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Grève pour le climat : ils ont transformé leur écoanxiété en action

François Geoffroy assis sur un banc dans un parc.

François Geoffroy est le porte-parole du mouvement La Planète s'invite au Parlement.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Émilie Dubreuil

La mégamanifestation de vendredi est le résultat du travail acharné de militants de l’ombre qui en ont assez du sentiment d’impuissance. Au Québec, le militantisme vert ne date pas d'hier et sa vigueur explique la venue de la star du climat, Greta Thunberg, à Montréal.

On ne les connaît pas beaucoup ou pas du tout. Pourtant, on va parler beaucoup, beaucoup du résultat de leur travail.

Si on attend une foule considérable dans les rues de Montréal vendredi, c’est beaucoup grâce à un professeur de cégep, un architecte et un monteur de ligne qui ont décidé, un jour, de vaincre l’angoisse de voir le monde qu’ils aiment en péril en se retroussant les manches.

« Je fais ça pour mes enfants »

François Geoffroy a 45 ans. Depuis quelques jours, il a de la difficulté à dormir. Il est fébrile car vendredi, ce sera l’aboutissement de beaucoup, beaucoup d’efforts.

Combien d’heures avez-vous consacrées à organiser cela? Je ne veux même pas le savoir!, répond spontanément l’un des fondateurs de La Planète s’invite au Parlement, un collectif citoyen à l’origine de cette convocation à manifester pour le climat, ce vendredi 27 septembre.

M. Geoffroy a deux adolescents en garde partagée, un travail à temps plein. Il est professeur de littérature au cégep. Depuis un an, il a très peu de loisirs. Depuis un an, il a troqué les 5 à 7 pour des réunions d’organisation, de planification, etc.

C’est clair que mon engagement prend beaucoup de place et que je fais cela pour mes enfants, pour leur avenir. L’équilibre entre le militantisme et la vie de famille est difficile à négocier, explique cet homme qui a étudié le théâtre avant de consacrer une bonne partie de son énergie intellectuelle à vaincre son sentiment d’impuissance face à la crise climatique.

L’an dernier, j’avais "posté" un truc sur Facebook, et mon amie Camille m’a lancé un défi. Pour évacuer mon sentiment d’impuissance, il fallait me lancer dans l’action.

François Geoffroy, militant écologiste

C’est comme cela que La Planète s’invite au Parlement a été créé. Il y a d’abord eu une première manifestation en septembre 2018. Résultat des efforts de François Geoffroy et de bien des collègues qui, comme lui, ont décidé de passer à l’action : 50 000 personnes ont défilé dans les rues de Montréal.

Puis, en mars dernier, en collaboration avec le pacte du militant écologiste Dominic Champagne, 100 000 personnes ont manifesté dans les rues de Montréal. Vendredi, on attend plus de 350 000 personnes. Ce sera le résultat de rencontres avec les syndicats, de prises de contact avec Greta Thunberg, de communications avec un grand nombre d’associations, bref d'un travail de bête de somme.

C’est complètement fou comme entreprise, mais, en même temps, ça procure une montée d’adrénaline incroyable, dit François Geoffroy avant de nous quitter pour aller faire des courses. Il ne suffit pas de sauver la planète, il faut aussi nourrir les enfants.

Alexandre Thibodeau pose entouré de fleurs.

Alexandre Thibodeau est architecte de profession, mais militant écologiste par passion.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Vendre sa maison pour se consacrer à l’urgence climatique

Le visage d’Alexandre Thibodeau s'éclaire soudainement. Il vient de trouver l’image, la métaphore pour me faire comprendre pourquoi il a mis sa carrière en veilleuse pendant plusieurs mois l’an dernier et qu'il a pris de gros risques financiers pour se consacrer à l’urgence climatique.

Tu ne peux pas être sur le Titanic, que les marins t’avertissent qu’on va frapper un iceberg si on continue comme ça et t’en aller tranquillement au bar prendre un verre en attendant que ça arrive! Moi, je ne peux, je ne veux pas être cette personne-là, confie-t-il.

Alexandre Thibodeau est architecte de profession, mais verte est sa vocation, même si c’est difficile, frustrant, fastidieux, coûteux. Je loue ma maison pour pouvoir financer mon activisme et je dors chez des amis avec mes enfants. Je vais peut-être même la vendre pour financer mes projets, explique l’homme de 44 ans.

Avant les élections provinciales l’an dernier, il a aussi pris une pause dans sa vie professionnelle pour mettre de la pression sur l’Assemblée nationale afin qu’elle déclare l’urgence climatique.

En novembre 2018, M. Thibodeau avait réussi à convaincre les trois partis d'opposition et plus de 200 candidats défaits lors des élections générales de sommer le gouvernement Legault à s'engager dans la lutte contre les changements climatiques.

Il planche à l’heure actuelle sur un projet ambitieux : mettre à contribution les grandes agences de publicité pour informer la population sur l’enjeu du climat.

Ça doit venir de la population si on veut que ça change. Ça prend une contamination de l’inspiration. Il ne faut pas attendre après les gouvernements.

Alexandre Thibodeau

Pour l’heure, Alexandre Thibodeau a repris son travail d’architecte, il faut bien payer les factures qui se sont accumulées. Je préfère manquer de sommeil que de faire de l’angoisse en regardant le navire foncer vers un naufrage certain, dit-il.

Des Alexandre, des François, il y en aurait beaucoup au Québec. S’il y a un endroit en Amérique du Nord où ça brasse du côté "militant écologique", c’est bien au Québec. Plus que dans les autres provinces canadiennes, plus qu’aux États-Unis. Ce n’est pas pour rien que Greta Thunberg a décidé de venir ici, explique Thibodeau.

Pourquoi? L’architecte évoque les vieux de la vieille qui travaillent depuis des dizaines d’années et ont réussi, depuis les années 80, à créer des groupes de citoyens engagés dans diverses causes environnementales partout dans la province.

Fâché comme Greta depuis 40 ans

Au début des années 1980, André Belisle travaille à la Baie-James. Lorsqu’il redescend dans le Sud, il aime bien aller à la pêche dans les montagnes derrière le village de Rivière-à-Pierre. Le monteur de ligne constate qu’il y a de moins en moins de poissons dans les lacs enchanteurs de la région.

Pourquoi? André Belisle allait découvrir deux mots terrifiants lorsqu'ils sont reliés : pluies et acides. Un concept à peu près inconnu du public à l’époque. Bélisle se met à lire, il veut comprendre ce qui se passe. Il dévore un rapport canado-américain sur la pollution transfrontalière.

André Belisle pose dans une forêt.

André Belisle a fondé l’Association québécoise de lutte contre les pluies acides en 1982.

Photo : Radio-Canada

Il se souvient encore par cœur du paragraphe 3.91 de ce rapport, quelques lignes qui allaient changer sa vie. Ça disait qu’il fallait dénombrer les lacs et les rivières à sacrifier, se souvient-il.

Je me suis dit : "C’est pas vrai!" Jamais je ne vais accepter cela comme une fatalité. J’étais très fâché, comme Greta mettons!, raconte l’homme qui a aujourd’hui 65 ans et qui a consacré les 40 dernières années de sa vie à la protection de l’environnement.

Il fonde en 1982 l’Association québécoise de lutte contre les pluies acides (AQLPA), un immense chantier d’éducation populaire. En 1986, l’AQLPA remet une pétition de 176 000 noms au consul américain à l'intention du président Ronald Reagan à Montréal.

Il se souvient d’une jeune fille qui était arrivée avec du sirop d’érable pour expliquer au président des États-Unis que l’inaction allait tuer les érables.

Ce n’est pas d’hier que des jeunes décident d’agir. Il y a des gens pour qui ça fait tellement mal en dedans de voir le monde qu’ils aiment être détruit que ça leur donne un élan incroyable.

André Belisle

C’est beaucoup grâce aux efforts de l’AQLPA et d’André Belisle que l’Accord nord-américain sur les pluies acides est entré en vigueur en 1991. Mais le militant ne s’est pas arrêté là et il a continué à travailler d’autres dossiers.

En 40 ans au front, j’y ai goûté. J’ai connu le burn-out, j’ai passé proche de tout perdre. J’ai eu des menaces, des poursuites. Mais j’ai une patience à écœurer le pape. Et ça prend ça, parce que ça peut être ben décourageant. Bref, faut être fait fort, opine-t-il.

Vendredi, André Belisle ira manifester à Québec. Alexandre Thibodeau amènera des participants de la région à Montréal en minibus et François Geoffroy sera le maître de cérémonie.

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