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Mordant, souffle et douceur : 3 écrivaines à découvrir pour leurs styles bien à elles

Les trois livres sont présentés debout, sur une marche de béton, avec de petits arbustes verts en arrière-plan

Trois nouveautés littéraires de la rentrée automnale

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Valérie Lessard

Entre coups de gueule et coups au coeur, Marie-Pier Lafontaine, Annie-Claude Thériault et Anne Cathrine Bomann signent des nouveautés littéraires aux registres tout aussi différents que captivants.

Avec Chienne et Agathe, Marie-Pier Lafontaine et Anne Cathrine Bomann proposent chacune une première offrande. Alors que la Québécoise nous assène uppercuts et crochets bien tournés, la Danoise tricote des relations humaines porteuses d'espoir.

De son côté, la Gatinoise d'origine Annie-Claude Thériault continue de finement creuser le filon du besoin d'appartenance et du legs de la filiation, à cheval sur l'Atlantique, dans son troisième roman, Les Foley.


Chienne : attention à la plume incisive de Marie-Pier Lafontaine

Le roman est déposé sur un banc de métal.

«Chienne», premier titre de Marie-Pier Lafontaine, est publié chez Héliotrope.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

L’écriture de Marie-Pier Lafontaine nous saute à la gorge. Y plante ses effets de plume. Crue. Cruelle. Violente. Résolument féministe. Implacable de lucidité. Et portée par le désir à la fois viscéral et réfléchi de faire de son parcours d’enfant abusée par son père une véritable oeuvre littéraire.

Ce papa-ogre ne l’a jamais violée. Il a pourtant trouvé mille et une façons de lui faire peur, de lui faire mal, de la blesser. De les maintenir, elle, sa soeur et leur mère (qui participe à l’inceste, écrit Marie-Pier Lafontaine), sous le joug de sa hargne. Jour après jour. Nuit après nuit. C’était une question de sang. S’arrêter avant que le sang ne coule. C’était ce que ça voulait dire, dans ma famille, être en contrôle.

Fragmentaire, son autofiction éclate les pans de sa mémoire. Cette mémoire qui, parfois, maîtrise presque l’art d’oublier à force de faire tourner en boucles les mêmes morceaux de son histoire dans sa tête. Comme un os à ronger, dans l’espoir d’atteindre une substantifique moelle et de s’en rassasier.

Car il y a de ça, dans l’écriture de la jeune trentenaire, qui signe ici un premier titre : une répétition délibérément lancinante, assurément malaisante. Comme une vis qui s’enfonce à l’infini dans la chair, dans l’âme, et qui témoigne de toutes les humiliations qu’elle a justement elle-même vécues à répétition. Jusqu’à ce qu’elle décide de transformer ce qu’elle a subi en un texte pour raconter ce qui était resté tu trop longtemps. Pour dénoncer. Pour créer envers et contre tout. Envers et contre son père, surtout.

Je n’arrive pas à écrire avec suffisamment de haine. Que m’arrivera-t-il si ce texte ne suffit pas à le tuer?se demande-t-elle.

Écrire Chienne a-t-il relevé de la catharsis, pour Marie-Pier Lafontaine? On ne peut que le lui souhaiter, bien sûr. Lire Chienne, toutefois, relève sans contredit du constat qu’une autrice est née.


Les Foley d'Annie-Claude Thériault : s'ancrer dans son héritage

Le roman est accoté sur un coussin blanc, sur un fauteuil rouge.

«Les Foley» est le troisième roman de la Gatinoise d'origine Annie-Claude Thériault.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Les patates, les doryphores qui les attaquent et la guigne qui fait notamment fuir la famine, de l’Irlande aux Maritimes. Le rouge sang de la sarracénie pourpre (Sarracenia purpurea) et ses rhizomes s’étirant à la surface des tourbières comme métaphore d’une irrépressible envie d’ancrage. Le lin à la caresse douce et rassurante sur la peau des femmes Foley, d’une génération à l’autre.

Mais aussi la présence des jumeaux (y compris un rapide clin d’oeil aux jumelles de son précédent titre, Les Filles de l’Allemand). Des pères et des frères absents ou violents. Et, surtout, la présence de femmes fortes. Un brin sauvages, voire perçues comme folles, parfois. Résilientes, résistantes, toujours. Cherchant à prendre racines là où elles pourront se tenir droites dans le vent et le regard des autres. Là où elles se sentiront chez elles, s’exprimeront dans la langue de leur choix, leur accent gorgé de thé et leur mémoire imprégnée de toffee pudding.

Dans Les Foley, Annie-Claude Thériault renoue habilement avec le souffle de la saga familiale qui transcende les frontières. De Cobh, en Irlande, en 1847, à Miscou, au Nouveau-Brunswick, en 2019, l’écrivaine trace les parcours de cinq générations de femmes avides de survivre. D’aimer, même tout croche. De trouver leur place dans le paysage et le temps qu’elles habitent. De faire durer, chacune à sa manière, la lignée des Foley. Et de puiser dans cet héritage la force de regarder droit devant.


Agathe d'Anne Cathrine Bomann : le réconfort du contact humain

Le roman est posé, debout sur des dalles de patio, près d'une plate-bande de fleurs mauves.

Premier roman de l'écrivaine - et psychologue - danoise Anne Cathrine Bomann, «Agathe» a été traduit dans une vingtaine de langues.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Il a fait carrière en tant que psychanalyste et se prépare à prendre sa retraite, à 72 ans, après quelque 50 ans de pratique. Elle s’appelle Agathe et déboule dans son cabinet alors qu’il ne lui reste que 753 consultations au compteur.

Elle souhaite être effacée, confie-t-elle au psychanalyste. Ce dernier réalise que de n’avoir jamais aimé quelqu’un rendra peut-être sa mort plus facile à accepter, mais que ça rend plus difficile de vivre d'ici là.

Entre ces deux êtres solitaires en quête de sens(ations) à donner à leur existence naîtra une sorte de tendresse affectueuse qui pourrait bien leur permettre de commencer à combler le vide qui les habite.

Il y a la délicatesse de l’écriture de la psychologue danoise Anne Cathrine Bomann (fort bellement rendue en français par sa traductrice, Inès Jorgensen). Il y a l’ambiance feutrée enveloppant ses personnages. Il y a aussi le rythme savamment ralenti pour rendre compte du passage du temps et des émotions provoquées, chez Agathe comme chez le septuagénaire désabusé, par leur rencontre. Tout, dans ce roman, me rappelle l’oeuvre du Québécois Jacques Poulin (Le Coeur de la baleine bleue, Volkswagen Blues, Le Vieux Chagrin…), que j’affectionne particulièrement.

On se laisse bercer par l’humanité simple, et non simpliste, du quotidien du psychanalyste. Et, surtout, on trouve réconfort dans cet espoir qu’il n’est jamais trop tard pour entrer en contact avec les autres. Ni pour se voir soi-même tel(le) qu’on est.

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