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Un entrepreneur fuyant, des clients mal protégés

Galina Ilyayeva et Sergey Ilyayev devant une bâtisse.

La maison jumelée de Galina Ilyayeva et Sergey Ilyayev a été lourdement endommagée lors d’un incendie qui a détruit la propriété de leurs voisins en septembre 2016.

Photo : Radio-Canada

Esther Normand

Un couple ruiné après avoir fait affaire avec un entrepreneur reproche à la Régie du bâtiment du Québec et à la Banque Nationale de ne pas l’avoir protégé, a appris La facture.

Galina Ilyayeva et Sergey Ilyayev quittent le Kazakhstan en 2000, chassés par la violence et la crise économique. Ils s'établissent à Montréal et travaillent dur pour acquérir une maison jumelée.

Le bâtiment est lourdement endommagé lors d’un incendie qui a pris naissance dans la propriété de leurs voisins, en septembre 2016. Un expert en sinistres se précipite et leur recommande Oleksiy Sen, à la tête de Rénovations et Constructions Neuves I.O.S. inc. Un entrepreneur d’expérience, leur dit-on, spécialisé dans les travaux après sinistres.

Le fils du couple accompagne ses parents dans toutes leurs démarches, car ils ne maîtrisent pas bien le français. Denis Ilyayev fait des vérifications auprès de la Régie du bâtiment du Québec (RBQ).

Il avait tous les permis nécessaires pour rebâtir la maison et, à ce moment-là, il n'y avait aucune note négative à son dossier. Il avait l'air d'être professionnel, donc on est tombés dans le panneau.

Denis Ilyayev

Ils obtiennent le feu vert de leur assureur pour embaucher cet entrepreneur qui parle le russe, comme eux.

Je préférais choisir des personnes qui parlaient notre langue, c'était plus facile.

Galina Ilyayeva

Un important versement

L’entrepreneur évalue que cela leur coûtera 214 335 $. Après les travaux de démolition, Sen veut son argent et vite. Il exige un acompte de plus de 128 000 $, soit 60 % de la facture totale. Denis Ilyayev assure qu’on a fait part de nos inquiétudes à l'assurance. Leur compagnie d’assurance a indiqué que c’est la banque qui allait gérer l’argent. La Banque Nationale, le créancier hypothécaire, accepte de verser le montant réclamé.

André Bourassa, qui a été président de l’Ordre des architectes du Québec pendant 8 ans, n’a jamais vu, en 30 ans de métier, une situation pareille.

La banque a été extrêmement légère par rapport au patrimoine des propriétaires de cette maison-là [...]. Habituellement les institutions financières vont faire des déboursés progressifs avec une attestation que les matériaux qui vont avoir été payés ont bien été incorporés au bâtiment.

André Bourassa, architecte

La Banque Nationale affirme qu’en aucun temps, les clients n’ont exprimé de doute ou de craintes relativement à ce premier versement à l’entrepreneur de leur choix […]. La banque estime avoir été à l’écoute et avoir agi de bonne foi dans ce dossier.

Des travaux qui n’avancent pas

Oleksiy Sen s’engage à faire les travaux d’avril à juin 2017. Mais selon Denis Ilyayev, une fois qu'il a l'argent, les problèmes commencent. Tous ses appels restent sans réponse.

Il réussit enfin à joindre Sen qui lui confie avoir utilisé l'argent dans un autre projet, puis que là ça va mal.

Denis Ilyayev regarde le ciel.

« Il avait tous les permis nécessaires pour rebâtir la maison et, à ce moment-là, il n'y avait aucune note négative à son dossier », soutient Denis Ilyayev.

Photo : Radio-Canada

Le 15 juin 2017, la date d’échéance est dépassée et les travaux sont loin d’être terminés. M. Ilyayev avise la Régie du bâtiment du Québec des pratiques malhonnêtes de l’entrepreneur. La réponse qu’il obtient : On va faire les vérifications, ça prend du temps, et pour l'instant c'est tout ce qu'on peut faire.

Il reproche à la Régie d’avancer à pas de tortue. Sylvain Lamothe, porte-parole de la RBQ, assure que l’organisme a agi efficacement dans ce dossier.

Au moment où la plainte des Ilyayev […] est faite [...], il y a une action immédiate qui a été enclenchée, mais il faut aussi comprendre que le travail doit se faire de la bonne façon.

Sylvain Lamothe, porte-parole, Régie du bâtiment du Québec

L’architecte André Bourassa a siégé au conseil d’administration de la RBQ pendant 6 ans. Selon lui, on est en droit de s'attendre [...] à ce qu’il y ait au moins une vérification diligente.

Le couple porte plainte à la police, mais on lui répond que c’est une cause civile, car il s’agit d’un cas isolé. Denis Ilyayev publie alors un message sur Facebook dans l’espoir de trouver d’autres victimes de Sen.

Il nous a envoyé une mise en demeure comme quoi on portait atteinte à sa réputation irréprochable et parfaite.

Denis Ilyayev

Le lendemain, Galina Ilyayeva reçoit la visite d’un homme sur les lieux mêmes de son travail. Il lui ordonne, en russe, de cesser ses recherches au sujet de Sen et il profère des menaces. C'est très difficile à vivre comme ça, dit-elle. À chaque événement, la RBQ est avisée.

Galina Ilyayeva, Sergey Ilyayev et leur fils Denis regardent des documents.

Denis Ilyayev accompagne ses parents dans toutes leurs démarches, car ils ne maîtrisent pas bien le français.

Photo : Radio-Canada

Le couple intente une poursuite au civil contre la compagnie I.O.S. Pendant les procédures, il est victime d’une introduction par effraction. Un ordinateur portable, des documents reliés à la cause et une somme de 2000 $ sont volés. Tous les deux étaient sous le choc, étaient émotionnellement épuisés, relate leur fils.

Le 25 octobre 2018, la compagnie I.O.S. est finalement condamnée par défaut à payer au couple plus de 110 550 $. Cependant, impossible de faire exécuter le jugement. Rien à son nom, et la compagnie est vide, explique Denis Ilyayev.

Sur le front criminel, il reprend espoir après avoir rencontré trois autres clients floués qui ont porté plainte à la police contre Oleksiy Sen. Ils lui reprochent tous d’avoir pris leur argent, beaucoup d’argent dans certains cas, et déserté le chantier. Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) fait enquête, mais aucune accusation n’est portée à ce jour.

À plusieurs reprises, La facture tente sans succès de recueillir les commentaires d’Oleksiy Sen.

Licence finalement retirée

En janvier dernier, la RBQ tient une audience à laquelle Sen n’assiste pas. La Régie du bâtiment lui retire finalement sa licence. Cela fait un an que l’enquête de la RBQ est terminée et près de deux ans que les Ilyayev ont sonné l’alarme.

Un document portant le sigle de IOS Construction.

La Régie du bâtiment a finalement retiré sa licence à Oleksiy Sen, à la tête de Rénovations et Constructions Neuves I.O.S. inc.

Photo : Radio-Canada

Ils sont dépassés par la lenteur du système. Sylvain Lamothe, de la RBQ, affirme que le dossier a cheminé normalement, même s’il s’interroge : Est-ce que les délais sont trop longs pour le consommateur? Probablement.

D’après Denis Ilyayev, dès la réception de sa plainte, la RBQ aurait dû suspendre la licence de l’entrepreneur et faire une visite du chantier. M. Lamothe réplique que la Régie du bâtiment ne fait pas de surveillance de chantier. Ce n'est pas dans sa mission et ce n'est pas prévu qu'il y ait un changement à ce niveau-là.

Ça fait au moins 30 ans qu'on le demande à ce qu'il y ait une vérification de la qualité des travaux, et ça se fait dans d'autres provinces, ça se fait dans des États américains.

André Bourassa, architecte
Un chantier extérieur.

Les travaux chez Galina Ilyayeva et Sergey Ilyayev

Photo : Sergey Ilyayev

Sergey Ilayayev et Galina Ilyayeva s’endettent lourdement pour que l’entrepreneur de leurs voisins refasse les travaux incomplets et bâclés d’Oleksiy Sen.

Ils réclament à la RBQ la caution que Sen était obligé d’avoir pour détenir une licence. Montant accordé : 34 299 $. Ils sont amèrement déçus. À quelques années de leur retraite, ils devront sans doute déclarer faillite.

Le reportage de la journaliste Esther Normand et du réalisateur Pierre Legault est présenté dans le cadre de l’émission La facture ce soir à 19 h 30.

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