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  • Envoyé spécial
  • Greta, les jeunes et la politique

    La prochaine semaine en sera une de mobilisation étudiante sur la question climatique.

    Greta Thurnberg est entourée de jeunes élèves tenant des pancartes pour la défense de l'environnement.

    À Washington, la militante suédoise pour l'environnement Greta Thurnberg a participé à une manifestation contre la crise climatique à la Maison-Blanche.

    Photo : Reuters / Leah Millis

    Étienne Leblanc

    Galvanisés par la présence de la militante suédoise Greta Thunberg aux États-Unis, les jeunes seront dans les rues de New York ce vendredi et partout au Québec la semaine prochaine afin d’exiger des décideurs des actions concrètes pour le climat. En quoi cette mobilisation influe-t-elle sur la politique?

    Contrairement aux écoles de la Commission scolaire de Montréal (CSDM), Polytechnique Montréal ne fermera pas ses portes vendredi prochain à l’occasion de la journée de mobilisation étudiante à Montréal.

    Polytechnique soutient cette cause, mais nous sommes aussi conscients que, malheureusement, cette journée mondiale ne sera pas suffisante pour résoudre les enjeux climatiques […], pouvait-on lire dans le message que la direction a envoyé aux étudiants.

    Difficile de s’opposer à cette affirmation. En effet, les manifestations des jeunes ne régleront pas le problème climatique, profond et complexe. Est-ce à dire que la mobilisation ne change rien?

    Bien sûr que non.

    La science et l’émotion

    Si la question climatique suscite tant d’intérêt ces temps-ci, c’est en bonne partie grâce à la jeune militante suédoise Greta Thunberg. Sa confiance en soi et la franchise de ses discours attirent l’attention citoyenne mondiale.

    Pourtant, la situation climatique qu’elle communique en termes simples depuis l’année dernière ne nous apprend rien de nouveau. Ça fait des années que les scientifiques nous décrivent en microdétail toutes les causes et les conséquences de la crise climatique.

    Le glacier Apusiajik se jette dans la mer.

    Des scientifiques travaillant pour la NASA analysent les eaux des mers du Groenland qui est en proie au réchauffement climatique. Sur la photo : le glacier Apusiajik situé près de la localité de Kulusuk.

    Photo : Getty Images / JONATHAN NACKSTRAND

    Depuis un an seulement, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat des Nations unies (GIEC) a publié deux rapports majeurs sur l’état du climat.

    Le premier rend compte des effets d’un réchauffement global de plus de 1,5 degré Celsius et le second explique le rôle de la gestion des terres agricoles sur le climat. Un troisième rapport sur les océans sera publié le 25 septembre.

    Or, ces trois rapports, cette masse d’informations détaillées et vulgarisées par les meilleurs scientifiques du monde dans des conférences de presse, sont loin d’avoir autant d’effet qu’un discours de Greta Thunberg.

    Pourquoi cela? Laissons répondre l’ancien vice-président du GIEC, le climatologue belge de renommée mondiale Jean-Pascal Van Ypersele, interviewé par mon collègue Yanik Dumont Baron à Bruxelles, le printemps dernier.

    Je crois que, quand un jeune vient avec un message aussi clair et qu’il regarde dans les yeux les décideurs politiques auxquels il s’adresse, c’est beaucoup plus difficile à ignorer, ce regard-là –  "Qu’est-ce que vous faites de mon futur? Qu’est-ce que vous avez fait? Qu’est-ce que vous allez faire?" –, qu’un rapport du GIEC, aussi bien fait soit-il, dit M. Van Ypersele.

    C’est là que réside toute la force du mouvement des jeunes : leurs paroles transmettent une émotion crue, une peur réelle que peu de scientifiques, si brillants soient-ils, arrivent à communiquer.

    Quand Greta s’adresse aux délégués responsables des négociations sur le climat à la COP24, en Pologne, en décembre dernier, elle leur présente la vérité en plein visage : Vous dites que vous aimez vos enfants par-dessus tout, et pourtant vous volez leur avenir sous leurs yeux.

    Greta, c’est l’adolescente à la maison qui, frustrée, dit à ses parents leurs quatre vérités, sans détour : Vous m’aviez promis ceci, mais vous faites le contraire!.

    Tous les parents d’adolescents ont vécu ce moment.

    Impossible de leur dire qu’ils n’ont pas raison.

    C’est ce à quoi font face les politiciens aujourd’hui. Ils connaissent la science, ils savent qu’il faut agir. Mais depuis quelques mois, ils sont comme les parents qui ont rompu leurs promesses et qui se font rappeler la vérité crue par leurs ados.

    Revendications consensuelles

    Ce qui frappe dans ce mouvement planétaire des jeunes, c’est le caractère consensuel de leurs revendications.

    S’ils sont dans la rue, ce n’est pas pour s’opposer à quelque chose. Ils ne s’opposent pas à une hausse des frais de scolarité, à une baisse des bourses étudiantes ou à l’entrée en guerre du pays.

    Des étudiants brandissent une pancarte avec le slogan : « Il n'y a pas de plan B».

    Manifestation d'étudiants de l'Université Laval liée aux changements climatiques. Pancartes de slogans, escorte policière.

    Photo : Radio-Canada / Daniel Coulombe

    Leurs doléances ne sont pas dirigées vers un seul projet en particulier, comme un dépotoir, une autoroute ou une usine.

    Les jeunes réclament plutôt de la part des politiciens que ces derniers écoutent ce que les scientifiques ont à dire et qu'ils agissent en conséquence.

    C’est précisément ce qu’a fait Greta le 18 septembre dernier, quand elle a été invitée à s’adresser à un comité du Congrès américain, à Washington.

    Au lieu de se lancer dans un grand discours, elle a remis aux politiciens le récent rapport du GIEC sur les effets d’un réchauffement global de 1,5 degré Celsius, qui décrit en tout point l'urgence climatique.

    Je veux que vous écoutiez les scientifiques. Et je veux que vous vous unissiez derrière la science, a-t-elle déclaré aux élus, avant d'ajouter : Et ensuite, je veux que vous agissiez réellement.

    Sa déclaration tenait en huit courtes phrases.

    Les effets sur la politique

    Ainsi donc, est-ce que ce mouvement des jeunes a une incidence sur les actions politiques?

    Il le devrait. Car, comme le décrivait bien mon collègue Marc Godbout récemment, les 18-38 ans forment pour la première fois la plus importante cohorte de l’électorat. À eux seuls, ces Canadiens représentent maintenant plus du tiers des électeurs. Les millénariaux ont le pouvoir de faire basculer l’élection fédérale.

    Les partis politiques le savent.

    Une usine sur le bord de l'eau. De grandes volutes de fumée s'échappent et assombrissent le ciel.

    Selon un rapport d'Environnement Canada, le Canada se réchauffe, en moyenne, deux fois plus rapidement que le reste de la planète

    Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette

    Jamais n'a-t-on vu dans l'histoire du Canada un tel éventail de propositions à caractère environnemental. Mis à part Maxime Bernier, tous les partis ont grandement bonifié leur offre verte par rapport aux élections de 2015.

    Même les conservateurs, dont la plateforme environnementale était toute mince sous Stephen Harper, s'y sont mis un peu. Leurs propositions d'aide aux entreprises qui développent des technologies vertes canadiennes, entre autres, méritent vraiment qu'on s'y intéresse.

    Cela dit, le plan vert du Parti conservateur du Canada souffre de sa philosophie intrinsèque. Il est conçu en excluant toute réduction de la production de pétrole provenant des sables bitumineux, le secteur qui contribue le plus aux émissions de GES au pays.

    Le Parti vert, de son côté, est davantage en phase avec la science : il promet une réduction des émissions de 60 % d'ici 2030 – deux fois plus que ce que les libéraux et les conservateurs proposent – et la fin des voitures à essence d'ici 2030.

    La question, bien entendu, c'est de savoir comment ils vont le faire, là où personne n'a réussi.

    De son côté, le Parti libéral traîne comme un boulet sa décision d'avoir acheté le pipeline Trans Mountain, mais peut se targuer d'avoir un bilan environnemental relativement positif. Grâce, entre autres, à l'instauration d'une tarification du carbone à l'échelle nationale.

    Le NPD nous promet, quant à lui, des cibles de réduction des émissions basées sur la science, sans s'avancer sur un chiffre.

    Finalement, le Bloc québécois propose une idée toute neuve : une péréquation verte dont le but serait d'alléger le fardeau fiscal des provinces où les émissions de GES par habitant sont inférieures à la moyenne.

    Somme toute, l'électeur préoccupé par l'environnement en a beaucoup plus à se mettre sous la dent qu'il y a quatre ans.

    Bien qu'on ne puisse pas attribuer directement ces changements, si modestes soient-ils, à la pression des jeunes, on peut penser que la mobilisation des étudiants et tout le bruit qu'ils ont fait ont contribué à orienter tous les partis politiques vers l'avant.

    Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, c'est le moins qu'on puisse dire.

    Au Canada, les émissions de GES ont augmenté de 18,9 % depuis 1990.

    Que nous prescrivent les scientifiques? De réduire les émissions de 45 % d’ici 2030 et être carboneutre à l'échelle planétaire en 2060, si on veut éviter les effets dévastateurs du réchauffement.

    Que peuvent les politiciens?

    Greta Thunberg leur propose ceci : Tant que vous ne commencerez pas à vous concentrer sur ce qui doit être fait, plutôt que sur ce qui est politiquement possible, il n'y a aucun espoir, disait-elle aux délégués de la COP24 en Pologne, en décembre dernier.

    Comme le disait un des slogans aperçus à la grande manifestation de mars dernier à Montréal : On ne court pas à notre perte, on y va en char.

    Environnement

    International