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Un jambon contre un vote?

Regard sur les premières élections du Bas-Canada

La toile Le débat sur les langues, de Charles Huot. On voit des parlementaires qui débattent vers la fin des années 1700.

Sitôt les premiers députés du Bas-Canada élus, la langue officielle des travaux parlementaires fait débat. L’anglais sera considéré comme le texte légal pour les lois criminelles et le français, pour les lois civiles.

Photo : Le débat sur les langues, Charles Huot, collection de l’Assemblée nationale - installé en 1913, photographié par Claude Mathieu

Catherine Lachaussée

Voter à voix haute? Se faire offrir un jambon contre un vote? L’électeur d’aujourd’hui aurait bien des surprises s’il pouvait remonter le temps jusqu’en 1792, au moment où les habitants du Bas-Canada doivent élire leurs députés pour la toute première fois.

Bien avant nos premières élections fédérales, en 1867, le parlementarisme britannique a fait son entrée progressivement au pays. Dès 1758, une première Chambre d’assemblée est formée en Nouvelle-Écosse. Suivent l’Île-du-Prince-Édouard et le Nouveau-Brunswick.

Le tour du Bas-Canada et du Haut-Canada, devenus le Québec et l’Ontario, arrive ensuite en 1792.

Une carte du Canada qui provient de A New General Atlas, par Anthony Finley, en 1824.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une carte du Canada qui provient de A New General Atlas, par Anthony Finley, en 1824

Photo : collection du Musée de la civilisation/Young & Delleker

Ces premières élections sont saluées comme l'entrée du peuple dans le monde libre. Les marchands d’ici réclamaient depuis longtemps une meilleure représentativité devant la Couronne britannique. Ils avaient fait circuler plusieurs pétitions, précise Christian Blais, historien à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale.

L’enthousiasme est particulièrement vif à Québec, où un club de mordus de politique réunit jusqu’à 150 personnes pendant plusieurs mois. Leurs réunions se tiennent à la taverne et se concluent généralement devant quelques pintes de bière.

Des affiches originales

La campagne électorale est déclenchée en mai 1792. On doit élire 50 députés à travers tout le Bas-Canada. Les affiches envahissent rapidement l’espace public et les candidats multiplient les promesses et les invitations à voter pour eux dans les journaux.

Des marchands de la région de Québec vont se révéler particulièrement créatifs. Inspirés par les caricaturistes britanniques de l’époque, ils font imprimer une affiche sous forme de bande dessinée pour promouvoir leur candidature au détriment de celle des avocats.

Une illustration d'époque, qui ressemble à une bande dessinée, avec des personnages et des bateaux.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Commandée par les marchands Mathew et John MacNider pour soutenir la candidature de William Grant, cette bande dessinée pourrait être l’oeuvre de John George Hochstetter, illustrateur pour plusieurs journaux de Québec.

Photo : bibliothèque de l'Université McGill

Les marchands contribuent à la prospérité de tous, argumentent-ils, alors que les avocats divisent les familles. Plusieurs marchands seront élus à Québec. Mais c’est un avocat, Jean-Antoine Panet, qui deviendra le premier président de la Chambre d’assemblée du Bas-Canada.

Quant à l’affiche À tous les électeurs, imprimée en 150 exemplaires, il n’en reste plus qu’un seul, soigneusement conservé à la bibliothèque de l’Université McGill, à Montréal. Selon Christian Blais, il pourrait bien s’agir de la première bande dessinée à bulles francophone publiée dans le monde.

Vous auriez aimé voter à voix haute?

À l’époque, on vote à voix haute, le vote est public. On nomme le candidat de son choix devant un officier-rapporteur, chargé de tenir un registre. Quand les électeurs ou les candidats étaient peu nombreux, il arrivait aussi qu’on vote simplement à main levée, précise Christian Blais. La plupart du temps, c’est une estrade de bois temporaire qui servait de bureau de vote, et on la dressait sur une place fréquentée, devant une église. Le registre pouvait être consulté par les autorités coloniales. Le vote public est inhérent au parlementarisme britannique qu’on importe ici, rappelle l’historien. On n’aurait pas imaginé voter autrement.

Au Canada, on n’instaure le vote secret qu’en 1875.

Une invitation à la corruption

Les élections n'étaient pas déclenchées simultanément dans tous les comtés. Un candidat défait dans un comté avait donc la possibilité de se faire élire dans un autre.

De plus, il n’y avait qu’un bureau de vote par comté. Les distances étant souvent considérables, et les chemins semés d’embûches. L'emplacement pouvait jouer un rôle stratégique dans l’élection d’un candidat.

Le bureau de vote restait ouvert toute la journée, tant que des électeurs s’y présentaient. Si personne n’était venu voter depuis une heure, on pouvait le fermer pour de bon.

Autant de caractéristiques qui ouvraient la porte à la corruption. Recruter une bande de fiers-à-bras pour intimider les électeurs était une pratique courante. Fermer un bureau de vote dès qu’un candidat était en avance ou payer l’officier-rapporteur pour qu’il truque les registres l'était tout autant.

Une place publique, la place Royale, avec des personnages d'époque qui vont voter.

On votait généralement sur une place publique, devant une église.

Photo : L’église et la place du Marché de la basse-ville de Québec vers 1831, James Pattison Cockburn, collection du Musée de la civilisation

Il y avait aussi les bourgs pourris : des comtés ne comprenant que quelques électeurs faciles à convaincre, ce qui assurait au seigneur local ou au riche marchand du coin une place à la Chambre.

La corruption était inhérente au système et on n’en a jamais été fier, précise M. Blais. L’alcool coulait à flots le jour du scrutin. On promettait des emplois, des repas, du vin ou même des jambons contre un vote!

À Charlesbourg, la bagarre prend dès la première élection. Dans le feu de l’action, des gens vont même détruire le bureau de vote. Un des candidats, Berthelot D’Artigny, imprime un texte pour se plaindre de la façon dont les citoyens ont vendu leur voix au plus offrant. En 1792, ça semble être le seul comté où l’ambiance n’était pas à la fête, souligne l'historien.

Du vrai bénévolat et peu de pouvoir

Être payé pour être député? Ça n’a pas été le cas pour nos premiers élus. Ils n'avaient ni salaire ni allocation. Pourtant, pour nombre d’entre eux, venir siéger à Québec pendant des mois coûtait cher. Si certains logeaient chez des parents, d’autres devaient loger à l’auberge ou à l’hôtel.

Tout était à leurs frais. C’était vraiment un don de soi. D’ailleurs, certains ne se représentaient pas après avoir constaté que ça coûtait trop cher, indique Christian Blais.

À l’époque, le voyage de Montréal à Québec prenait deux jours, avec une nuit à Trois-Rivières. Le député qui partait de Gaspé en avait pour 10 jours de bateau.

Les députés devront attendre jusqu’en 1833 avant d’obtenir enfin une allocation de dépense.

Une photo en noir et blanc du vieux parlement à QuébecAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le premier parlement de Québec est construit dans le parc Montmorency, en haut de la côte de la Montagne. Après l’union du Haut et du Bas-Canada, les députés siégeront aussi à Kingston, Montréal et Toronto, en alternance avec Québec.

Photo : BAnQ

En plus d'effectuer leur travail sans salaire, les députés devaient aussi jongler avec un pouvoir plus imposant : celui du colonisateur.

Les budgets de la colonie étaient gérés par le gouvernement britannique, dans sa propre capitale. Les députés étaient des exécutants. Le vrai pouvoir était entre les mains des ministres, qui siégeaient à Londres, raconte l'historien. La plupart avaient été nommés par la monarchie. C’était rarement des élus.

Partager le pouvoir avec le peuple, c’était inquiétant pour les élites, ce qui explique qu’on ait établi plusieurs restrictions au droit de vote.

Pour l’exercer, il fallait avoir 21 ans, être citoyen britannique de naissance ou d’adoption, et on devait être propriétaire. En Angleterre, ça ne laissait le droit de vote qu’à 5 % de la population! Alors qu’ici, où les propriétaires étaient plus nombreux, ça tournait autour de 15 %, ce qui était tout de même remarquable comme avancée démocratique, souligne M. Blais.

Malgré tout, la frustration engendrée par cette première forme de gouvernement finira par mener à la rébellion des patriotes et à l’instauration d’un nouveau système. Depuis 1867, ce sont les élus qui votent les budgets et les lois, tant au sein des provinces qu’au gouvernement fédéral. Si on regarde l’évolution de nos institutions parlementaires depuis l’ancien régime, on peut parler d’un système qui s’est considérablement amélioré, conclut Christian Blais.

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