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L'impasse « insoutenable » d'un fermier bio face à la crise avec la Chine

Pierre Fillion se tient sur son tracteur le 12 septembre 2019. Sa ferme est à Jean Cote, près de Rivière-La-Paix, en Alberta.

Pierre Fillion a converti 20% de son exploitation au bio en trois ans mais il vient à peine de vendre sa première récolte.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Axel Tardieu

La pluie et les basses températures qu'a connues le nord de l'Alberta cet été rendent incertaines les récoltes des fermiers. Cette situation est particulièrement délicate pour ceux qui pratiquent l'agriculture biologique, dont la Chine est très friande. Rencontre avec un agriculteur francophone de la région de Rivière-la-Paix.

Pierre Fillon est inquiet. Pour ce fermier de Jean Côté, dans le nord de l'Alberta, qui cultive la terre depuis 30 ans, faucher son terrain à la mi-septembre n'est pas dans son habitude.

Les pois auraient dû être moissonnés il y a un mois, dit-il, consterné. Ça devrait aller si on a une bonne température pendant trois ou quatre semaines, mais c'est demander beaucoup pour les mois de septembre et d'octobre.

Issu d'une famille francophone installée dans la région depuis plus de 100 ans, Pierre s'est intéressé à l'agriculture biologique il y a 10  ans, lorsqu'il a appris qu'il était atteint d'un cancer.

Mon docteur ne savait pas trop pourquoi j'avais ça, explique Pierre Fillion. J'ai lu que le bio pouvait aider, que c'est plus propre, que ça aide le corps à être plus fort.

Il a alors suivi un traitement médical et décidé de faire manger le plus possible de produits biologiques à toute sa famille.

Pourquoi pas faire l'agriculture comme je la mange?

Pierre Fillion, agriculteur

Objectif 100 % bio

En 2016, le quadragénaire a décidé d'acheter un terrain de 107 hectares pour y faire pousser du bio. Il convertit alors 20 % de son exploitation agricole pour obtenir la certification bio, avec l'objectif d'atteindre 100 % en 10 ans.

En plus des difficultés pour trouver l'information adaptée à cette nouvelle manière de travailler la terre, l'agriculteur doit surmonter une inquiétude bien particulière. Ne pas avoir un contrôle chimique sur les mauvaises herbes, c'était ma plus [grande] peur.

En parallèle, Pierre Fillion continue à faire pousser, sur un autre terrain de 570 hectares, du canola, de l'orge et des pois verts en agriculture conventionnelle.

La liste des matières synthétiques et d'autres fertilisants qu'il utilise sur son terrain bio se réduit et lui coûte moins cher, mais les résultats financiers ne sont pas au rendez-vous.

Cette saison, en plus de la météo, il doit faire face à un défi de taille qu'il n'avait pas prévu.

Coup dur pour les exportations

On a vu, durant la dernière année, une énorme différence, soutient-il. Nos marchés sont surtout internationaux. On dirait qu'ils se sont évaporés et, en plus, les prix ont chuté.

Certains producteurs de grain canadiens comme ce francophone sont les victimes collatérales de la guerre commerciale entre Pékin et Washington. La Chine est le deuxième exportateur de produits agroalimentaires du monde.

Les pois jaunes biologiques qui poussent sur son terrain, Pierre Fillion les destinait aux marchés asiatiques dans lesquels il peut habituellement les vendre plus cher.

Des pois mûrs conventionnels à gauche et des pois jaunes biologiques à droite.

Les pois jaunes biologiques (à droite) peuvent se vendre 60 % plus cher que leurs cousins conventionnels, selon Pierre Fillion.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Les acheteurs en Chine sont très intéressés par nos produits, mais ils ne peuvent pas faire de démarches à cause des problèmes politiques.

Si la situation est toujours bloquée cet hiver, le fermier de 48 ans se résignera peut-être à vendre ses pois moins chers sur le marché canadien.

Il espère toutefois qu'une solution diplomatique sera trouvée avant que sa production ne s'éternise dans un entrepôt et perde en qualité.

Cette année, il s'attend à vendre sa production 79 000 $ de moins que prévu, une situation insoutenable, dit Pierre Fillion.

C'est la première fois en 30 ans que l'agriculteur ne peut pas payer sa dette de production de l'année précédente. Pour cette rentrée, tout le budget familial dépend du revenu de mon épouse, avoue-t-il.

Le succès du bio grâce aux consommateurs

Pourtant, le bio a la cote chez les Canadiens. Selon le ministère fédéral de l'Agriculture, les ventes au détail de produits certifiés biologiques totalisaient 3,5 milliards de dollars en 2012.

Cinq ans plus tard, le marché est estimé à 5,4 milliards de dollars par l'Association pour le commerce biologique du Canada.

Greg Moline, un dirigeant de High Brix Manufacturing, au sud d'Edmonton, vend des nutriments bio aux agriculteurs depuis 12 ans. Je faisais affaire avec 2 ou 3 clients au début, mais maintenant c'est au moins avec 40 fermiers rien qu'en Alberta, observe-t-il.

Une maison en bois devant un champ de blé près de Rivière-La-Paix, dans le nord de l'Alberta.

De plus en plus de fermiers se convertissent au bio.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Si de plus en plus d'agriculteurs se mettent au bio, ce serait grâce aux consommateurs. Cette tendance est motivée par le public qui veut de moins en moins manger de pesticides. Les gens sont prêts à payer plus cher pour une meilleure qualité, et les fermiers répondent à cette demande.

Le bio dans les Prairies

Selon la Fédération biologique du Canada, le pays comptait 5000 fermes et entreprises productrices de produits certifiés bio en 2017. Plus de la moitié de ces hectares au Canada se trouvent dans les Prairies, et la tendance augmente plus rapidement en Alberta qu'en Saskatchewan.

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