•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La moisissure à bord du F.-A.-Gauthier a rendu un travailleur malade, juge la CNESST

Le F.-A.-Gauthier en juillet 2019 au chantier maritime Davie, à Lévis

Le F.-A.-Gauthier en juillet 2019 au chantier maritime Davie, à Lévis

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Un employé de la Société des traversiers du Québec (STQ) a contracté une maladie pulmonaire en raison d'un problème de moisissures à bord du F.-A.- Gauthier. C'est du moins le constat de la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). La moisissure serait apparue dès les premières semaines de la mise en service du traversier et aurait persisté au moins jusqu'en 2018.

Marc Bérubé en a gros sur le cœur. L'homme qui amorce la cinquantaine doit mettre sa carrière de côté. Il avait l'intention d'obtenir son grade de quatrième maître dans la salle des machines, mais son asthme contracté dans le traversier l'empêche désormais de travailler à bord d'un navire.

Son histoire commence en 2016. Lorsque Marc Bérubé, huileur de profession, est muté du Camille-Marcoux au F.-A.- Gauthier.

Parmi ses tâches, Marc Bérubé est mandaté pour nettoyer les moisissures dans la cale du grand navire, ce qu'il fera périodiquement jusqu'à ce que son médecin le retire du travail, en septembre 2018.

Le travailleur d'expérience a passé 10 ans au chantier naval Verreault Navigation des Méchins avant de faire le saut à la STQ.

Des cales de navires, il dit en avoir visité plusieurs dizaines, mais celle du F.-A.- Gauthier le surprend.

Sur les autres bateaux, je n'ai jamais vu de la moisissure de même, c'est la première fois que j'en voyais autant.

Marc Bérubé, employé de la traverse Matane–Baie-Comeau–Godbout

Marc Bérubé doit aussi se rendre dans les espaces clos, c'est-à-dire à l'intérieur des caissons qui se retrouvent sous le pont 1 de la salle des machines.

Il constate alors l'ampleur du problème. C'était vraiment une des pires moisissures qu'il ne pouvait pas y avoir.

Moisissure à bord du F.-A.-Gauthier

Moisissure à bord du F.-A.-Gauthier

Photo :  courtoisie

Au printemps 2018, il commence à avoir ses premiers symptômes. Il se rend trois fois à l'urgence entre mai et septembre. Il se plaint d'enflures au niveau de la gorge et de difficultés à respirer.

C'est en entendant les propos du ministre des Transports François Bonnardel, au lendemain de la diffusion du reportage d'Enquête, que Marc Bérubé a décidé de raconter son histoire.

Le ministre a dit que si on avait de quoi à dire pour faire sortir la vérité, de le dire, alors moi je n'ai pas peur de le dire qu'ils n'ont pas fait leur job comme du monde.

Marc Bérubé, employé de la traverse Matane–Baie-Comeau–Godbout

Des champignons dès le début

Le problème de moisissure dans la salle des machines du F.-A.- Gauthier est évoqué une première fois en septembre 2015, soit moins de deux mois après la traversée inaugurale. La situation préoccupe la STQ, indique un document dont Radio-Canada a obtenu copie.

Une note envoyée aux chefs mécaniciens, aux capitaines et à la direction de la traverse en décembre de la même année exige même de certains travailleurs le port d'un masque après la découverte de points noirs et rosés sur la peinture dans la salle des machines.

La note est signée par la directrice de la sécurité et de l'environnement de la Société des traversiers.

Désormais, jusqu'à la mise en place des stratégies de correction, nous demandons à l'ensemble des travailleurs le port obligatoire du masque N95 lorsque vous circulez ou travaillez au point 1 de la salle des machines.

Extrait de la note de service : Présence de moisissures confirmées à la salle des machines du NM F.-A.-Gauthier, 11 décembre 2015

La chambre des machines du F.-A.-Gauthier

La chambre des machines du F.-A.-Gauthier

Photo : Radio-Canada

Selon Marc Bérubé, une opération de nettoyage a eu lieu lorsque le navire est allé en cale sèche aux Méchins, en mai 2016.

Par contre, quelques semaines plus tard, la moisissure réapparaît, indique-t-il. Même constat dans les zones qu'il a nettoyées.

Un mois ou un mois et demi après, ça ressortait, ça ressortait tout le temps.

Marc Bérubé, employé de la traverse Matane–Baie-Comeau–Godbout

Marc Bérubé affirme que le problème de moisissure a persisté jusqu'à son départ forcé, en septembre 2018. Et ce, malgré ses nombreuses tentatives pour enrayer le problème.

Un rapport produit au printemps 2018 pour le compte de la STQ tend d'ailleurs à lui donner raison.

La firme SEEL de Jonquière a mené en mai 2018 des campagnes d'échantillonnages pour vérifier la qualité de l'air à bord du F.-A.-Gauthier.

Elle conclut à un degré de contamination intermédiaire sur le pont 1.

Le rapport recommande aussi à la STQ de vérifier la présence de moisissures dans les espaces vides à l'avant du navire «  car il est définitif qu'une ou plusieurs sources de moisissures s'y cachent  ».

Marc Bérubé dit avoir travaillé dans ces espaces vides à plusieurs reprises pour nettoyer la moisissure. Rares sont les employés qui accédaient à ces secteurs.

La CNESST a a conclut que Marc Bérubé a développé un asthme en raison de la présence de moisissures dans son lieu de travail.

La CNESST a a conclut que Marc Bérubé a développé un asthme en raison de la présence de moisissures dans son lieu de travail.

Photo : Radio-Canada

Une source syndicale indique de plus que le type de protection offert à Marc Bérubé pour nettoyer la moisissure aurait pu être incomplet.

Le syndicat verrait ces travaux comme de la décontamination et donc, il aurait fallu, affirme cette source que Marc Bérubé porte un masque mieux adapté que le N95 qui était destiné au travail de tous les jours. Ce point ferait l'objet de discussions avec l'employeur pour qu'un protocole puisse être mis en place dans le futur.

La Société des traversiers a refusé de répondre à nos questions, affirmant que la Vérificatrice générale mène actuellement une enquête.

Dans le cadre du reportage de l'émission Enquête diffusé le 12 septembre dernier, la STQ a avoué que le problème de moisissure était d'origine inconnue.

Le responsable du bureau de projet de l'époque, Benoît Cormier, a cependant ajouté lors de cette entrevue que le problème avait été corrigé depuis.

De son côté, le ministre des Transports, François Bonnardel, s'est dit fier de voir que ces lanceurs d'alerte ont pu s'exprimer sur la situation.

Il souhaite toutefois attendre le rapport de la Vérificatrice générale avant de commenter davantage.

Peinture mal appliquée?

Comment expliquer qu'un traversier tout neuf soit aux prises avec un tel problème d'humidité?

Marc Bérubé, qui a été surintendant à la peinture au chantier des Méchins, croit que le problème aurait pris naissance au chantier Fincantieri, en Italie.

Il est persuadé que la peinture, sous la ligne de flottaison, aurait été appliquée alors que le navire était à l'eau et non en cale sèche.

Donc il y avait de l'humidité après la coque intérieure, donc l'eau s'est ramassée entre la coque et la peinture.

Marc Bérubé, employé de la traverse Matane–Baie-Comeau–Godbout

Une version qui corrobore en partie les propos tenus dans le reportage d'Enquête, par le lanceur d'alerte responsable de la surveillance des travaux. René Lebrun affirmait alors que le chantier ne respectait pas les normes d'application de la peinture.

traversier F.-A Gauthier mise à l'eau en Italie.

Le traversier F.-A-Gauthier a dû être mis au rancart après un bris d'équipement majeur.

Photo : Radio-Canada

Terminée, la carrière en mer

Le comité des maladies professionnelles pulmonaires de Québec a confirmé en avril 2019 que Marc Bérubé était probablement porteur d'un asthme d'origine professionnelle en lien avec les moisissures.

Leur rapport mentionne toutefois qu'il aurait été pertinent de réaliser un test de provocation bronchique sur les lieux de travail pour déterminer avec certitude le diagnostic. Par contre, cela n'a pas été possible puisque le traversier est en cale sèche.

Le comité formé de trois pneumologues conclut cependant que Marc Bérubé ne doit plus être exposé à des bâtiments navals contaminés par des moisissures.

Le F.-A.-Gauthier en réparation.

La timonerie du F.-A.-Gauthier en juillet 2019 au chantier maritime Davie, à Lévis

Photo : Radio-Canada / Marie-Maude Denis

Quelques jours plus tard, la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) accepte la réclamation du travailleur et reconnaît qu'il souffre d'une maladie professionnelle pulmonaire.

Marc Bérubé tient à préciser que ses supérieurs dans le navire et dans les bureaux de Matane n'ont jamais pris le problème de moisissures à la légère.

Les chefs, ils auraient aimé ça tout corriger, sauf que ce n'est pas eux qui avaient le dernier mot, c'est plus haut, dans les bureaux à Québec, conclut-il.

L'homme qui réside à Matane dit avoir eu des discussions avec son employeur pour occuper un poste à quai, comme gardien de sécurité.

Je veux continuer à travailler, je ne veux pas rester à la maison, sauf que ce que j'aimais vraiment faire, je ne pourrai plus jamais le faire.

Marc Bérubé, employé de la traverse Matane–Baie-Comeau–Godbout

Marc Bérubé aura droit à 2300 $ en guise de dédommagement. Une somme qu'il juge dérisoire étant donné qu'il ne pourra jamais atteindre son objectif de devenir quatrième maître dans la salle des machines et ainsi, obtenir une augmentation salariale.

Il se plaint aussi de problèmes respiratoires dans sa vie de tous les jours, lorsqu'il fait une activité physique, par exemple.

La Société des traversiers conteste le verdict de la CNESST, mais n'a pas voulu expliquer pourquoi. La CNESST ne peut non plus nous fournir ces informations en raison du processus en cours.

Le site web du Système électronique d'appel d'offres du gouvernement du Québec ( SEAO ) mentionne que la STQ a octroyé un contrat de gré à gré à une firme pour effectuer le nettoyage des espaces vides du F.-A.-Gauthier en juin dernier. Le montant s'élève à 76 500 $ plus les taxes.

Réponse de la Société des traversiers à notre demande d'entrevue :

À la demande du ministre des Transports, le Vérificateur général du Québec a été sollicité pour se pencher sur le processus d’acquisition et de construction du NM F.-A.-Gauthier. La STQ collaborera pleinement et entièrement à cette démarche, qui permettra d’apporter un éclairage complet, juste et objectif sur ce processus et son résultat. Entre-temps, elle n’émettra aucun commentaire concernant l’état du navire, passé ou actuel, à propos des réparations effectuées sur celui-ci, de son entretien ou de sa maintenance. La STQ ne commentera pas non plus ce cas particulier puisqu’il s’agit de renseignements personnels.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Gaspésie et Îles-de-la-Madeleine

Infrastructures