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Deux entreprises saskatchewanaises impliquées dans une situation douteuse en immigration

Un document en provenance d'un site web.

À l'automne 2015, un site web chinois a publié une série de documents officiels du gouvernement de la Saskatchewan qui semblaient être liés à des entreprises en Saskatchewan. Les pages web ont été supprimées, peu après que CBC a signalé ces documents à l'attention d'Awasis Child Care.

Photo : http://www.zgymzj.com/a/anli/454.html

Radio-Canada

Une entreprise chinoise de consultants en immigration Nanjing Youtai et sa filiale canadienne WonHonTa Consultating, qui s’engagent à dénicher un emploi - fictif - à des ressortissants chinois et à les aider à obtenir le statut de résident permanent au Canada, auraient utilisé deux compagnies saskatchewanaises afin de promouvoir leurs services.

En décembre 2015, Nanjing Youtai dévoile sur son site web des documents qui proviendraient du Programme Candidats immigrants pour la Saskatchewan (SINP) et sur lesquels sont inscrits les noms de la coopérative Awasis Child Care, qui gère des garderies à Regina, et de l’entreprise 101163172 Saskatchewan Ltd., qui exploite Good Spirit Market, un dépanneur près de Good Spirit Lake, au nord de Yorkton.

Dans ces documents, Nanjing Youtai cite également les deux entreprises comme des exemples de réussite pour les ressortissants chinois en quête d’un emploi et du statut de résident permanent au Canada.

Bonne nouvelle [...] deux clients de notre société ont reçu des lettres du gouvernement de la Saskatchewan en même temps, indique le site web en mandarin. Une grande partie des informations d’identification sur les documents ont été supprimées, mais le nom des entreprises saskatchewanaises reste apparent par endroits.

Jiacheng Song, qui s’identifie comme un dirigeant de Nanjing Youtai, déclare au journaliste infiltré de CBC lors d’un entretien téléphonique qu’il ne sait pas d’où proviennent ces documents, mais que son entreprise utilise souvent des documents similaires en provenance d’autres sites web pour que Nanjing Youtai ait l’air plus efficace.

Il confie également, dans cet entretien, que sa compagnie a réussi à aider près de 10 ressortissants chinois à s’établir en Saskatchewan au cours de la dernière année et qu’il recommande la province à ses clients puisqu’il s’agit d’un endroit où il est facile d’immigrer.

Or, dans une autre entrevue avec un journaliste de CBC - enregistrée, cette fois-ci -, Jiacheng Song revient sur ses propos, affirmant qu’il a menti au journaliste infiltré et que son entreprise n’a jamais fait affaire avec des compagnies en Saskatchewan. Selon lui, il s’agissait simplement d’une stratégie marketing dans le but d’inciter les clients à joindre la société.

De leur côté, tant Awasis Child Care que Good Spirit Market nient avoir reçu des paiements et avoir fait affaire avec la société d’immigration chinoise et sa filiale canadienne, établie à Toronto.

Pas la première fois

C’est la deuxième fois que CBC découvre qu’Awasis Child Care et une entreprise dont Mike Fritzler est propriétaire se retrouvent au coeur d’une situation douteuse en matière d’immigration.

En juillet dernier, nos collègues révélaient que Qi Wang et Yujuan Cui, un couple saskatchewanais, étaient accusés d’avoir reçu des paiements en échange de lettres d’emplois, fausses pour la plupart, destinées à des ressortissants chinois en quête du statut de résident permanent au Canada.

En fouillant le domicile du couple dans le cadre de l’enquête, des employés de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) ont découvert le nom de 1200 ressortissants chinois liés à plusieurs dizaines d’entreprises en Saskatchewan. Awasis Child Care et une autre entreprise qui appartenait à l’époque à Mike Fritzler, Fact Computers, figuraient sur la liste des entreprises qui auraient été impliquées dans un stratagème lié à l’immigration, tant avec les autorités fédérales que provinciales.

Une photo d'un document de l'Agence des services frontaliers du Canada.

Selon un document de l'Agence des services frontaliers du Canada, Awasis Child Care apparaît comme l'une des sociétés qui auraient offert des emplois à des ressortissants chinois.

Photo : Agence des services frontaliers du Canada, 2014

Dans une lettre à l’attention de CBC en 2018, la présidente du conseil d’administration d’Awasis Child Care, Heather Sotelo, confirmait que des personnes avaient reçu des offres d’emploi valides pour des postes au sein de l’entreprise, tout en précisant que sa compagnie n’a jamais reçu de paiements de la part de travailleurs étrangers ou de tiers pour les inciter à offrir ces postes.

Pour sa part, la directrice générale d’Awasis Child Care, Sheila Pelletier, a affirmé à CBC lors d’une conversation téléphonique en 2017, qu’elle n’a jamais entendu parler de Qi Wang et de Yujuan Cui.

Dans une autre lettre envoyée à CBC, Heather Sotelo indiquait que Sheila Pelletier avait été appelée à témoigner au procès du couple saskatchewanais puisqu'elle agissait à titre de responsable du personnel.

CBC a récemment demandé à Sheila Pelletier pourquoi elle avait nié connaître le couple saskatchewanais en 2017. Cette dernière a indiqué qu'elle avait été surprise par l'appel du journaliste de CBC et qu'elle ne connaissait pas les noms complets de Qi Wang et Yujuan Cui.

Par ailleurs, une enquête antérieure de CBC révélait que l’entreprise détenue par Mike Fritzler, Fact Computers, avait offert de faux emplois à des ressortissants chinois par le biais du SINP.

Après avoir obtenu un mandat de perquisition auprès du tribunal, l’ASFC a aussi conclu, au terme d’une enquête à ce sujet, qu’aucun emploi réel pour les candidats du programme SINP ayant reçus des offres de Mike Fritzler.

Ce dernier devrait aussi prendre la parole lors du procès de Qi Wang et de Yujuan Cui.

L’accès aux documents

Comment Nanjing Youtai aurait pu mettre la main sur les documents diffusés sur son site web, sachant qu’ils ont uniquement été envoyés à Awasis Child Care ou aux ressortissants étrangers?

Les lettres d’approbation [envoyées directement à Awasis Child Care] sont généralement soumises aux candidats étrangers au cours de notre processus d’offre d’emploi. Il est donc fort possible qu’un tiers ait obtenu les documents, soutient Heather Sotelo, qui constate que les documents publiés en 2015 ont l’air authentiques.

Le 1er Septembre 2015, le gouvernement a envoyé une lettre à Awasis Child Care afin de confirmer à l‘entreprise que le poste d’adjoint administratif pouvait être offert à un immigrant.

Le 22 octobre 2015, une autre lettre du gouvernement approuvait le processus d’embauche de 6 éducateurs en petite enfance en provenance de l’étranger.

Des personnes souriantes posent pour le photographe.

Le 18 septembre 2015, le ministre de l'Éducation de l'époque, Don Morgan, et la présidente de l'Université de Regina, Vianne Timmons, célébraient l'inauguration du nouveau centre Awasis Child Care sur le campus. Selon la province, « le ministère de l'Éducation a versé 1,34 million de dollars à l'établissement d'Awasis Child Care de l'Université de Regina en 2015 ».

Photo : Université de Regina

Heather Sotelo confirme à CBC qu’Awasis Child Care a soutenu l’immigration de six travailleurs qui ont toujours un emploi au sein de l’entreprise. Deux d’entre eux venaient de Chine, précise-t-elle.

Elle déclare aussi à CBC avoir fait l’objet de quatre différentes enquêtes qui confirment toutes que l’organisation a agi dans les règles de l’art :

  • Awasis Child Care a mené un examen interne qui permet de déterminer « qu’Awasis Child Care opère conformément aux lois fédérales et provinciales sur l’immigration ».

  • Le 27 janvier 2017, le gouvernement provincial mène une étude « étant donné le contrat que Qi Wang avait avec Awasis Child Care ».

  • Le 27 août 2017, le gouvernement fédéral lance un examen aléatoire d’un dossier d’immigration spécifique entre 2017 et 2018. Awasis Child Care indique que le gouvernement a déterminé que l’organisation agissait conformément aux règles sur l’immigration.

  • Le 2 mai 2019, le gouvernement provincial lance à son tour une inspection aléatoire à propos de l’utilisation des travailleurs étrangers par l’organisation au cours de la dernière année. Awasis Child Care mentionne que cet examen a révélé que l’organisation était en conformité avec les règles sur l’immigration.

CBC a demandé à Awasis Child Care si l’une de ces enquêtes avait pris en compte les documents publiés en 2015 par Nanjing Youtai. L’organisation a déclaré que l’examen provincial de janvier 2017 s’était penché sur le sujet et qu’Awasis Child Careétait en règle avec l’organisme de réglementation provincial.

Cependant, dans un courriel, un porte-parole de la province laisse entendre que le gouvernement de la Saskatchewan ne connaissait pas le site web chinois lorsque l’examen a été entrepris en 2017. La province a aussi indiqué que cette analyse a permis de confirmer l’absence de lien entre l’employeur (Awasis Child Care) et les allégations relatives à l’enquête de l’ASFC [à propos de Qi Wang].

Selon le porte-parole de la province, le gouvernement de la Saskatchewan fait des vérifications auprès de 400 employeurs chaque année pour s’assurer de leur conformité avec les règles liées à l'immigration.

Un dépanneur, en hiver.

Le propriétaire du dépanneur Good Spirit Market est Mike Fritzler, qui était auparavant propriétaire de l'entreprise Fact Computers.

Photo : CBC

Pour sa part, Mike Fritzler, qui est propriétaire du dépanneur Good Spirit Market, a dit ne pas se souvenir d'une lettre du gouvernement envoyée le 25 novembre 2015 à l’adresse de son entreprise lors d’un entretien téléphonique avec un journaliste de CBC.

Cette lettre approuvait la demande de Good Spirit Market pour offrir un poste de superviseur à un ressortissant étranger au coût de 22 $ de l’heure.

La seule explication possible, selon Mike Fritzler, est que la situation soit liée à Qi Wang, ce dernier étant l’unique consultant en immigration avec qui il a travaillé par le passé.

CBC a tenté de joindre Qi Wang par l’entremise de son avocat afin d’obtenir une entrevue ou de lui offrir l’occasion de répondre aux propos de Mike Fritzler.

L'avocat, Aaron Fox, a rétorqué qu'il n'était pas approprié pour son client d'émettre des commentaires à cet effet, puisque le processus judiciaire est en cours.

La date du procès devrait être connue vendredi.

Avec les informations de Geoff Leo, CBC

Saskatchewan

Immigration