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La Vérif : le Canada peut-il être autosuffisant en pétrole?

Le reportage de Vincent Maisonneuve

Photo : iStock

Romain Schué

La chef du Parti vert, Elizabeth May, estime que le Canada pourrait être autosuffisant en pétrole, le temps d’adopter une transition plus écologique. Mais comment peut-on obliger les raffineries à utiliser uniquement le pétrole canadien?

La promesse d’Elizabeth May est claire : le Canada doit se débarrasser du pétrole d’ici 2030, afin de limiter les émissions de gaz à effet de serre de 60 %. D’ici là, les raffineries canadiennes devraient stopper leurs importations et utiliser uniquement les énergies fossiles produites au pays, selon les propos de celle qui souhaite succéder à Justin Trudeau.

Nous avons des travailleurs en Alberta et en Saskatchewan qui ont peur pour [leurs conditions de] vie et, en même temps, nous sommes en train d’importer des produits pétroliers d’Arabie saoudite, du Nigeria, du Venezuela, d’autres pays du monde.

Elizabeth May, le 26 septembre 2019

En théorie, la proposition de la chef des verts est possible. Mais en pratique, d'après de nombreux experts contactés par Radio-Canada, cette idée ne fonctionnerait pas.

Par exemple, qu’en est-il de la production canadienne? Sur ce point, Elizabeth May a raison : le Canada produit suffisamment de pétrole brut pour sa consommation.

L'offre et la demande canadienne en 2018

  • Production canadienne : 4,6 millions de barils par jour
  • Importations : 0,6 Mb/jr
  • Exportations : 3,7 Mb/jr

Données provenant de Ressources naturelles Canada

Le Canada, qui est le quatrième producteur de pétrole du monde, pourrait donc être autosuffisant, du moins sur le papier.

Un pipeline pourrait être nécessaire

Cependant, plusieurs problèmes surgissent en cas d'utilisation exclusive du pétrole canadien.

Parmi ces enjeux, il y a à la fois « la question du transport » pour faire transiter le pétrole de l’Ouest vers l’Est canadien, mais également les « capacités de raffinage », indique Sebastian Weissenberger, professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM.

La raffinerie est visible du centre-ville de Saint-Jean.

La raffinerie Irving est située dans la région de Saint-Jean au Nouveau-Brunswick.

Photo : Radio-Canada / Thierry Laflamme

Les besoins actuels de la raffinerie Irving (environ 300 000 barils par jour), au Nouveau-Brunswick, sont importants et il n’y a pas, à ce jour, de moyen de transport adéquat pour approvisionner cette entreprise avec du pétrole venant de l'Ouest canadien.

« À moins de construire un nouveau pipeline », résume Normand Mousseau, directeur académique de l'Institut de l'énergie Trottier (IET) de Polytechnique Montréal.

C’est un peu contraire à la pensée verte.

Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal

Par ailleurs, « tous les pétroles ne sont pas équivalents et demandent aux raffineries de modifier leurs installations quand ils changent de type de pétrole », ajoute Charles Séguin, de l’UQAM.

Ainsi, le pétrole provenant d’Alberta peut difficilement être utilisé dans les raffineries de l’Est canadien, mentionne-t-il. « Le pétrole issu des sables bitumineux est beaucoup plus lourd que celui issu des sources conventionnelles ou que le pétrole de schiste venant des États-Unis », détaille-t-il.

C’est aussi ce que confirme l’Office national de l’énergie, dans un rapport daté d’avril 2018. « La plupart des raffineries canadiennes, construites à une époque où l’offre de pétrole brut léger était abondante, n’ont pas été conçues pour traiter les volumes croissants de pétrole brut lourd issu des sables bitumineux », est-il écrit.

Sans oublier, précise Sebastian Weissenberger, que « le bilan d’émissions de GES du pétrole des sables bitumineux est en moyenne 17 % plus élevé que celui du pétrole consommé aux États-Unis ».

Hibernia de loin, au milieu de l'eau.

La plateforme pétrolière Hibernia commerce essentiellement avec les États-Unis.

Photo : CBC

Une logique antiécologique, déplorent des experts

Pour pallier ces inconvénients, Elizabeth May a laissé entendre qu’il suffirait de se servir de la plateforme Hibernia, qui est située dans les eaux de Terre-Neuve et qui exporte en grande majorité son pétrole aux États-Unis.

Cette proposition comporte toutefois plusieurs problèmes, affirment ces experts.

Ainsi, la capacité d’Hibernia (220 000 barils par jour) ne permet pas de combler les besoins actuels de l’Est canadien et notamment de la raffinerie Irving. « Il faudrait donc demander à Irving de diminuer [sa] production. Ça devrait donc faire augmenter les coûts et ça n’a pas de sens dans une logique de marché », explique Normand Mousseau.

Empêcher ainsi Irving d’exporter et de vendre son pétrole raffiné serait « complètement farfelu », poursuit l’expert montréalais, en comparant cette situation à une quasi-nationalisation. « Je ne vois pas comment c’est faisable », juge-t-il.

Il sera très difficile pour le Canada d’obliger les raffineries canadiennes à utiliser uniquement du pétrole canadien si nous voulons préserver notre accord de libre-échange avec les États-Unis et le Mexique.

Charles Séguin, professeur au Département des sciences économiques de l’UQAM

En envisageant de forcer Hibernia à vendre son pétrole aux raffineries canadiennes, « on tente de régler un problème qui n’existe pas », note Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal.

Ce dernier ne voit que deux solutions pour rendre réaliste la proposition d’Elizabeth May : « Construire plus de capacités de transports ou produire plus de pétrole au Québec, comme à Anticosti ».

« Cette logique d’autosuffisance n’est pas une logique écologique. C’est paradoxal », clame-t-il.

Par ailleurs, selon Normand Mousseau, en fermant la porte aux produits pétroliers américains, qui peuvent être différents de ceux issus des raffineries canadiennes, le Canada pourrait s’exposer à d’éventuelles « pénuries ».

« Il pourrait y avoir un moment où l’on n'aura pas ce dont on a besoin », craint-il.

Une pancarte où il est écrit : « Trudeau aime le pétrole de l'Arabie saoudite, mais impose des taxes aux Albertains » est portée par un manifestant durant un rassemblement.

L'achat de pétrole en Arabie saoudite est régulièrement dénoncé au Canada.

Photo : Radio-Canada

Des critères humanitaires pour stopper l’importation de l'Arabie saoudite?

Interrogée par Radio-Canada, Elizabeth May a mis en avant « la crise humanitaire » en Arabie saoudite pour stopper l’importation du pétrole provenant de cette région du Moyen-Orient. Le Nouveau-Brunswick est d’ailleurs la seule province canadienne à acheter un tel combustible dans ce pays.

Tout en évoquant le « modèle » d’un « cabinet de guerre », la chef du Parti vert prône une décision ferme. « C’est une situation où nous sommes menacés », dit-elle.

Sur ce point, des possibilités existent. « Durant la crise pétrolière des années 1970, le gouvernement canadien avait interdit ou limité l'exportation pour garantir l'approvisionnement [national] », rappelle Sebastian Weissenberger.

De son côté, Pierre-Olivier Pineau souligne les sanctions économiques imposées à l’Afrique du Sud pour dénoncer l’apartheid. Un argument humanitaire similaire pourrait être invoqué concernant l’Arabie saoudite, imagine-t-il, tout en spécifiant qu’il serait plus simple de mettre en place des incitatifs pour les raffineries canadiennes.

« Un gouvernement fédéral pourrait faire en sorte que ce soit plus avantageux pour les raffineries canadiennes de se procurer du pétrole canadien, avec des crédits d’impôt, par exemple », admet-il.

Avec la collaboration de Nathalie Lemieux et Vincent Maisonneuve

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