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Contamination au mercure : des Autochtones « déçus » par l'inaction de Trudeau

L’espoir porté par les libéraux, la déception de la communauté autochtone

Geraldine Fobister est appuyée sur un bâton de marche.

Geraldine Fobister est assise devant chez elle, dans le réserve de Grassy Narrows.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Marc Godbout

Plus d’un demi-siècle s’est écoulé. Une demi-douzaine de premiers ministres se sont succédé. Et pourtant, Grassy Narrows demeure le symbole d’une crise non résolue chez les Premières Nations. Malgré la promesse du gouvernement Trudeau, la communauté doit toujours se battre pour obtenir l’aide qui lui permettrait de mieux composer avec cette tragédie, celle de la contamination au mercure.

La route est particulièrement sinueuse. Rester concentré est nécessaire sur la 617.

À une quarantaine de kilomètres de Grassy Narrows, une forme étrange se dessine au loin sur l’accotement. La suite est aussi inattendue que brutale.

C’est un homme qui est étendu sur le bord de la route. Abandonné au milieu de nulle part, le pantalon ensanglanté, il est confus. Je veux rentrer chez moi, je veux rentrer chez moi, demande-t-il.

Paul est assis en bordure de la route.

L’homme trouvé en bordure de la route 617 entre Kenora et Grassy Narrows, dans le nord-ouest de l’Ontario.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Son nom est Paul. Paul a 42 ans. Je veux voir un neurologue, crie-t-il à quelques reprises. Il me demande si je suis neurologue.

Aucun signal cellulaire et aucune voiture pendant environ une demi-heure. Au loin, un véhicule arrive enfin en direction opposée. Parfois, le hasard est un allié. C’est une ambulance.

Paul couché sur une civière avec deux ambulanciers à ses côtés.

Paul est pris en charge par des ambulanciers qui cherchent à déterminer l’ampleur de ses blessures.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Voir un neurologue? Les ambulanciers ne semblent pas étonnés. Il vient certainement de Grassy Narrows.

La tragédie du mercure

Très loin des projecteurs de la campagne électorale, une femme marche dans l’un des cimetières de Grassy Narrows. Je m’étais promis de ne pas pleurer, s’excuse presque Geraldine Fobister.

La femme de 60 ans raconte l’histoire de plusieurs de ses proches qui y sont enterrés. Certains étaient plus jeunes qu’elle. Geraldine Fobister explique comment ils ont souffert pendant des années. C’est le poison qui a fini par les tuer.

Geraldine Fobister marche dans un cimetière.

Geraldine Fobister marche dans un des cimetières de Grassy Narrows. Plusieurs de ses proches y reposent. Pour elle, cela ne fait aucun doute, le mercure les a tués.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Le poison, c’est le mercure.

Grassy Narrows reste plongée dans une profonde crise, une tragédie qui persiste depuis plus d’un demi-siècle.

L’entreprise Reed Paper a chamboulé le destin de la communauté. Dans les années 60 et 70, son usine de pâtes et papier de Dryden a déversé près de 10 tonnes de mercure dans les rivières Wabigoon et English.

Une chaloupe et une chaudière de plage sur la berge de la rivière English.

La berge de la rivière English, dans la réserve de Grassy Narrows.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Un désastre écologique inconnu de sa population. Elle allait sans le savoir consommer du poisson contaminé pendant des années.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, 90 % de la population de Grassy Narrows a des traces de mercure dans le sang. Ce métal lourd peut aussi être transmis d’une mère au bébé qu’elle porte.

Deux jeunes filles appuyées sur un cadre de fenêtre.

Deux jeunes filles s’amusent dans un abri situé au centre de la réserve ojibwée.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Les problèmes neurologiques et physiques sont courants dans la communauté de 800 habitants et entraînent des répercussions graves et à long terme sur la santé.

Atrophie musculaire, pertes de vision et d'audition, troubles neuropsychologiques, la liste est longue.

Un homme transporté sur une civière près d'un hélicoptère.

Un homme de Grassy Narrows est évacué d’urgence par voie aérienne.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Geraldine Fobister marche prudemment en traversant le cimetière. Régulièrement, elle éprouve des pertes d’équilibre. Pour elle, comme pour d’autres, les choses n’iront pas en s’améliorant.

Je vois des gens autour de moi souffrir. Nous avons besoin de ressources. Je suis inquiète. Nous étions si confiants. Elle fait référence au centre de traitement pour les malades. Un projet cher à la communauté promis par le gouvernement Trudeau.

Il devait permettre aux patients de recevoir des soins sans avoir à parcourir des centaines de kilomètres pour être traités.

Les coûts de transport sont élevés, il est difficile pour les familles de leur rendre visite. Beaucoup meurent dans des hôpitaux lointains, souvent à 550 kilomètres de la réserve.

Se sentir oublié

Cet engagement du gouvernement libéral pris en 2017 avait ravivé l’espoir après 50 ans de déception et de frustration.

La communauté pensait même pouvoir amorcer les travaux cet été.

Mais les négociations sur la conception et le financement du centre se sont retrouvées dans une impasse. Grassy Narrows juge l’offre d’Ottawa insuffisante.

Comme aucun accord n’a été conclu avant les élections, le plan est maintenant compromis, craint Judy Da Silva. La responsable du dossier environnemental dans la réserve éprouve elle-même des problèmes de motricité.

Si tout ça était arrivé dans une ville, justice aurait été rendue depuis longtemps. Mais nous ne sommes que 800 ici. Nous sommes juste un petit moustique sur le dos du gouvernement.

Judy Da Silva, responsable de la question environnementale à Grassy Narrows
Judy Da Silva est assise.

Judy Da Silva est responsable des questions environnementales dans la réserve de Grassy Narrows.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Grassy Narrows a fait la manchette des médias nationaux au printemps. Mais certainement pas pour les raisons qu’elle aurait souhaitées.

En mars, lors d’une soirée de financement du Parti libéral à Toronto, des manifestants ont interrompu un discours du premier ministre pour lui demander de tenir sa promesse de créer un centre de traitement.

Ils ont eu droit à un Merci pour votre don avant d’être escortés à l’extérieur de la salle. Le lendemain, Justin Trudeau s’est excusé.

Le pari du chef et la bataille de Kenora

Grassy Narrows est située dans la circonscription de Kenora. Et elle est l’élément déclencheur de l’une des batailles les plus féroces de la campagne électorale en Ontario.

Le chef de la communauté, Rudy Turtle, a décidé de devenir lui-même candidat.

C’est inacceptable et très décevant. Après ce qui s'est passé ici au cours des 50 dernières années, cela devrait être l'une des priorités du gouvernement fédéral.

Rudy Turtle devant une chaloupe.

Le chef de la Première nation Asubpeeschoseewagong, mieux connue sous le nom de Grassy Narrows. Rudy Turtle est candidat du NPD dans la circonscription de Kenora.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Furieux contre les libéraux, il a choisi de se présenter pour le NPD. Il veut déloger le député libéral sortant, Bob Nault, lui-même ancien ministre des Affaires indiennes sous Jean Chrétien.

Cette course fait aussi ressortir un élément qui pourrait être déterminant. Le vote des premières nations. Pas moins de 42 communautés autochtones se trouvent dans la circonscription. Quelqu’un doit parler pour elles. C’est un moment critique, selon le chef.

Dans la circonscription de Kenora, à peine 498 voix séparaient le candidat libéral et celui du NPD en 2015.

Deux jeunes Ojibwées marchent dans la boue.

Deux jeunes Ojibwées s’amusent sur les berges de la rivière English, dans la réserve de Grassy Narrows.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

« Je suis déchirée »

Pour certains ici, l’espoir de jours meilleurs s’est évaporé avec l’impasse entourant le centre de traitement.

Difficile de ne pas déchanter, dit Geraldine Fobister, les larmes aux yeux. Mais après un petit silence, elle complète : En même temps, il faut réfléchir aussi à ce qui pourrait arriver après l’élection.

Elle a voté libéral en 2015, confiante que les choses allaient changer pour de bon. Mais sa déception la place dans une position difficile, admet-elle : Je suis déchirée. Et Geraldine Fobister n’est pas la seule.

Même si Judy Da Silva ne doute aucunement que le chef Turtle pourrait être le meilleur allié à Ottawa pour sa communauté, elle est très inquiète pour la suite, au point de ne pas savoir pour qui elle votera.

La possibilité d’un nouveau gouvernement me fait très peur. Ce serait pire.

Judy Da Silva, responsable de la question environnementale à Grassy Narrows

Comme la route 617, le chemin de la réconciliation est très sinueux.

Dans le rétroviseur de cette communauté, le portrait est peu réjouissant. Et pas très loin devant, elle est confrontée à des choix électoraux difficiles.

Paul a depuis reçu son congé de l’hôpital. Mais son sort demeure incertain, tout comme celui de 800 Canadiens, ceux de Grassy Narrows.

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