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analyse

La Chine, entre l’ordre à Pékin et le chaos à Hong Kong

Il défile à l'occasion du 70e anniversaire de la République populaire de Chine.

Xi Jinping, qui a encore renforcé l'autorité du Parti communiste chinois depuis son arrivée au pouvoir fin 2012, est parfois considéré comme le plus puissant dirigeant chinois depuis le règne de Mao.

Photo : Reuters / Thomas Peter

François Brousseau

À gauche de l’écran divisé, un défilé militaire à la mécanique parfaitement huilée, à la gloire d’une dictature projetant force, assurance et pérennité. À droite du même écran, les images simultanées d’une révolte contre ce régime, dans un recoin de l’empire encore mal digéré, et qui n’accepte pas son sort.

Le 1er octobre, la Chine communiste a fêté en grande pompe son 70e anniversaire au cœur de Pékin, sur cette même place Tiananmen où Mao Zedong, vainqueur de la guerre civile, avait proclamé en 1949 l’avènement de la République populaire de Chine. Les autorités communistes ont mis le paquet pour cet anniversaire, mais la fête a été assombrie – de leur point de vue – par les troubles à Hong Kong.

À Hong Kong, au fil des mois, les protestataires se sont radicalisés. Ils disent de plus en plus directement, parfois d’une manière violente : « La Chine, on n’en veut pas chez nous! », « nous voulons conserver nos libertés! », « nous ne voulons pas de l’État totalitaire! »

C’était à l’origine, il y a quatre mois, une simple protestation contre un projet de loi sur l’extradition vers la Chine. Il y a deux mois, c’était devenu un mouvement plus général pour la défense de l’autonomie de Hong Kong, dans le cadre de la souveraineté chinoise, selon le principe « un pays, deux systèmes », censé s’appliquer jusqu’en 2047.

Mais aujourd’hui, cette mobilisation exprime désormais – alors que le projet de loi initial a été retiré et oublié – l’affirmation d’un refus de la souveraineté chinoise sur la péninsule. Une espèce de geste désespéré qui voit, qui sent le souffle lourd et l’étau de la mainmise chinoise se resserrant, mais qui ne l’accepte pas et se rebelle.

Certains sont debout dans des véhicules.

Des militaires ont participé au défilé soulignant le 70e anniversaire de la République populaire de Chine, le 1er octobre 2019.

Photo : Reuters / Thomas Peter

Démonstration de force à Pékin

Ce 1er octobre, le régime chinois a fait comme si de rien n’était et a affirmé tranquillement sa toute-puissance.

Ce qui s’appelle officiellement « l’Armée de libération du peuple chinois » y est allé, pour ce 70e anniversaire, d’une impressionnante démonstration de force au cœur de la capitale. Avec du matériel militaire dernier cri, de fabrication chinoise – manière de bien montrer ses muscles –, non seulement aux citoyens chinois (pour chauffer à blanc leur patriotisme, ou pour intimider ceux qui oseraient encore penser autrement), mais aussi face au reste du monde.

Un des éléments importants de ce « nouveau message chinois » envoyé aujourd’hui, c’est que ce pays, désormais, ne fait plus semblant d’être une simple force émergente sur la scène internationale.

La Chine est devenue, en 2019, un acteur dominant qui prétend traiter (au moins) d’égal à égal avec les plus grands – États-Unis, Europe – et même proposer au monde son modèle de remplacement à la démocratie fatiguée.

L’angoisse du chaos

Avec ce spectacle du 1er octobre, le parti entend prouver qu’il est le pilier de la force, mais également celui de la stabilité de la Chine. Et que, sans lui, ce serait le chaos.

Cette angoisse du chaos est omniprésente en Chine. Élément récurrent du discours officiel et prétexte fondamental, qui justifie la mainmise du parti unique, de son maintien contre vents et marées au cours de ces 70 années, qui ont été tout sauf un long fleuve tranquille.

Les manifestations de Tiananmen en 1989? Un début de chaos qu’il fallait tuer dans l’œuf. Avant ça, les années Mao, avec leurs luttes de clans et la guerre civile? Là aussi, le souvenir, la hantise d’un chaos qui avait également coïncidé, dans les années 1950 et 1960, avec une grande pauvreté et même la famine.

Des gens se promènent à vélo.

Des cyclistes ont participé à la parade du 70e anniversaire de la République populaire de Chine le 1er octobre 2019.

Photo : Reuters / Thomas Peter

La prospérité comme antidote

Dans le discours de Xi Jinping, il y a aussi l’idée que la prospérité économique de la Chine actuelle est un gage de paix et de stabilité.

C’est un message circulaire, d’une implacable logique interne : on est stable parce que fort, on est prospère parce que stable, on se tient tranquille parce qu’on est prospère… Dans le même message, on souligne à grands traits que c’est grâce au Parti communiste et à sa mainmise sur l’État que ce fabuleux boom économique a pu avoir lieu.

Au cours des trois dernières décennies, une des prouesses du régime chinois a consisté à stimuler l’économie, à encourager l’entreprise privée (façon chinoise, le parti ne restant jamais trop loin) et l’émergence d’une classe moyenne consommatrice, tout en évitant qu’une revendication de liberté politique vienne s’y greffer.

La vieille théorie bien connue prétendait que l’émergence de la prospérité économique et d’une classe moyenne devait entraîner, tôt ou tard, et de façon presque mécanique, l’éclosion de demandes démocratiques.

Mais le Parti communiste chinois, en particulier sous Xi Jinping depuis six ans, s’est ingénié à prouver que non, ce n’est pas vrai. Et donc, que le capitalisme à la chinoise (même si on utilise toujours le mot « socialisme »), ce libéralisme économique peut parfaitement aller de concert avec la dictature politique, et même la renforcer.

Jusqu’à ce jour, ce pari a été tenu. Les optimistes de la « convergence démocratique » du monde ont été confondus.

Des gens assistent à un feu d'artifice et prennent des photos avec leurs téléphones cellulaires.

Des feux d'artifice ont illuminé le ciel de Pékin lors des célébrations des 70 ans de la République populaire de Chine, le 1er octobre 2019.

Photo : Reuters / Aly Song

La triade idéologique du Parti communiste

Force, prospérité, mais aussi, dans le discours de Xi Jinping, il y a le troisième élément de la « sainte trinité communiste » censée garantir la pérennité du régime : « l’unité nationale » dont le parti est garant.

Selon cette doctrine, les revendications autonomistes, par exemple celles des Tibétains ou des Ouïghours du Xinjiang (vastes régions de l’ouest du territoire chinois), représentent des menaces de chaos qui doivent être écrasées sans états d’âme et qui, d’ailleurs, l’ont été avec succès.

Le Xinjiang sous Xi Jinping est devenu pour les Ouïghours musulmans un vaste camp de concentration, de surveillance permanente et d’endoctrinement. Les rapports d’Amnistie internationale, de Human Rights Watch et de l’ONU à ce sujet sont explicites, détaillés et terrifiants.

Un policier avec un bâton, et portant des protections.

La police est intervenue en force lors de manifestations à l'occasion du 70e anniversaire de la Chine populaire.

Photo : Getty Images / Laurel Chor

Hong Kong, l’épine au pied

Dans ce beau tableau, Hong Kong apparaît un peu comme une exception.

Parce que, sur Hong Kong – contrairement au Xinjiang et au Tibet – la Chine a signé, en 1984, son accord à l’application du principe « un pays, deux systèmes » pendant 50 ans.

Il est clair depuis le début de la crise actuelle que Pékin essaie de réduire la marge d’autonomie, et peut-être même de « régler » la question de Hong Kong bien avant l’échéance officielle de 2047.

Pour autant, Xi Jinping, lors des cérémonies du 70e anniversaire, ne s’est pas montré virulent sur cette question, réaffirmant même que l’État central, oui, reste attaché au principe « un pays, deux systèmes », censé préserver là-bas un État de droit, une liberté de penser et de manifester qui n’existent pas dans le reste de la Chine.

Menaces contre Taïwan

Et puis, il y a Taïwan. Le président à vie y est allé de quelques menaces ou allusions, notamment lorsqu’il a parlé de la lutte « pour la réunification complète de la patrie ». Tôt ou tard, prétend Xi Jinping, Taïwan devra réintégrer le giron chinois, de gré ou de force.

« Province rebelle » pour Pékin, pays indépendant de facto pour beaucoup de ses habitants, Taïwan vit à l’heure d’une campagne électorale où l’inquiétude remonte à la surface. Lors de mon passage cet été à Taipei, quelques personnes m’ont dit : « Si Hong Kong y passe, nous sommes les suivants sur la liste. »

En regardant ces images de défilé totalitaire parfait à Pékin, et de chaos dans la rue à Hong Kong, les Taïwanais vivent encore, tout à la fois, en paix et en démocratie, mais pour combien de temps?

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