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Les pesticides « tueurs d’abeilles » ont de la relève

Des sacs dans une remorque.

Préparation des semis de maïs.

Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin

Gilbert Bégin
Mis à jour le 

Un nouvel insecticide remplace maintenant les controversés néonicotinoïdes, ceux-là mêmes qu’on a appelés « pesticides tueurs d’abeilles ». Mais a-t-on seulement déplacé le problème vers d’autres insectes?

Chaque année, le producteur de maïs Werner Schur tente de réduire son utilisation d’insecticides. Il dépiste les insectes ravageurs dans ses champs et n’achète que le minimum de semences enrobées d'insecticides.

Il a toutefois eu une surprise de taille cette année quand est venu le temps de commander ses semences : les fameux néonicotinoïdes ne faisaient plus partie du vocabulaire de son vendeur.

Personne ne nous a parlé des néonics pour la saison de croissance 2019. Je vous dirais que c’est pratiquement sorti de la production de grandes cultures, de maïs et de soya.

Werner Schur, producteur de grandes cultures

On lui a plutôt proposé des semences enrobées d'un nouvel insecticide : le chlorantraniliprole.

Semences de maïs.

Semences de maïs enrobées d’une poudre insecticide de chlorantraniliprole

Photo : Radio-Canada / Michel Dumontier

Une réglementation contraignante

Les néonicotinoïdes ne sont pas interdits mais, l’an dernier, Québec a serré la vis afin de restreindre leur usage. Désormais, tout agriculteur qui utilise des semences enrobées de néonicotinoïdes doit obtenir une prescription signée par un agronome.

L’agronome Vicky Villiard confirme que cette nouvelle mesure décourage les agriculteurs. Aucun des producteurs que je supervise ne m’a demandé de prescriptions pour des semences néonics cette année.

Elle constate que ses producteurs ont plutôt opté pour l’insecticide chlorantraniliprole. Il n’est pas visé par la nouvelle loi. Les agriculteurs n’ont donc pas besoin de prescriptions.

Des vendeurs de semences à qui nous avons parlé et qui requièrent l’anonymat affirment que le chlorantraniliprole est un produit qualifié de plus doux pour les abeilles que les néonicotinoïdes.

Équipement agricole.

Mise en terre des semences de maïs au printemps

Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin

Extrêmement toxique

Mais s’agit-il d’une véritable avancée pour les insectes pollinisateurs?

Les études indépendantes sur le chlorantraniliprole restent rares mais, selon la base de données SAgE pesticides, la référence en la matière au Québec, il est vrai que le chlorantraniliprole est moins toxique pour les abeilles que les néonicotinoïdes.

En revanche, le produit devient un poison une fois dans l’eau. Selon SAgE pesticides, le chlorantraniliprole est qualifié d’extrêmement toxique pour les invertébrés d’eau douce.

C’est un paralysant musculaire pour une vaste gamme d’insectes aquatiques, fait remarquer Geneviève Labrie, entomologiste et chercheuse au Centre de recherche agroalimentaire de Mirabel. Elle vient de démarrer une série d’études sur le chlorantraniliprole et le maïs.

On peut avoir une incidence sur l'écosystème au complet, car si on a moins de larves d'insectes, on a moins de poissons, on a moins de grenouilles, moins d'oiseaux. Ces espèces se nourrissent d’insectes aquatiques.

Geneviève Labrie

Là où le bât blesse, c’est que le chlorantraniliprole n’a pas tendance à rester dans le sol. Il se dissout facilement dans l’eau. C’est un produit qui est plus soluble que les néonicotinoïdes, fait remarquer la chercheuse.

Un équipement agricole dans un champ.

Mise en terre des semences de maïs au printemps

Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin

Déjà dans les cours d’eau

Le Québec possède un des plus importants programmes de suivi de la qualité des cours d’eau agricoles du pays.

Isabelle Giroux, du ministère de l’Environnement du Québec, supervise ce vaste programme. Il y a quelques années, elle a vu apparaître dans ses analyses ce qu’elle appelle un pesticide émergent.

On voit maintenant du chlorantraniliprole dans bon nombre des cours d’eau qu’on suit. Après les néonics, c’est l’insecticide le plus fréquemment rencontré.

Isabelle Giroux

Le chlorantraniliprole n’est pourtant pas nouveau. Il est utilisé depuis longtemps par les maraîchers en application locale sur le feuillage. Il y a quelques années, cependant, on a décuplé son utilisation. Les grands de l’agrochimie ont obtenu de Santé Canada une homologation pour employer le chlorantraniliprole dans la fabrication des semences insecticides de maïs et de soya.

Des silos.

Des silos où seront entreposées les récoltes de maïs en fin de saison.

Photo : Radio-Canada / Michel Dumontier

D’un coup, on est passé d’une application locale à une utilisation potentielle sur plus d’un demi-million d’hectares de maïs et de soya au Québec.

Pour l’instant, 13 % des échantillons de cours d’eau dépassent la norme acceptable pour la vie aquatique. Avec l’abandon des néonics, ce chiffre pourrait changer.

La concentration de chlorantraniliprole pourrait augmenter parce que le produit risque d’être davantage utilisé par les agriculteurs.

Isabelle Giroux, ministère de l’Environnement du Québec

Choisir la lutte intégrée

Le chercheur Éric Lucas estime qu’en optant pour le chlorantraniliprole, on a déplacé le problème des abeilles vers d’autres insectes.

Pour le directeur du Laboratoire de lutte biologique de l’UQAM, la quantité de semences enrobées d’insecticides qu’on utilise est beaucoup trop importante.

On est rendu à utiliser des semences insecticides de façon systématique, qu’il y ait ou non présence de ravageurs au champ. Cette approche est un désastre.

Éric Lucas

Les recherches de l’entomologiste Geneviève Labrie semblent lui donner raison.

Elle a réalisé la plus importante étude du pays sur la présence des ravageurs dans les grande culture. Après 5 années de suivi dans plus de 800 sites au Québec, ses conclusions laissent songeur.

Seulement 4 % des champs auraient nécessité une semence insecticide. Très peu de champs montraient une abondance d’insectes assez importante pour causer des dommages.

Geneviève Labrie

En d’autres termes, on traiterait inutilement des centaines de milliers d’hectares de grandes cultures au Québec.

Pour Éric Lucas, la solution consiste à adopter la lutte intégrée contre les ravageurs. Cette approche mise par exemple sur une bonne rotation des cultures et sur le dépistage précoce des insectes ravageurs.

Il y a une panoplie importante sur la planète de techniques biologiques culturales physiques, qui sont non chimiques mais qui fonctionnent.

Éric Lucas

Il rappelle enfin que la lutte intégrée n’exclut pas le recours aux insecticides, mais seulement en dernier recours et si la présence élevée de ravageurs le justifie.

Le reportage du journaliste Gilbert Bégin et du réalisateur Michel Dumontier sera diffusé le samedi à 17 h à l'émission La semaine verte sur ICI Télé.

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