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Pourquoi de grandes pétrolières appuient la taxe sur le carbone

Trois chevalets de pompage à contre-jour.

Les entreprises pétrolières ne peuvent « plus vivre dans le déni », disent certains experts.

Photo : La Presse canadienne / Larry MacDougal

Laurence Martin

C’est la promesse phare du conservateur Andrew Scheer durant cette campagne électorale : éliminer la taxe sur le carbone mise en place par les libéraux de Justin Trudeau. Or, même en Alberta, au « royaume des sables bitumineux », des entreprises qui produisent du pétrole y sont favorables. Pourquoi?

Nous avons une responsabilité sociale de minimiser les émissions de gaz à effet de serre que nous produisons, explique Derek Evans, le PDG de MEG Energy, une pétrolière basée à Calgary. Et pour limiter nos émissions, « nous avons besoin d’une taxe sur le carbone ».

Dans les derniers mois, plusieurs géants du pétrole — Suncor, Shell Canada, Husky Energy, Cenovus — ont également appuyé publiquement une tarification sur le carbone.

Bien sûr, on peut être cynique face à ces déclarations. Au Canada, les émissions de gaz à effet de serre liées à la production pétrolière et gazière ont augmenté de 23 % entre 2000 et 2017.

L’industrie reste un des grands pollueurs du pays : près de 10 % des émissions totales au Canada sont causées par l’extraction de bitume et d’autres types de pétrole.

Une femme anime une visite guidée des installations de Suncor au nord de Fort McMurray, en Alberta.

Une travailleuse sur le site de Suncor, près de Fort McMurray. L'entreprise a soutenu publiquement dans les derniers mois l'idée d'une tarification sur le carbone.

Photo : Reuters / Todd Korol

Mais il y a une prise de conscience, croit le professeur en gestion de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau :

Les géants du pétrole se rendent compte qu'il faut lutter contre les changements climatiques et que l'outil le plus rationnel pour [le faire], c'est une tarification du carbone.

Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire en gestion de l’énergie, HEC Montréal

Les entreprises ne peuvent plus vivre dans le déni, ajoute M. Pineau. Si elles n’appuient pas des mesures environnementales, elles risquent de s'aliéner l’opinion publique encore davantage.

De plus, en appuyant la taxe carbone, les compagnies peuvent s’assurer une place autour de la table gouvernementale, quand les détails de la tarification sont élaborés. Elles savent que la mesure est inévitable, explique le politologue Érick Lachapelle, spécialiste des questions climatiques. Mieux vaut pouvoir avoir un impact sur sa mise en oeuvre.

Une taxe pour tout le monde

Un piston dans une station-service.

Avec le programme fédéral de tarification sur le carbone, une taxe de 0,04 $ est perçue par litre d’essence. Ottawa prévoit redonner 90 % des sommes perçues aux contribuables, au moyen de remboursements d'impôts.

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

Pour les entreprises pétrolières, la taxe sur le carbone est une solution particulièrement avantageuse parce qu’elle ne les vise pas directement, affirme le professeur d’économie à l’Université de Calgary, Trevor Tombe.

Oui, avec la taxe, la production coûte quand même plus cher pour des géants comme Shell ou Suncor : En Alberta, explique-t-il, on extrait la plupart des barils en injectant de la vapeur dans les sables bitumineux. Il faut du gaz naturel pour créer cette vapeur. Les pétrolières qui utilisent (et donc consomment) ce gaz naturel doivent payer un prix sur le carbone.

Au bout du compte, par contre, ce sont les consommateurs de pétrole qu’on cible avec la taxe. 

L’idée, explique le professeur Pierre-Olivier Pineau, c’est d’inciter les gens à changer de comportement, car tant qu’il y aura de la demande, les pétrolières vont continuer à extraire du bitume. Et les gens n’aiment pas payer. Donc, si l’essence coûte plus cher, les automobilistes vont vouloir en consommer moins.

En cela, les grands émetteurs sont pénalisés de façon indirecte par une tarification sur le carbone, car le but de la taxe est de faire diminuer la demande en pétrole au Canada.

Une mesure conservatrice?

Une pelle remplit un camion de transport dans une mine de sables bitumineux près de Fort McMurray, en Alberta.

L'industrie pétrolière au Canada est responsable de près de 10 % des émissions de gaz à effet de serre au pays, selon le ministre fédéral des Ressources naturelles.

Photo : La Presse canadienne

La taxe sur le carbone a un autre gros avantage pour les géants du pétrole : elle est prévisible et assez simple au fond.

Et s’il y a une chose que les entreprises aiment, ajoute M. Pineau, c’est la simplicité et la prévisibilité.

Plutôt que d’avoir une série de règles imposées par Ottawa qui forceraient les entreprises à utiliser un certain type d’équipements ou à seulement produire tel ou tel design de voitures plus écologiques, on crée un mécanisme financier qui incite les gens à consommer moins de carbone et on laisse finalement les consommateurs choisir.

En cela, cette taxe est une politique conservatrice, explique Trevor Tombe, parce qu’on laisse le marché décider. Les automobilistes ne sont pas obligés d’acheter une voiture électrique, mais il y a un incitatif à le faire. Les pétrolières n’ont pas à être moins énergivores quand elles extraient du bitume, mais elles économisent de l’argent si elles le font.

Le chef conservateur fédéral Andrew Scheer et le premier ministre ontarien Doug Ford.

Le chef conservateur fédéral Andrew Scheer avec le premier ministre ontarien. Doug Ford a qualifié la taxe carbone de « pire taxe à n'avoir jamais existé ».

Photo : La Presse canadienne / Darren Calabrese

Pourquoi alors des politiciens conservateurs comme Doug Ford, en Ontario, Jason Kenney, en Alberta, ou encore Andrew Scheer, sur la scène fédérale, ont-ils fait de la lutte contre la taxe sur le carbone leur cheval de bataille?

C’est un calcul politique, ajoute Pierre-Olivier Pineau. Ils ont l’impression qu’il y a une frange de l’électorat qui va simplement réagir au mot “taxe".

Et ils ont raison. Un sondage réalisé par Angus Reid auprès de 1500 Canadiens l’an dernier montrait que 46 % d’entre eux étaient opposés à une tarification sur le carbone. En Alberta, c’était 66 %.

Malgré tout, les temps changent et le calcul politique des conservateurs pourrait devenir plus complexe à l’avenir. Les gens sont de plus en plus préoccupés par les changements climatiques et, depuis la fin de 2018, on constate une augmentation de l’appui pour la taxe, explique le politologue Érick Lachapelle.

Au fond, les grandes pétrolières ne font que suivre le peloton…

Alberta

Industrie pétrolière