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Information régionale : une voix de plus en plus ténue

Des journaux empilés

Quelles solutions pour aider les petits médias, non pas seulement à tirer leur épingle du jeu, mais seulement à survivre contre les géants?

Photo : getty images/istockphoto / Sezeryadigar

Joane Bérubé

Le passage à Matane de la Commission parlementaire sur l’avenir des médias a été l’occasion pour les médias locaux et les élus régionaux d’illustrer concrètement la difficulté de maintenir une information locale et diversifiée.

Le paysage médiatique change. C’est vrai dans les rues de Montréal mais aussi dans les rues de New Carlisle, entre autres.

Les artisans de la radio CHNC (l'une des plus vieilles radios francophones en Amérique du Nord), qui sont devenus propriétaires de cette dernière en 2007, sont aux premières loges pour le constater.

La coopérative de travailleurs a alors remboursé une dette de 365 000 $ en quatre ans. Une telle chose serait impossible aujourd’hui, avec la baisse des revenus publicitaires , indique Brigitte Paquet, directrice de CHNC.

Ventes en ligne, manque de relève, pénurie de main-d’œuvre, les commerces des régions toussent et grelottent.

Les radios et les hebdomadaires locaux voient leurs recettes publicitaires locales malmenées au moment où les modèles d’affaires sont à repenser, avec la main mise des Facebook et Google de ce monde sur une portion de plus en plus grande de la publicité, y compris celle, très payante, des gouvernements.

Territoires et mandats immenses

Les ventes publicitaires sont la seule source de revenus de CHNC, qui couvre 33 municipalités, quatre MRC et 360 km de côtes, de Gaspé à Matapédia. Deux journalistes à temps plein et un autre à temps partiel couvrent cet immense territoire.

Cette réalité des petits médias qui s’effritent face à une géographie vertigineuse, c’est aussi celle des radios communautaires comme Radio-Gaspésie, CIEU-FM dans la Baie-des-Chaleurs, ou CKMN-FM qui couvre la région de Rimouski et celle de la Mitis.

C’est aussi celles des hebdomadaires locaux, comme ceux d’Éditions Nordiques, qui couvrent au nord du fleuve, avec quatre hebdomadaires, un territoire qui s’étend de Petite-Rivière-Saint-François jusqu’à Natashquan.

Un service d’information en région ne s’autofinance pas, souligne Martin Roussy, de Radio-Gaspésie, qui consacre plus du tiers de ses ressources financières au salaire des journalistes de la salle de rédaction.

Cette information est souvent, ajoute-t-il, la seule offre d’information locale et régionale.

Une radio de proximité, c’est souvent maintenant le seul endroit où les gens vont avoir de l’information sur ce qui se passe près de chez eux.

Martin Roussy, directeur général de Radio-Gaspésie

Il y a longtemps que les médias nationaux ne s’intéressent plus à l’information locale sauf pour les faits divers, renchérit la directrice générale de CIEU-FM.

Cinq personnes assises à une table

Les représentants des radios ont présenté leur mémoire en matinée.

Photo : Radio-Canada

Plusieurs mémoires sont venus corroborer cette perception que les régions s’effacent de plus en plus de l’image médiatique nationale.

Couverture locale qui rétrécit

Le président de la Table des préfets du Bas-Saint-Laurent, Michel Lagacé, ajoute à cela la disparition de journalistes pour couvrir les événements en région ainsi que celles des hebdomadaires.

Le Bas-Saint-Laurent a perdu 20 % de ces journalistes au cours des dernières années, a-t-il souligné.

D’autres, comme le journaliste Dominique Fortier de L’Avantage, sont venus dire leur inquiétude quant au fait que là où il y avait quatre hebdomadaires, il n’en reste plus qu’un pour deux MRC.

Les petites radios régionales comme CHNC et les radios communautaires veulent plus de moyens pour fournir les informations locales.

D’autant plus que, parallèlement à leur baisse de revenus, les entreprises de presse régionales ont dû assumer, la plupart sans soutien, le coût du virage numérique.

Journaliste multitâche

Internet et les réseaux sociaux ont accru la tâche des journalistes qui est devenue multiforme.

Avec la prise d’images, la mise en ligne sur Internet, le partage sur les réseaux sociaux et la gestion des réseaux sociaux, le métier a changé.

Le manque de ressources pour accomplir la tâche devient patent.

Ça devient impossible de faire des enquêtes, souligne le journaliste de CHNC, Michel Morin. Et pourtant, on a aussi une mission de surveillance envers les autorités locales et régionales.

La corruption, ça existe aussi en région.

Michel Morin, journaliste à CHNC-FM

C’est le public qui en souffre, souligne le journaliste pigiste et rédacteur en chef du journal gaspésien Graffici, Gilles Gagné, parce que les bons sujets d’enquête ne manquent pas. Les gens des régions ont aussi droit, dit-il, à une information juste et professionnelle.

Une bonne information qui sort des régions est une information qui permet à nos gouvernements de prendre une décision éclairée.

Gilles Gagné
Trois hommes assis à une table avec des spectateurs derrière

Le journaliste Gilles Gagné est encadré à droite par Simon Brisson du groupe d'hebdomadaires d'Éditions nordiques et à sa gauche par le fondateur du journal « L'Avantage », Jean-Claude Leclerc.

Photo : Radio-Canada

Moins d'argent pour les journalistes

Et les revenus ne sont pas au rendez-vous. Gilles Gagné, qui compte 30 ans d’expérience, a témoigné de la stagnation des revenus des journalistes en région.

Il en veut pour exemple sa propre expérience. Il y a 20 ans, 90 % de son salaire provenait de la même source. Son revenu est le même depuis 2005, même si sa tâche et le nombre de ses collaborations sont plus importants.

M. Gagné y voit une perte de talents pour l’information puisque les plus vieux se découragent et les plus jeunes ne sont pas autant attirés qu'avant par le métier.

Les médias régionaux avouent qu’ils ont de la difficulté à recruter et à retenir la main-d’œuvre.

La perspective d’un crédit d’impôt pour financer des postes de journalistes sourit donc à plusieurs.

Télé-Inter-Rives, qui gère les stations de télévision affiliées de Rivière-du-Loup ainsi que CHAU-TV dans la Baie-des-Chaleurs, ainsi que le Groupe Radio Simard, qui possède plusieurs antennes locales au Bas-Saint-Laurent et dans Chaudière-Appalaches, vont plus loin. Québec devrait soutenir le recrutement, l’embauche et la formation des jeunes journalistes.

Quatre hommes assis à une table

Les représentants du Groupe radio Simard

Photo : Radio-Canada

Martin Roussy pense quant à lui que le gouvernement pourrait garantir un poste de journaliste dans chacune des radios communautaires des régions du Québec.

Cela assurerait, estime-t-il, des investissements locaux. Ce n’est pas une mesure qui coûterait très cher au gouvernement.

Et Télé-Québec?

Le rôle de Télé-Québec a aussi été évoqué, notamment lors du dépôt du mémoire de la Table des préfets du Bas-Saint-Laurent.

Télé-Québec, a souligné le président de la Table des préfets, Michel Lagacé, pourrait jouer un rôle plus actif dans la diffusion des informations des régions du Québec.

Ce rôle pourrait aussi soutenir l’information locale et communautaire en région, a commenté le député de Rimouski, Harold Lebel.

Des marchés et des médias ignorés

Les radios privées et communautaires espèrent que Québec élargisse son soutien financier.

L’ensemble des radios régionales qui ont déposé un mémoire souhaitent que les ministères et les sociétés d’État s’assurent que leurs campagnes nationales couvrent toutes les régions du Québec.

Certaines campagnes nationales sur la faune, la motoneige, la sécurité sur les routes, ne sont jamais ou rarement diffusées par les petites radios privées ou par les radios communautaires de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent, par exemple.

Les chevreuils ne se promènent pas sur le boulevard métropolitain, a fait valoir le journaliste Michel Morin sur une campagne de prévention sur les collisions avec les animaux qui n’a pas été diffusée en Gaspésie, où pourtant ce type d’accident est fréquent.

Ça devrait être un devoir du gouvernement de rejoindre toute sa population

Dany Proulx, directeur général de CKMN-FM

C’est vrai aussi pour les hebdomadaires locaux.

Il n’y a pas que l’État

Les publicités des grandes entreprises privées, comme les concessionnaires automobiles, confiées à de grandes agences de publicité, échappent aussi de plus en plus aux plus petits médias.

En trois ans, Éditions nordiques a vu ses revenus de campagnes nationales passer de deux millions de dollars à 500 000 $. L’équipe a dû se restructurer. La prochaine tempête sera plus difficile à essuyer.

Martin Roussy, de Radio-Gaspésie, affirme avoir perdu l’an dernier 70 000 $ de revenus publicitaires nationaux. Ça fait mal, commente le gestionnaire, dont le territoire est 20 fois plus grand que celui de Montréal.

CHNC, pour sa part, a perdu 8 % de revenus nationaux dans l’année. Les petites radios sont marginalisées lorsque vient le temps pour les grandes agences de publicité de préparer leur plan pour une campagne nationale a fait valoir Brigitte Paquet de CHNC-FM.

Numérique, mais sans argent

Si les revenus sont en baisse, la population demeure au rendez-vous de l’information locale. Tous les médias présents l’ont dit. Ce n’est pas une crise sur la baisse du lectorat ou du nombre d’auditeurs.

Le défi des entreprises médiatiques régionales ou locales est le même que celui des grands conglomérats de presse, soit de repenser le modèle tout en assurant une transition.

Les hebdomadaires estiment que l’imprimé a toujours sa place dans des régions où le quart de la population a 65 ans et plus.

D’autre part, le site web assure une visibilité sans procurer de revenus. Notre modèle inclut le papier. Il faut trouver une façon de faire le point. Notre objectif premier est de diffuser l’information. 70 % de nos entrées sur notre site viennent des réseaux sociaux. On n’a pas le choix de nourrir la bête, souligne Sylvain Desmeules des Éditions nordiques.

Même chose pour les radios qui diffusent leurs informations sur le web. Les gens peuvent savoir ce qui se passe chez nous sans nous écouter, constate Martin Roussy de Radio-Gaspésie.

Et le salut ne viendra pas immédiatement des réseaux sociaux ni d’Internet. Télé Inter-Rives, pour qui les ventes publicitaires sont aussi en décroissance, indique que moins de 1 % des revenus viennent de ses sites Internet.

L’information de proximité ne peut pas passer seulement par les réseaux sociaux ou devenir le fait des géants du web, ont souligné plusieurs intervenants.

Si Google, Apple News s’intéressent aux nouvelles, ce ne sera pas aux nouvelles locales.

Sandra McNeil, directrice générale de CIEU-FM

Simon Brisson, des Éditions nordiques, pense que la voie de sortie passe par une reconnaissance des médias régionaux et par un programme d’aide à l’adaptation numérique.

L’entreprise se souvient des crédits d’impôt sur la masse salariale disponible pour les entreprises des régions ressources et estime qu’un tel crédit serait le bienvenu dans les entreprises médiatiques régionales. L’information en région est-elle un droit légitime? Un droit assumé? Il faut un partage du fardeau. Le point de rupture approche. Il a fallu près de 150 ans au Québec pour bâtir une presse professionnelle. Comme collectivité, pouvons-nous nous en priver?, a demandé M. Brisson.

Érosion des revenus, invasion du numérique. On comprend très bien qu’il faut vous donner raison, mais aussi vous aider.

Louis Lemieux, député de Saint-Jean et membre de la Commission parlementaire sur l’avenir des médias

La crise qui frappe Groupe Capitales Média (GCM) a toutefois bousculé un peu les travaux de la Commission. Des questions ont été posées par les membres de la Commission sur la place occupée par le journal Le Soleil dans la région.

La Commission pourrait déposer son rapport en décembre. L'avenir de GCM devrait être quant à lui connu le 6 novembre prochain.

Aussi membre de la Commission, le député de Rimouski, Harold Lebel, aurait bien aimé que cette dernière s’arrête dans d’autres régions du Québec, notamment dans les banlieues de la métropole.

La visite régionale n’est toutefois pas terminée. La Commission poursuivra ses travaux le 11 octobre à Rouyn-Noranda.

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