•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Manganèse : enfants en danger

Une famille pourrait avoir été intoxiquée par ce métal présent dans l’eau potable

Nelly, Gabriel et Noah dans la cour arrière de leur maison à Acton Vale, en Montérégie

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Johanne Faucher
Benoit Michaud

Quatre enfants d’une même famille pourraient être les premières victimes connues du manganèse. Leur système nerveux pourrait avoir été affecté par la présence de ce métal dans l’eau potable, a appris Enquête.

La famille Roy habite une petite maison dans la municipalité d’Acton Vale, en Montérégie. Cathy et David avaient choisi cette petite oasis de paix pour élever leurs quatre enfants.

Or, la vie paisible souhaitée ne sera pas au rendez-vous.

Les parents constatent des signes de retard du développement du système cognitif dès le plus jeune âge de leurs enfants. Lorsqu’ils entrent à l’école, les uns après les autres, les problèmes deviennent plus évidents.

« En regardant les enfants, on se dit : “Câline, ils ont tous la même affaire, ils ont tous des troubles de mémoire’’ », explique Cathy, exaspérée.

Les quatre enfants ont de graves déficits d’apprentissage. Au primaire, ils sont suivis par une panoplie de spécialistes : orthopédagogue, psychologue, orthophoniste, etc. 

Mais puisqu’aucun spécialiste n’arrive à établir un diagnostic, il est difficile de médicamenter les enfants.

Ils ne sont pas autistes. Ils ne sont pas TDAH. Ils ne sont pas dysphasiques. Tout ce qui finit en i, ils ne le sont pas.

Cathy, mère des 4 enfants

Denis Laflamme, leur médecin de famille, estime malgré tout que les enfants sont atteints de quelque chose, deux de façon plus marquée.

« Je pense qu’ils ont certaines difficultés à percevoir l’information et à l’enregistrer, autant du point de vue de la mémoire que du point de vue visuo-spatial. Donc les domaines cognitifs sont touchés de façon importante », explique le Dr Laflamme.

La famille Roy

De gauche à droite : David, Cathy, Noah, Gabriel et Nelly.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Mystérieux manganèse

Au fil des années, David et Cathy ont cherché des réponses. Ils ont changé leur alimentation, coupé le gluten et les colorants... sans résultat.

C’est finalement en faisant un test de cheveux pour deux des enfants qu’ils découvrent la présence de manganèse dans leur organisme.

Un médecin suggère donc de pousser plus loin l’investigation avec un test sanguin. Résultat : les six membres de la famille avaient une concentration de manganèse anormalement élevée dans le sang.

« Mon Dieu, ça n’a pas d’allure. Il y a vraiment un problème », dit David Roy, qui avait toujours un taux anormal de manganèse dans le sang lors de son entrevue avec Enquête.

Présent dans l’eau, le sol, l’air et dans certains aliments, le manganèse est un élément chimique essentiel à la vie.

Normalement, l’organisme humain est capable de se débarrasser du surplus. Mais le manganèse peut aussi être un neurotoxique, surtout pour les bébés et les jeunes enfants, particulièrement vulnérables.

David Roy et ses enfants

David Roy et ses enfants en 2012

Photo : Courtoisie

Eau contaminée?

La maison de la famille Roy est alimentée à partir d’un puits privé. Après des mois de recherche, David s’est mis à douter de la qualité de son eau. Il a ressorti les résultats de l’analyse faite lorsqu’il a acheté sa maison en 2003.

La teneur du manganèse dans son puits était 14 fois plus élevée que le taux recommandé récemment par Santé Canada.

Or, à l’époque, le manganèse n’inquiétait personne.

Malgré l’installation d’un système de filtration en 2007, il découvre plusieurs années plus tard que le manganèse passe toujours à travers ses filtres et se retrouve au robinet.

Impossible de savoir pendant combien d’années ses enfants ont bu de l’eau riche en manganèse. La concentration de ce métal dans le puits a pu varier selon les mois et les années. Il est même possible que cela remonte aux grossesses de Cathy.

David Roy et Cathy Chouinard

David Roy et Cathy Chouinard

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Sous la loupe des chercheurs

La toxicité du manganèse est connue depuis plus de 100 ans. Des travailleurs exposés à des poussières de manganèse développent des problèmes neurodégénératifs qui ressemblent à ceux de la maladie du Parkinson.  

Maryse Bouchard, professeure à l’Université de Montréal spécialiste de l’impact des contaminants sur la santé, a été la première à se demander si le manganèse, non pas en forme de poussière, mais dissous dans l’eau potable, pouvait affecter le système nerveux des enfants.

En 2007, elle a suivi 362 enfants dans 8 municipalités du Québec dont les aqueducs municipaux s’alimentent dans des eaux souterraines qui contiennent du manganèse.

Ses résultats démontrent que les enfants exposés au manganèse ont des troubles de la mémoire, d’attention et de dextérité manuelle. Dans ses recherches, plus le niveau de manganèse était élevé dans l’eau du robinet, plus les enfants étaient atteints.

« On a observé une association très claire entre la concentration de manganèse au robinet dans les maisons et le quotient intellectuel chez les enfants », explique Maryse Bouchard.

La chercheuse n’est donc pas surprise que les enfants de la famille Roy aient des problèmes d’apprentissage.

Dr Louis Patry, spécialiste de la médecine du travail et de l’environnement au CHUM, affirme que l’on ne peut plus ignorer le risque du manganèse, surtout pour les bébés et les jeunes enfants.

On s'aperçoit qu'un excès de manganèse pourrait affecter le système nerveux de l'enfant.

Dr Louis Patry

« Les études qui ont été faites à travers le monde vont dans la même direction », dit-il.

Le manganèse rejoindrait donc les rangs, avec le mercure et le plomb, des métaux qui peuvent être néfastes sur le système nerveux des enfants.

Pierre riche en manganèse

Pierre riche en manganèse

Photo : iStock / Sunshine Seeds

Les autorités avisées

Après avoir rencontré les membres de la famille Roy à son cabinet, le Dr Louis Patry, du CHUM, a rapidement alerté la Direction de la santé publique (DSP), l’organisme québécois responsable de protéger la santé de la population.

Est-ce que le problème pourrait être plus important? Est-ce que le problème pourrait toucher plus d'enfants?

Dr Louis Patry

La Direction de la santé publique a étudié le dossier de la famille et a conclu que, pour l’instant, il s’agit d’un cas isolé et que la population d’Acton Vale n’est pas en danger.

Pour elle, seuls les travailleurs qui respirent des poussières de manganèse peuvent être intoxiqués. La DSP considère que le lien entre le manganèse dans l’eau et le développement neurologique des enfants n’est pas établi hors de tout doute.

Écrivez-nous

Vous avez des informations à nous transmettre? Contactez la journaliste Johanne Faucher : johanne.faucher@radio-canada.ca (Nouvelle fenêtre)

Pourtant, la famille Roy n’est pas seule. La Montérégie est connue pour ses fortes concentrations naturelles de manganèse dans le sol. Ce métal peut se dissoudre, atteindre la nappe phréatique et contaminer des puits privés.

Des activités industrielles, des déchets miniers et des résidus de sites d’enfouissement peuvent aussi mener à la migration du manganèse dans la nappe phréatique.

Dans le cadre de l’enquête de Radio-Canada, 25 résidents d’Acton Vale ont accepté de faire un test sanguin pour détecter la présence de manganèse.

Résultat : 16 personnes avaient une concentration anormalement élevée de manganèse dans le sang. De ce groupe, on compte deux enfants, qui n’ont cependant pas de problème d’apprentissage. 

Parmi ceux qui ont trop de manganèse dans le sang, on retrouve des citoyens qui sont alimentés par l’aqueduc municipal.

« C'est quand même quelque chose, que la population soit exposée à du manganèse. La source principale est probablement l'eau », soutient le Dr Louis Patry.

Le maire d’Acton Vale, Éric Charbonneau, assure qu’il n’y a pas de problème avec l’eau de l’aqueduc municipal.

L’usine de filtration ne traite pas le manganèse, mais la Ville est à l'affût. « À tous les jours, il y a des tests du manganèse qui sont faits, on est en deçà des normes », affirme le maire Charbonneau en entrevue.

David Roy utilise un boyau d'arrosage dans sa fermette.

L’eau du puits de David Roy a une forte teneur en manganèse

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La recommandation de Santé Canada

Même s’il n’y a pas de certitude scientifique, Santé Canada a jugé bon d’intervenir.

En mai dernier, le ministère fédéral a recommandé aux provinces d’adopter une norme maximale pour le manganèse de 0,12 milligramme par litre d’eau.  

Au Québec, l’Institut national de santé publique (INSPQ) recommande depuis deux ans au gouvernement de légiférer dans le but de protéger les nourrissons. « Il y a matière à faire preuve de prudence », estime le Dr Patrick Levallois, spécialiste de l’eau à l’INSPQ.

Le gouvernement québécois ne l’a toutefois pas encore fait.

Il n’y a donc pas de norme à propos du manganèse dans l’eau potable. Les municipalités n’ont aucune obligation de traiter ce métal dans leur usine de production d’eau potable. 166 stations municipales, approvisionnées en eau souterraine, n’appliquent d’ailleurs aucun traitement avant sa distribution.

Au Québec, les propriétaires ont la responsabilité de vérifier la qualité de leur eau et de s’équiper d’un système de traitement adéquat.

Les eaux souterraines alimentent 20 % de la population de la province.

Tube métallique qui entre dans le sol

Entrée du puits de la famille Roy

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’avenir sans manganèse

Depuis 18 mois, la famille Roy consomme uniquement de l’eau embouteillée. Le niveau de manganèse dans leur sang est finalement revenu à la normal cet été pour les six membres de la famille.  

Malheureusement, personne ne peut rassurer les parents sur l’avenir de leurs enfants.

« Les effets sur le cerveau, est-ce qu’ils perdurent? Est-ce qu’ils sont réversibles? Ça, ce sont toutes des questions qui mériteraient des investigations, qui mériteraient davantage d’études », dit Maryse Bouchard, professeur à l’Université de Montréal et chercheuse à l’hôpital Sainte-Justine.

Cathy et David ont du mal à entrevoir l’avenir de leurs enfants. Ils ne savent pas s’ils seront capables de finir leur secondaire.

« Je pense que tout parent aurait fait ce qu’on a fait, soit de déployer toutes les ressources possibles pour essayer de comprendre ce qui arrive à votre enfant. Je suis certaine, je suis confiante que ça va servir à d’autres », affirme Cathy.


Du manganèse près de chez vous

La famille Roy n’est pas la seule à avoir un taux élevé de manganèse dans son puits.

Depuis des années, le ministère de l’Environnement du Québec récolte des analyses des eaux souterraines sur tout le territoire. Une campagne de prélèvement qui se poursuivra jusqu’en 2022.

Radio-Canada a colligé les informations disponibles et a vérifié si les teneurs en manganèse respectent le taux recommandé par Santé Canada pour que l’eau soit sécuritaire pour les bébés (0,12 mg/L). 

Résultat : près d’un prélèvement sur quatre dépasse ce taux.

  • Points verts : Respecte la recommandation de Santé Canada
  • Points jaunes : Dépasse la recommandation
  • Points rouges : Trois fois plus élevés que la recommandation

Méthodologie

Pour bâtir cette carte, Radio-Canada a utilisé 2242 analyses d’échantillons d'eau souterraine réalisées de 2000 à 2015. Ces analyses, fournies au ministère de l'Environnement du Québec, ont été effectuées par des universitaires, des fonctionnaires et des firmes privées. Le ministère de l'Environnement n’a pas validé les méthodologies ou les résultats des données reçues.

Les échantillons analysés proviennent de 1747 endroits distincts. Lorsque plusieurs tests ont été effectués au même endroit, Radio-Canada a effectué une moyenne.

Ces résultats ont été croisés avec la « valeur santé » de Santé Canada de mai 2019, qui recommande une quantité maximale de 0,12 milligramme de manganèse par litre d’eau.


À voir

Regardez le reportage de l'émission Enquête sur les risques du manganèse.

Retrouvez tous les reportages de l'émission Enquête

Santé publique

Santé