des questions à la Chambre des communes le 18 avril 2013.

Tim Uppal a été ministre et député conservateur à la Chambre des communes de 2008 à 2015.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

CBC/Radio-Canada a aussi interviewé un autre initié de la campagne de Jason Kenney, que nous n’identifierons pas, parce qu’il craint les répercussions dans sa communauté ethnique et politique tissée serrée. Nous l’appellerons John. Lui et Tariq Chaudhry désignent Tim Uppal comme la personne responsable de l’opération de vote pour Jason Kenney.

Rectificatif : Une version précédente de l’article indiquait que les responsables du bureau de scrutin auraient demandé à Tariq Chaudhry et à John d’appeler des membres du PCU pour obtenir leur code d’accès. Il s’agit seulement de Tariq Chaudhry. John affirme ne pas pouvoir expliquer ce que faisaient les bénévoles au bureau de scrutin et nie avoir été au courant de comportements violant les règles du parti.

Tariq Chaudhry affirme qu’il ne croyait pas au départ avoir fait quoi que ce soit de mal. Il pensait qu’il aidait simplement les électeurs qui ne pouvaient pas naviguer dans le processus de vote en ligne ou au téléphone. Il dit avoir placé sa confiance en Tim Uppal, qui en savait beaucoup plus sur ce qui était permis ou non, selon lui.

« Pourquoi une telle panique? »

Au deuxième jour du vote, le vendredi 27 octobre, les responsables du bureau de scrutin d’Edmonton auraient reçu un appel paniqué de la campagne de Jason Kenney, qui leur ordonnait de fermer le bureau établi dans un local vide d’un petit centre commercial sur la route Ellerslie, au coin de la 50e Rue.

La devanture du restaurant Chopped Leaf.

C'est dans ce local, maintenant devenu un restaurant Chopped Leaf, que le bureau de scrutin d'Edmonton a d'abord été établi, au coin d'Ellerslie Road et de la 50e rue.

Photo : Drew Anderson

Les responsables du bureau auraient ensuite rapidement déplacé l’opération dans une résidence du sud-est d’Edmonton. Puisqu’il n’y avait pas d’ordinateur sur place, les bénévoles devraient utiliser leur téléphone cellulaire pour voter. Tariq Chaudhry affirme qu’on lui a dit de faire ses appels de chez lui, puis de transmettre les codes d’accès aux bénévoles qui travaillaient de cette maison.

C’est à ce moment que Tariq Chaudhry est devenu sceptique. Il a demandé aux autres bénévoles s’ils étaient préoccupés à l’idée de voter à partir de leur propre appareil.

Je leur ai demandé et ils ont dit : "Ne t’en fais pas, nous avons un programme qui donne une adresse IP différente chaque fois que nous entrons un code d’accès."

Tariq Chaudhry, bénévole lors de la campagne de Jason Kenney

Une adresse IP indique la géolocalisation d’un appareil électronique, comme un téléphone cellulaire ou un ordinateur. Un programme informatique nommé réseau privé virtuel (RPV), mieux connu sous son acronyme anglais VPN, permet toutefois de masquer la géolocalisation d’un appareil en changeant son adresse IP.

Les règles du Parti conservateur uni interdisaient que plus de six votes soient soumis à partir de la même adresse IP.

Et, lorsque Tariq Chaudhry a voulu voter lui-même avec son propre code d'accès, le parti lui a indiqué qu'il avait déjà voté, ce qui n'était pas le cas. Il croit donc que quelqu'un d'autre a voté pour lui.

John a travaillé bénévolement au bureau d’Edmonton. Il affirme que l’intention des organisateurs était d’aider les électeurs à voter, mais que ce n’est pas ce qui s’est passé en fin de compte. John se rappelle que peu d’électeurs se sont présentés au bureau de la route Ellerslie.

John affirme qu’il ne peut expliquer ce que les bénévoles faisaient dans les bureaux de vote et nie avoir eu connaissance de toute malversation. Selon lui, c’est Tim Uppal qui doit être questionné.

Il se demande cependant pourquoi l’équipe de campagne de Jason Kenney a fermé le bureau d’Edmonton précipitamment et l’a déplacé dans une maison privée à temps pour le dernier jour de vote.

Pourquoi une telle panique? S’ils ne faisaient rien de mal, pourquoi cette panique?

John, bénévole de la campagne de Jason Kenney

Un candidat conservateur fédéral dans une course provinciale

Tariq Chaudhry raconte que ce sont Tim Uppal et Kal Toor, qui est maintenant le vice-président de l’adhésion au Parti conservateur uni, qui l’ont appelé pour lui dire de ne pas venir au bureau de scrutin de la route Ellerslie le jour où il a été fermé.

Selon lui, Tim Uppal, Kal Toor et l’ancien député progressiste-conservateur d’Edmonton Peter Sandhu étaient présents dans la maison où a été déménagé le bureau de scrutin.

Peter Sandhu, l’ancien député provincial, a nié avoir connaissance du bureau de la route Ellerslie jusqu’à ce que CBC/Radio-Canada lui dise avoir obtenu une photo, tirée de son compte Facebook, qui le montre au bureau de scrutin avec Tim Uppal.

Peter Sandhu a refusé d’indiquer si le bureau a été fermé ou non.

Tim Uppal, une femme non identifiée au visage brouillé, et Peter Sandhu sourient à la caméra dans un local de campagne aux couleurs de Jason Kenney.

Cette photo, tirée du compte Facebook de Peter Sandhu, le montre (à droite), en compagnie du candidat conservateur fédéral Tim Uppal (à gauche) au bureau d'Edmonton lors des jours du vote, en octobre 2017.

Photo : Peter Sandhu

Questionné sur son rôle au bureau de scrutin et sur les allégations de Tariq Chaudhry, Tim Uppal nie être impliqué dans l’opération du bureau, mais admet qu’il s’est bel et bien rendu au local de la route Ellerslie.

M. Uppal y est passé, tout comme un certain nombre d’autres personnes l’ont fait, écrit un porte-parole du Parti conservateur du Canada, Mathew Clancy, dans un courriel. À nouveau, M. Uppal n’avait aucun rôle dans l’organisation ou l’opération de tout soi-disant bureau de vote.

Le quartier général de Brian Jean plongé dans le noir

Le soir avant que l’équipe de Jason Kenney ne commence à travailler dans la maison du sud-est d’Edmonton, le Parti conservateur uni a pris une décision importante. Puisqu’il y avait trop de membres qui n’avaient pas reçu leur code d’accès, le parti a envoyé de nouveau tous les codes d’accès qui n’avaient pas encore été utilisés pour voter par téléphone ou en ligne.

Peu de temps après, le parti a cessé d’envoyer ses informations au quartier général de Brian Jean, selon le directeur financier de sa campagne, Robert Such. Lors d’une élection, les responsables de la supervision du vote bénéficient d’un tableau d’affichage, qui indique combien de membres ont voté et, dans ce cas-ci, quels codes d’accès ont été utilisés pour voter. Ces informations n’étaient soudainement plus disponibles.

Lorsque le parti a recommencé à envoyer des informations, des heures plus tard, le nombre de votes avait carrément explosé.

Robert Such avait l’impression de revivre un mauvais film.

Jason Kenney et Brian Jean

Brian Jean était vu comme le principal adversaire de Jason Kenney.

Photo : Radio-Canada / Terry Reith

Lors du vote de fusion du Parti Wildrose et du Parti progressiste-conservateur, quelques mois plus tôt, Robert Such a vu un membre de l’équipe du Wildrose entrer dans les bureaux du parti et en sortir avec un cartable rempli de codes d’accès nécessaires pour voter dans le cadre du vote de fusion.

Peu de temps après, un tableau d’affichage fourni par l’entreprise organisant le vote a cessé de fournir de nouvelles informations. Encore une fois, l’équipe de Brian Jean naviguait dans le noir. Encore une fois, lorsque le tableau d’affichage a redémarré, le nombre de votes enregistré était monté en flèche.

Lorsque le tableau d’affichage s’est rallumé, eh bien, 90 % des membres avaient voté. Vous avez ce sentiment de boule dans l’estomac.

Robert Such, directeur financier de la campagne de Brian Jean

Robert Such affirme qu’il n'était pas au courant d'irrégularités, qu'il n’avait pas assez de preuve de malversation et qu’il était l’un de ceux qui ont signé un document affirmant l’authenticité du vote au nom de la campagne de Brian Jean.

À ce jour encore, je ne peux pas dire que j’ai vu quelque chose de mal, parce que comment… Si quelqu’un obtient un code d’accès et vote avec ce code de manière privée dans une pièce quelque part et qu’il y a des rumeurs - et il y a tellement de rumeurs sur la manière dont ça a été fait par la suite - à l’époque, je n’avais aucune idée, dit Such.

Robert Such affirme que différents sondages montraient une course trop serrée pour déterminer un vainqueur, bien que Jason Kenney ait été largement vu comme étant le candidat en avance.

Un audit incomplet

Le Parti conservateur uni maintient depuis longtemps qu’il n’y a eu aucune malversation dans la course à la direction de son parti. À preuve : le processus d’audit effectué par la firme Dorward & Co, fondée par l’ancien candidat du PCU David Dorward.

Mais l’audit de Dorward ne pouvait pas tout révéler, selon Robert Such.

Son audit est absolument valide. C’est un audit spécifique qui affirme que c’est un vote, un code d’accès. C’est tout ce qu’il peut dire.

Robert Such, directeur financier de la campagne de Brian Jean

Il croit que la firme de Dorward n’avait aucun moyen de déterminer si un code d’accès a été utilisé par le membre auquel il était destiné ou une autre personne.

Robyn Henwood, la présidente du comité électoral de la course à la direction du PCU, a donné à CBC/Radio-Canada une entrevue en 2017 à propos des inquiétudes de manipulation du vote soulevées par les équipes de Brian Jean et Doug Schweitzer.

Jason Kenney, Doug Schweitzer et Brian Jean sont les candidats à la direction du Parti conservateur uni.

Les membres du PCU devaient choisir entre Jason Kenney, Doug Schweitzer et Brian Jean comme chef du Parti conservateur uni.

Photo : Radio-Canada

Les chances de fraude électorale sont tellement petites. Les chances que quelqu’un obtienne le code d’accès de quelqu’un d’autre sont presque impossibles, avait-elle affirmé durant les jours du vote.

Les seules personnes qui pourraient possiblement [intercepter des codes d'accès] seraient les campagnes elles-mêmes et nous connaissons nos candidats. Je ne doute pas du tout de leur intégrité.

Robyn Henwood, ancienne présidente du comité électoral de la course à la direction du PCU

Robyn Henwood, maintenant directrice générale du caucus du PCU, n’a pas répondu à nos multiples demandes d’entrevue.

Le PCU n’a pas non plus répondu à nos demandes d’entrevue envoyées au directeur du parti, à sa ligne média et au bureau du premier ministre.

Jason Kenney se défend

Jason Kenney a affirmé plus tôt cette année que sa campagne a organisé des bureaux pour aider les membres en droit de voter à le faire. Il affirme que l’utilisation du RPV était une procédure normale.

Brian Jean a aussitôt répliqué que c’est faux.

L’ancien chef du Wildrose raconte que son équipe de campagne s’est plainte au parti, après avoir découvert que l’équipe de Jason Kenney utilisait des RPV aux bureaux de scrutin. L’équipe du troisième candidat, Doug Schweitzer, s’en est aussi plainte.

Le ministre de la Justice, Doug Schweitzer, porte des lunettes et un costume-cravate pendant qu'il parle devant un micro.

Doug Schweitzer a terminé en troisième position dans la course à la direction du Parti conservateur uni.

Photo : Radio-Canada

Doug Schweitzer, qui est maintenant le ministre de la Justice de l’Alberta et son procureur général, a été interviewé par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) dans le cadre de son enquête sur vol d'identité lors de la course à la direction du PCU.

Robert Such affirme que le parti a dit spécifiquement à la campagne de Brian Jean que, puisque les RPV masquent les adresses IP des appareils électroniques, ils ne pouvaient pas être utilisés et que les bureaux de vote n’étaient pas autorisés. Il affirme que le parti a toutefois haussé les épaules en découvrant que l’équipe de Jason Kenney utilisait les deux techniques.

Payer pour l’adhésion des membres, à l’encontre des règles

Tariq Chaudhry et John affirment avoir fait signer des cartes de membres du PCU à des centaines de personnes, sans les faire payer, ce qui est aussi contraire aux règlements du parti.

Tous deux affirment avoir donné les fiches de membres à une femme nommée Anne Jordan, qui travaillait pour l’équipe Kenney.

Il n’a pas été possible de déterminer qui a finalement payé pour ces cartes de membres, bien que Tariq Chaudhry calcule qu’il a payé 6000 $ de sa poche pour 600 des 1200 membres qu’il a convaincus d’adhérer au parti. Il dit ne pas pouvoir payer le reste.

Anne Jordan n’a pas répondu à nos multiples demandes d’entrevue, mais son avocat, Kent Teskey, a demandé les questions de l’entrevue à l’avance. CBC/Radio-Canada ne fournit pas les questions d’une entrevue à l’avance. Kent Teskey a donc refusé l’entrevue au nom de sa cliente.

Les enquêtes de la GRC et du commissaire aux élections

La Gendarmerie royale du Canada enquête depuis des mois sur ce qu’elle appelle maintenant « les allégations de vol d’identité » lors de la course à la direction du Parti conservateur uni.

Les cinq candidats côte à côte en images distinctes.

Les députés conservateurs Doug Schweitzer, Prasad Panda, Josephine Pon, Jason Luan et Leela Aheer ont tous été interrogés par la GRC.

Photo : Photos courtoisie

CBC/Radio-Canada a confirmé qu’au moins cinq ministres albertains, trois députés provinciaux et le candidat fédéral Tim Uppal ont été interrogés par les policiers fédéraux dans le cadre de leur enquête. Bien d’autres membres du PCU et membres des campagnes à la direction ont été interrogés.

C’est le cas de John et de Tariq Chaudhry. Ce dernier affirme qu’il a été interrogé à propos des courriels.

Les policiers s’intéressaient plus au déroulement du processus électoral et voulaient savoir s’il y avait d’autres courriels, si tout le monde a reçu son code d’accès, s’ils ont voté.

Tariq Chaudhry, bénévole de la campagne de Jason Kenney

Cameron Davies était directeur des communications pour la campagne de Jeff Callaway, qui s’est lancé dans la course pour attaquer Brian Jean au profit de Jason Kenney, avant de s’en retirer trois semaines avant le vote d’octobre 2017. Jeff Callaway et Jason Kenney nient ces allégations.

Cameron Davies a notamment reçu 27 000 $ des 163 850 $ d’amende que le commissaire aux élections de l’Alberta a imposés au camp de Callaway, notamment pour avoir utilisé des prête-noms pour du financement.

Cameron Davies dit collaborer avec la GRC, informant les policiers des rouages internes des campagnes politiques en Alberta, afin de s’assurer qu’ils comprennent le paysage politique de l’époque. Il affirme que la GRC enquête à la fois sur la campagne de Jeff Callaway et celle de Jason Kenney.

Jeff Callaway et Jason Kenney se serrant la main.

Le commissaire aux élections de l'Alberta a imposé des amendes importantes aux membres de la campagne de Jeff Callaway (à gauche) et à de nombreux contributeurs de sa campagne.

Photo : Campagne de Jason Kenney

Dans le cas de Kenney, la GRC semble plus spécifiquement intéressée par les personnes de Calgary et, surtout, d’Edmonton, qui ont payé des cartes de membre en ce qui a trait à la fraude électorale.

Il dit aussi que la police s’intéresse aux individus responsables des registres de vote à Edmonton et à Calgary, de manière prédominante dans les nouvelles communautés culturelles canadiennes.

En me basant sur l’information [que les policiers m’ont] présentée pour que je puisse donner du contexte aux réponses qu’ils me posaient, je trouverais très difficile de croire qu’il n’y avait pas de malversation, affirme Cameron Davies.

Lorsqu’il y a des opérations importantes dans une campagne, c’est rarement une action qui n’est pas orchestrée.

Cameron Davies, employé de campagne de Jeff Callaway

La loi et l’éthique

Prouver que des gestes illégaux ont été commis dépendra toutefois des circonstances de chaque vote, selon un expert juridique.

Duff Conacher, avocat et directeur de l’organisme Democracy Watch, explique que d’utiliser le code d’accès de quelqu’un pour voter à sa place peut constituer de la fraude, selon le Code criminel canadien. Tout dépend si l’électeur légitime est consentant ou non.

S’il ne l’était pas, il pourrait bien s’agir de fraude.

Ce que vous faites, c’est que vous prenez l’identité de quelqu’un pour essentiellement faire une fausse déclaration ou commettre une fraude, explique Conacher.

Vous pouvez avoir de la fraude dans toutes sortes de situations et celle-ci paraît être un vote frauduleux.

Duff Conacher, directeur de l'organisme Democracy Watch

Duff Conacher ajoute que, si une personne demande qu’un code d’accès soit transmis à une autre personne, il pourrait aussi s’agir d’un complot pour commettre une fraude.

Au-delà de la loi, Conacher affirme qu’il est crucial de mieux superviser les courses à la direction et à l’investiture des partis au pays.

Duff Conacher du groupe Democracy Watch.

Duff Conacher dirige le groupe Democracy Watch, qui milite pour des réformes démocratiques au Canada.

Photo : CBC

Il suggère que ce soient des organismes indépendants comme Élections Canada ou Élections Alberta qui administrent les votes, plutôt que les membres des partis, qui ont souvent un conflit d’intérêts et un parti pris dans la course.

Ces gens obtiennent du pouvoir grâce à ces courses. Si la personne qui remporte la course est probablement celle qui va remporter l’élection et, donc, le pouvoir, c’est là que vous voyez les batailles les plus intenses et les coups vicieux, parce que le vrai prix, en fin de compte, c’est le pouvoir, Duff Conacher.

Nous ne pouvons donc pas tolérer que ces processus soient bafoués, parce que, sinon, vous dites que vous laissez des personnes qui ne respectent pas l’éthique et la démocratie déjouer le système et gagner le pouvoir en brisant les règles, ajoute-t-il.

Et maintenant?

Tariq Chaudhry regrette ce qu’il a fait durant la course à la direction du PCU. Il admet avoir été puni par des membres de la communauté pakistanaise pour l’avoir dépeinte négativement. S’il a décidé de lever le voile sur ce stratagème, c’est dans l’espoir que cela l’empêchera d’être utilisé à l’avenir.

La prochaine fois, les gens seront plus prudents. La plupart des gens ne connaissent pas réellement le processus. Je suis certain que beaucoup d’entre eux vont apprendre que ce n’est pas correct [de faire ce que nous avons fait], explique-t-il.

La GRC continue son enquête sur la course à la direction du PCU, sans donner de détails. Aucune accusation n’a été déposée.

En collaboration avec Carolyn Dunn, Drew Anderson, Allison Dempster et Bryan Labby

Alberta

Politique provinciale