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analyse

Déficit : entre procrastination et compressions

Justin Trudeau et Andrew Scheer se serrent la main dans une foule.

Le chef libéral Justin Trudeau et le chef conservateur Andrew Scheer se saluent au départ du Grand défi Pierre Lavoie en juin dernier.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Gérald Fillion

Depuis 4 ans, on explique régulièrement que les déficits au Canada sont faibles. Le Canada affiche une note de crédit de AAA, les taux d’emprunt sont très faibles et la dette baisse par rapport à l’économie. Cela dit, les dernières projections des libéraux soulèvent des questions fondamentales sur la gestion des finances publiques. 

Après avoir laissé tomber sa promesse d’équilibrer le budget à la fin d’un premier mandat, après avoir enregistré pour environ 70 milliards de déficits en 4 ans, voici que les libéraux proposent un plan de match qui viendra ajouter à la dette pour près de 100 milliards de dollars en déficits. La dette va continuer de baisser. Mais au lieu d’atteindre 28,6 % du PIB en 2023-24, comme prévu dans le dernier budget, elle va demeurer au-delà de 30 %.

Les libéraux envisageaient, en 2015, un déficit de 9,9 milliards en 2016-17 et le retour à l’équilibre en 2019-20. Or, c’est plutôt un déficit de 20 milliards de dollars qui a été annoncé en 2019-20 avec une projection de déficit pour 2023-24 de 10 milliards de dollars. 

Aujourd’hui, on relève tout de quelques crans, jusqu’à 27 milliards de dollars en déficit en 2020-21, pour redescendre ensuite d’ici 4 ans à 21 milliards de dollars. Et, surtout, on évacue complètement les notions de déficit zéro et d’équilibre budgétaire. C’est totalement disparu du discours, c’est absent de la plateforme, c’est une notion qui ne fait plus partie du vocabulaire du PLC de Justin Trudeau. 

On nous dit que ce qui est important, c’est que la dette baisse par rapport au PIB. Très bien. Alors, en 2015, on annonçait que la dette allait passer de 30 % à 27 % du PIB. Or, dans le dernier budget, on n’était pas à 27 %, mais à 30,7 % avec une projection de descendre à 28,6 % du PIB en 2023-24. Et puis la plateforme de campagne des libéraux, annoncée dimanche, nous ramène finalement à 30,2 % en 2023-24. 

Dites-nous, est-ce que la dette baisse vraiment, finalement?

Des dépenses présentées comme des investissements

Maintenant, il est clair que la situation budgétaire enviable du Canada permet au PLC d’utiliser l’arme budgétaire à des fins stratégiques. Quand on pose des questions sur les déficits, on répond qu’il faut investir dans les gens et on oppose un tel geste aux compressions qui pourraient être nécessaires pour revenir à l’équilibre comme le proposent les conservateurs. 

Le parti d’Andrew Scheer a même repoussé son objectif de déficit zéro, de cinq ans après son arrivée éventuelle au pouvoir et non plus de deux ans. Pourquoi? Parce que les libéraux rappellent les effets de la rigueur et de l’austérité des années Harper et savent que de telles compressions ne sont pas très populaires. En amplifiant les déficits et en laissant tomber toute mention d’un déficit zéro, les libéraux cherchent à marquer une rupture réelle avec les conservateurs.

Il faudra, tout de même, que les conservateurs expliquent comment ils vont revenir à l’équilibre budgétaire en cinq années. Ils n’ont pas jugé bon de présenter leur cadre financier dans la première moitié de la campagne et ont fait, eux aussi, des annonces coûteuses pour un total de près de 10 milliards de dollars en 2023-24. 

Étant donné que le déficit prévu dans le dernier budget Morneau pour 2023-24 est de 10 milliards de dollars, et puisque l’économie pourrait ralentir d’ici là avec une récession possible, les conservateurs vont couper dans quoi exactement pour s’assurer d’atteindre leur objectif de déficit zéro en 2024-25?

Voyez-vous, autant les libéraux semblent imprudents d’augmenter les déficits et de ne plus prévoir de retour à l’équilibre, autant les conservateurs risquent de replonger le Canada dans des compressions budgétaires qui pourraient ralentir l’économie plutôt que la stimuler. 

Jusqu’à maintenant, Andrew Scheer a identifié trois sources de réduction des dépenses : une réduction de 1,5 milliard de dollars de l’aide étrangère, une réduction de 1,5 milliard dans les subventions aux grandes entreprises et un gain de 63 millions de dollars avec la fin de l’initiative pour « Encourager l’innovation avec le défi d’offre de logements ».

On attend le cadre financier d’ici dix jours pour connaître les nouvelles compressions nécessaires et les nouvelles sources de revenus envisagées.

Nuance sur les déficits

La question fondamentale, ce n’est pas de savoir si un déficit de 10, 20 ou 30 milliards de dollars est inquiétant. Dans les faits, ça reste faible par rapport au budget et à l’économie. C’est gérable. Mais, ce qu’il faut mettre en question, c’est deux choses : la cohérence du plan de match libéral et la gestion à long terme des finances publiques. 

À propos de la cohérence, le PLC annonçait en 2015 des déficits modestes de 10 milliards environ par année et un retour à l’équilibre en 2019-20. Aujourd’hui, les déficits modestes approchent les 30 milliards et l'on ne parle plus d’équilibre. Le discours libéral a changé. 

Ensuite, il y a lieu de se demander si c'est responsable pour un gouvernement de gonfler ses dépenses et ses déficits, en temps de croissance économique, de repousser aux calendes grecques le retour au déficit zéro. Encore une fois : un déficit de 27 milliards, c’est à peine 1 % du PIB du Canada. Mais un chemin parsemé de déficits, sans objectif d’équilibre, est-il souhaitable et surtout nécessaire? 

Avec la dette qui est faible par rapport au PIB, on imagine que la note de crédit du Canada n’est pas en jeu. Mais, advenant une récession en 2020 ou en 2021, ce qui est une réelle possibilité, un gouvernement libéral serait obligé d’alourdir davantage son déficit. À 25 milliards de dollars de déficit, un budget de stimulation économique nécessiterait possiblement encore 50 milliards supplémentaires en déficits. Ce n’est pas la fin du monde, mais le prochain gouvernement devrait-il s’assurer d’avoir un plan de match crédible pour faire face à une possible récession?

Notre dossier Élections Canada 2019

Finances publiques

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