•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le seul programme québécois de dépistage des drogues auprès des consommateurs perd son financement

Une clinique de Saint-Jérôme doit cesser de dépister les drogues grâce à l’urine.

Le Dr Jean Robert prélève des échantillons d’urine qu’il congèle, espérant pouvoir finalement les envoyer au Centre de toxicologie du Québec.

Depuis octobre 2017, le Dr Jean Robert a fait parvenir près de 2700 échantillons d’urine au Centre de toxicologie du Québec.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

Simon Coutu

Bien que le pays soit aux prises avec une épidémie de surdoses sans précédent, la Clinique Santé Amitié (CSA) perd le financement d’un outil de prévention unique au Québec.

Depuis le mois d'octobre 2017, le Dr Jean Robert a fait parvenir près de 2700 échantillons d’urine au Centre de toxicologie du Québec (CTQ). Le laboratoire possède une technologie pouvant identifier 210 drogues et médicaments. Ces tests, tout à fait anonymes, lui permettaient de mieux connaître ce qui se consomme dans sa région, les Laurentides.

Mais depuis le mois d’août, le Centre intégré de santé et services sociaux de Laval (CISSSL), qui assumait les coûts, a décidé de cesser de financer ces tests. Il en coûtait 75 $ par analyse, pour un total de près de 150 000 $ depuis octobre 2017. « On me dit : “C’est très bien ce que vous faites, c’est beau, c’est utile, continuez”, dit le Dr Robert. “Mais on n’a pas de sous.” »

Le Dr Robert travaille avec les plus démunis de la province depuis plus de 50 ans. Le spécialiste en microbiologie-infectiologie a notamment mis en place le Département de santé communautaire de l’Hôpital Saint-Luc, qu’il a dirigé pendant 20 ans.

Analyser les drogues en marge du système

Roulette russe

Chaque année, de nouvelles drogues, de nouvelles molécules apparaissent sur le marché noir. Plus que jamais, visiter les paradis artificiels relève de la roulette russe.

Ce que nous apprennent nos tests, c’est que 89 % des urines des utilisateurs qui croient consommer une seule drogue ont de 2 à 14 autres produits dans leur système.

Dr Jean Robert

Avec la crise des surdoses qui fait des ravages au pays, il y a urgence à agir, selon celui qui se décrit comme un « médecin de rue ». De janvier 2016 à décembre 2018, plus de 11 500 personnes sont décédées de surdoses d’opioïdes au Canada. C’est la première cause de mortalité chez les 30-39 ans.

En entrant à la Clinique Santé Amitié, la première chose qui saute au visage du visiteur est une affiche mettant en garde les patients contre la présence de fentanyl dans une série de comprimés d’amphétamine marquée des trois lettres UFC. L’opioïde, qui serait jusqu’à 50 fois plus fort que l’héroïne, a été identifié grâce aux analyses d’urine réalisées par le Dr Robert. 

Une affiche mettant en garde les patients contre la présence de fentanyl dans une série de comprimés d’amphétamine marquée des trois lettres UFC.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

À la Clinique Santé Amitié, Une affiche met en garde les patients contre la présence de fentanyl dans une série de comprimés d’amphétamine marquée des trois lettres UFC.

Photo : Clinique Santé Amitié

« J’applique simplement le principe de base de la santé communautaire, soit d’agir immédiatement et de faire ce qu’il faut pour protéger des vies. Et pour s’informer sur la consommation du milieu, rien de mieux que l’urine des utilisateurs. »

Du côté du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), même si l’on reconnaît que l’analyse de drogues est une activité qui contribue à accentuer les connaissances sur les substances en circulation, on confirme la fin du financement des tests de la CSA.

« En raison des coûts élevés, un avis a été demandé à la santé publique des Laurentides sur l’utilité et la pertinence de maintenir ces tests, avance la porte-parole du MSSS, Marie-Claude Lacasse. Celle-ci a déterminé que, bien qu’il soit intéressant d’obtenir les profils de consommation, d’autres mesures devraient être priorisées. »

Le ministère indique toutefois que les analyses d’urine de patients victimes de surdoses sont quant à elles maintenues. « Elles sont toujours jugées pertinentes, car elles permettent de détecter la circulation de drogues dangereuses et d’alerter la population, le cas échéant », ajoute Mme Lacasse.

Mais pour le Dr Robert, une fois que le consommateur est en surdose, il est souvent trop tard pour en apprendre plus sur la composition de la substance en cause. « On est en train de favoriser les mortalités par ignorance, croit-il. Maintenant, n’ayant plus de renseignement, on perd l’outil de prévention. C’est-à-dire arriver avant la consommation pour informer la population. »

Le Dr Jean Robert de la Clinique Santé Amitié.

Le Dr Robert travaille avec les plus démunis de la province depuis plus de 50 ans.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

Un projet pilote qui tarde

À la Clinique Santé Amitié, en plus des tests d’urine, on souhaite faire plus tard de l’analyse de drogues en bonne et due forme. Mais, actuellement, cette opération est illégale, à moins d’obtenir une exemption de Santé Canada. La clinique en a fait la demande.

Jusqu’à présent, ce privilège n’est accordé qu’à certains centres d’injection supervisés au pays. Au Québec, le seul outil disponible dans ces sites de consommation sont les bandelettes de détection du fentanyl, dont les résultats sont très limités.

En mai 2018, le gouvernement du Québec donnait le feu vert à une étude de faisabilité en vue de permettre un projet pilote d’analyse de drogues. Mais plus d’un an après son annonce, aucune drogue n’a été testée sur le terrain. L’étude subventionnée par Santé Canada est gérée par l’Institut universitaire sur les dépendances, qui a refusé les demandes d’entrevue de Radio-Canada.

Entre-temps, le Dr Robert continue de prélever des échantillons d’urine qu’il congèle, espérant pouvoir par la suite les envoyer au CTQ.

« À six occasions documentées, on a sauvé des vies grâce à la collaboration du Centre de toxicologie du Québec, grâce à des gens de la rue qu’on a formés à injecter la naloxone, l’antidote aux surdoses d’opioïdes. Éthiquement, je ne peux pas attendre l'exemption avant de rendre ces services. »

Mise à jour

Suite à la publication de l'article, les responsables de l'étude de faisabilité de l'éventuel programme d'analyse de substances à l'Institut universitaire sur les dépendances nous ont indiqué qu'ils ne peuvent commenter avant d'avoir terminé leurs travaux.

Santé publique

Santé