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« Tous les chefs fédéraux doivent s'engager à combattre le racisme »

Justin Trudeau en point de presse dans un parc.

Le chef libéral, Justin Trudeau, s'est excusé jeudi pour avoir arboré des « brownface » dans le passé.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Anne Marie Lecomte

Philip S.S. Howard est professeur adjoint au Département d'études intégrées en sciences de l'éducation de l'Université McGill et il se penche depuis une dizaine d'années sur le phénomène du « blackface » au Canada. Voici sa vision des incidents qui ont secoué la campagne électorale canadienne depuis mercredi.

Êtes-vous surpris de l’outrage que suscitent les photos et la vidéo de Justin Trudeau arborant un visage en « blackface » et en « brownface »?

Non, cet outrage n’est pas surprenant, mais je ne suis pas sûr que cela suscite la « bonne sorte » d'indignation.

Que voulez-vous dire?

Les incidents de « blackface » et de « brownface » se sont produits pendant une très longue période au Canada. Lorsqu’ils surviennent, comme c’est le cas en ce moment, ça devient l’occasion de désigner des individus comme étant racistes, ou anti-Noirs. Mais ça ne tient pas compte de la question, plus large, du racisme qui est exercé à l’encontre des Noirs, et du racisme en général au Canada.

Quelle réflexion devrions-nous tirer de ces incidents impliquant Justin Trudeau?

Les questions qu’on devrait véritablement se poser sont celles-ci : jusqu’à quel point le racisme – qui cause ces incidents de blackface et de brownface – est-il répandu?

Par exemple, sur ces images, M. Trudeau est entouré de gens qui, sans avoir couvert leur visage de noir, apprécient ce qu’il fait. Du moins, ils ne semblent pas s’y objecter.

Et si M. Trudeau, ou qui que ce soit d’autre, se colore le visage, c’est qu’il a la garantie qu’il en récoltera des réactions positives. Il s’imagine que les autres trouveront ça amusant.

Donc oui, ces comportements qu’a eus M. Trudeau sont inacceptables. Mais ces comportements témoignent d’un climat anti-noir beaucoup plus large. Un climat qui non seulement permet ces comportements-là, mais qui les promeut.

Philip S. S. Howard au micro.

Le professeur Philip S. S. Howard, de l'Université McGill, s'intéresse entre autres aux questions qui touchent les Noirs au Canada.

Photo : Twitter/Philip S. S. Howard

De quelle manière ce climat que vous décrivez ouvre-t-il la porte à des manifestations de racisme au Canada?

Je ne parle pas d’un climat où l’on crie des noms, des injures, etc. Je parle de la manière dont notre système judiciaire pénal porte préjudice aux Noirs, avec pour résultat que des personnes noires meurent aux mains des forces de l’ordre. Je parle du fait que notre système d’éducation est anti-Noir. Ces incidents dans lesquels Justin Trudeau a été impliqué se sont produits dans des espaces éducatifs. Et les incidents de blackface surviennent souvent à l’université.

Je pose la question : Qu’y a-t-il de si raciste dans ces espaces pour que de tels incidents puissent s'y produire?

Cette question du blackface est-elle plus sensible aux États-Unis qu’au Canada? Sommes-nous différents?

Un photo noir et blanc où l'artiste a le visage peinturé en noir.

Un portrait, de type « blackface », de l’artiste M. Hickey réalisé par le studio William Notman & Son en 1896.

Photo : Musée McCord

C’est une question typiquement canadienne! Et québécoise... Ce qu’on fait, c’est prendre de la distance. Comme si on disait : Il y a du racisme aux États-Unis, mais pas au Canada. Et s’il y en a au Canada, il se produit dans telle ou telle province, mais pas dans la nôtre.

Et c’est en partie ce qui se produit actuellement avec M. Trudeau, qui dit : C’était moi dans le passé, mais cela ne représente plus ce que je suis maintenant. Et tous les autres chefs politiques qui disent : Ce racisme à l’encontre des Noirs se produit avec lui, mais il ne se produit pas avec nous.

Je crois qu’il est grand temps que nous portions attention au fait que le racisme est systémique et répandu.

Nous sommes tous impliqués. Et nous devons tous voir à ce que quelque chose soit fait à ce sujet.

Que voudriez-vous qu’il se passe?

Je ne voudrais pas que cet incident permette d’apposer l’étiquette de raciste sur une personne plus qu’une autre. J’aimerais qu’on reconnaisse ce racisme très répandu à l’encontre des Noirs qui donne lieu à ce genre d’incidents.

Et j’aimerais beaucoup que tous les chefs de partis politiques s’engagent à combattre le racisme au pays par des politiques qu’ils inscriront dans leur plateforme respective et qu’ils soutiendront après l’élection.

Toute autre réponse est, en soi, raciste, anti-noire. Il ne faut pas se contenter de dire : Oh! Untel, Unetelle, est très raciste, sans tenter de combattre ce fléau qui affecte la vie de tant de gens.

Et au Québec, que doit-il se passer selon vous?

Sur cette photo datant de 2001, M. Trudeau a foncé sa peau et il porte un turban. Il serait fantastique à ce point-ci que l’on dénonce la Loi sur la laïcité de l’État. [...] Je le dis publiquement : la Loi sur la laïcité de l'État enfreint les droits de la personne. Elle oblige les gens à choisir entre leur carrière et leurs engagements religieux ou leurs engagements de conscience. Ça ne devrait pas passer. Et les chefs de partis fédéraux devraient le dénoncer haut et fort au lieu de tourner autour du pot pour éviter de perdre des votes.

Pensez-vous que cette photo et cette vidéo auraient créé un tel tollé si elles avaient fait surface en 2015, lors de la campagne électorale qui a porté Justin Trudeau au pouvoir?

J’imagine que oui... Mais votre question illustre un autre problème qui ne cesse de surgir quand j’en discute avec des gens : cette idée que le blackfaceait été acceptable dans le passé et qu’il ne le soit plus maintenant.

J’insiste sur ce point : depuis les débuts de cette pratique du blackface, du temps de l’esclavage, depuis les tout débuts, the black people, la population noire, a toujours dit que c’était inacceptable et raciste. Donc rien n’a changé au fil du temps [...].

De dire qu’en 2001, c’était acceptable équivaut à dire qu’on ne soucie pas de ce que les Noirs en pensent, on se soucie de ce que les Blancs en pensaient.

Et ça, c’est un problème, n’est-ce pas?

C'est une question délicate dans les circonstances, mais êtes-vous de Montréal? D'où venez-vous?

Une photo de la troupe, où les comédiens sont tous grimés en noir.

Le spectacle de ménestrels de la Young Men's Hebrew Association, en 1928 à Montréal.

Photo : Musée McCord

J'ai vécu à Montréal, puis en Ontario, et je suis de retour à Montréal. Mais mon analyse ne devrait pas dépendre de qui je suis, ou de l'endroit d'où je viens. Je sais que les gens pourraient discréditer ce que je dis sous prétexte que je suis anglophone, que je suis né au Canada... ou pas, que je viens de telle ou telle province, que j'ai tel âge, etc. Mon analyse doit être évaluée sur la base de ce que je dis, et non sur la base de mes origines.

Ce que je dis, c'est que le blackface, tire peut-être son origine des États-Unis, mais il a été très populaire au Canada. Des troupes américaines de ménestrels, ces musiciens et chanteurs ambulants dont certains se noircissaient le visage, se sont produites au Canada devant des salles combles. Et le Canada a eu ses propres troupes aussi.

Calixa Lavallée, l’auteur de l’hymne national du Canada, natif du Québec, a établi sa carrière à titre de ménestrel à face noire! On peut, pour ainsi dire, considérer que le blackface est aussi canadien que l'Ô Canada.

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