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Un stratagème illégal d’immigration cible les provinces de l’Atlantique

Enquête raconte la plus importante fraude en matière d’immigration de l’histoire canadienne.

Un stratagème frauduleux exploite les failles du programme pilote d'immigration au Canada atlantique, selon une enquête de CBC.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Certains sites Internet à l’étranger consacrés à l’immigration présentent les provinces de l’Atlantique comme ayant les critères les moins exigeants et ils offrent illégalement la résidence permanente au Canada pour un paiement de 170 000 $ et quelques mois de travail sans salaire.

Le stratagème vise des immigrants potentiels, particulièrement en Asie, qui sont disposés à payer des sommes importantes pour avoir rapidement une nouvelle vie au Canada, mais c’est illégal.

Des cas existent dans les trois provinces maritimes, selon plusieurs intervenants.

Beaucoup d’employeurs canadiens et d’immigrants qui ont obtenu le statut de résident permanent ont participé à ce genre de fraude sans se faire prendre, affirme une consultante en immigration établie à Charlottetown, Erica Stanley.

Mme Stanley dit recevoir tellement d’appels quotidiens de gens qui cherchent un emploi fictif qu’elle a dû retenir les services d’une autre entreprise pour traiter ces appels. Bien des gens qui l’appellent sont convaincus qu’elle vend des emplois comme des bonbons, dit-elle.

Erica Stanley, consultante en immigration à Charlottetown.

Erica Stanley, consultante en immigration à Charlottetown, affirme avoir déjà été approchée au sujet de la possibilité d'offrir des emplois fictifs à des immigrants potentiels.

Photo : CBC/Rob LeClair

Erica Stanley dit entendre parler d’ententes illégales depuis deux ans. Les activités frauduleuses nuisent à son entreprise et à la réputation de sa profession, souligne-t-elle.

Quelqu’un lui a même offert jusqu’à 100 00 $ pour une simple réunion afin de discuter d’associer des candidats à des emplois fictifs, selon elle.

Il est très difficile pour les autorités de détecter ces activités, car les fraudeurs exigent de l’argent comptant et rien n’est documenté, souligne Mme Stanley.

Un programme d'immigration accélérée

Le stratagème vise le programme pilote d’immigration au Canada atlantique, qui a été lancé par le gouvernement fédéral en 2017 pour répondre aux besoins du marché du travail à l’échelle locale sous la supervision des provinces. Les immigrants admis dans le programme obtiennent leur statut de résident permanent plus vite qu’avec d’autres programmes, soit en six mois environ.

En principe, les entreprises participantes font une demande au programme pour embaucher du personnel qu’elles n’arrivent pas à trouver localement. Contrairement à d’autres programmes qui mènent à la résidence permanente, les immigrants potentiels dans ce cas font directement affaire avec les employeurs. Le gouvernement supervise peu les négociations.

Le problème, c’est que des agences profitent d’une faille dans le programme. Elles arrivent à convaincre des immigrants de payer dans certains cas des milliers de dollars. Elles convainquent aussi des entreprises canadiennes, en les soudoyant, d’employer ces candidats sans salaire ou de produire de fausses feuilles de paie.

Des journalistes de CBC se sont fait passer pour un couple chinois pendant quelques semaines en correspondant avec l’agence WonHonTa Immigration Service, à Toronto, qui dit aider des immigrants potentiels et des employeurs dans les provinces de l’Atlantique.

Page d'accueil du site web de WonHonTa Consulting.

WonHonTa Consulting, basé à Toronto, s'engage à aider les ressortissants chinois à obtenir le statut de résident permanent au Canada.

Photo : WonHonTa Consulting Inc.

WonHonTa a publié un article sur WeChat, un réseau social populaire en Chine, expliquant comment la « grande majorité » des gens utilisent le programme pilote d’immigration au Canada atlantique. « Bien, vous payez, nous vous embauchons. Le salaire est aussi payé par les candidats et noté chaque mois dans les livres de compte », dit-elle dans son article.

Les rouages du stratagème

Un gestionnaire d’une société chinoise affiliée à WonHonTa, Jiacheng Song, a expliqué à un journaliste de CBC qui se faisait passer pour un candidat qu’il travaille directement avec des entreprises pour s’assurer que les transactions sont faites avec des comptes bancaires personnels afin d’éviter le fisc. « Pour être franc, des employeurs travaillent avec nous. Nous leur donnons de l’argent et ils acceptent de parrainer nos candidats à l’immigration », a écrit Jiacheng Song.

Les journalistes de CBC, toujours en se faisant passer pour des candidats, ont aussi parlé à une directrice de WonHonTa à Toronto, Liu Xin. Si les candidats choisissent de ne pas faire le travail convenu, a-t-elle expliqué, l’agence demande à l’employeur de produire une fausse feuille de paie pour que la documentation soit conforme aux exigences des autorités fédérales.

Le candidat dans cette situation serait tenu de payer de l’impôt comme si son emploi était réel.

Après des semaines de correspondance, WonHonTa a proposé aux journalistes de CBC un emploi dans une garderie de la région d’Halifax et un contrat qui exigeait un paiement de 170 000 $. Les journalistes ont insisté pour avoir le nom de la garderie, et l’agence a dit qu’il s’agissait de Daydreams.

La garderie Daydreams Childcare Center, à Bedford, nie catégoriquement être mêlée aux affaires de WonHonTa. La copropriétaire Colleen Dempsey assure qu’elle ne connaît pas cette agence.

L'extérieur de la garderie Daydreams de Bedford, en Nouvelle-Écosse.

Une société chinoise affiliée à WonHonTa s'est servie du no, de cette garderie de Bedford pour proposer un emploi dans cette garderie de Bedford. La garderie n'était pas au courant.

Photo : CBC/Robert Short

Mme Dempsey explique qu’elle a embauché une personne qui détenait une autorisation d’emploi ouverte et qu’elle a ensuite fait une demande au programme pilote d’immigration au Canada atlantique pour employer cette personne à temps plein. Elle n’a jamais envisagé d’embaucher d’autres travailleurs, dit-elle.

Daydreams et d’autres entreprises désignées comme des employeurs dans le cadre du programme sont vulnérables en cas d’arnaques parce que leurs noms figurent sur une liste publique, indique Mme Dempsey. Elle soupçonne que quelqu’un s’est ainsi servi du nom de sa garderie.

WonHonTa a aussi publié plusieurs « histoires de succès » et des offres d’emplois au Nouveau-Brunswick, dont un emploi d’opérateur d’une machine à coudre à Saint-Jean.

Lorsque les journalistes de CBC ont révélé à WonHonTa et à la société chinoise affiliée qu’ils n’étaient pas un couple chinois cherchant à vivre au Canada, Jiacheng Song a dit avoir raconté des faussetés qui font partie d’une « stratégie de marketing ». Sans cela, a-t-il indiqué en entrevue, l’agence n’aurait jamais de clients.

La recherche d’un « billet gagnant »

Les employeurs qui participent au programme pilote d’immigration au Canada atlantique n’ont pas à payer de frais au gouvernement, contrairement à d’autres programmes d’immigration. De plus, certaines exigences en matière de langue et d’éducation sont réduites pour les candidats.

Il s’agit en quelque sorte d’un billet gagnant pour émigrer au Canada, ce qui peut être très tentant pour certaines personnes qui sont parfois disposées à payer ce qu’on leur demande, explique Andrew VanSlyke, de l’entreprise GV5 Consulting qui connaît bien le programme pilote.

Des agences à l’extérieur du Canada offrent leurs services de coordination en échange d’une partie importante du profit, selon M. VanSlyke. Plusieurs de ces entreprises contreviennent aux lois en Nouvelle-Écosse, dit-il, en offrant gratuitement leurs services à des employeurs, ce qui suscite facilement leur intérêt, et elles finissent par faire payer beaucoup d’argent par les candidats.

Andrew VanSlyke et Erica Stanley sont pour leur part des consultants autorisés en immigration. Ils aident les candidats à s’acquitter de formalités administratives, à rédiger leur curriculum vitae et à préparer leur entrevue d’emploi en échange de quelques centaines de dollars. Ils sont autorisés par le gouvernement fédéral à toucher ces honoraires pour leurs services.

Il est frustrant de voir le programme pilote d’immigration au Canada atlantique être ciblé à cause de ses failles, ajoute Mme Stanley. Cela revient à percevoir les Maritimes comme étant le paillasson du Canada ou un purgatoire, dit-elle.

L’enquête journaliste de CBC révèle aussi que la Saskatchewan est également ciblée par des fraudes en matière d’immigration et que la somme exigée dans ce cas atteint 180 000 $.

Des mesures pour prévenir la fraude

Les gouvernements des trois provinces maritimes soulignent l’importance accordée à l’intégrité du programme.

Des mesures sont mises en oeuvre au quotidien pour détecter et prévenir la fraude, assure une porte-parole de l’Office d’immigration de la Nouvelle-Écosse, Tracy Barron. La province ne divulgue aucun détail sur ses activités de prévention de la fraude.

Le ministère du Travail du Nouveau-Brunswick indique qu’il a déjà rejeté des demandes à cause de fausses déclarations ou parce que l’authenticité de l’offre d’emploi ou de la demande n’était pas suffisamment démontrée, explique la porte-parole Sarah Bustard.

Le gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard souligne que le programme pilote d’immigration est populaire et positif pour l’économie de la province. La province a quand même créé un poste pour veiller sur le respect des règles et sur l’intégrité du programme.

Le programme pilote d’immigration au Canada atlantique suscite bien des envies en Asie, selon un avocat de Toronto qui se spécialise en immigration, Vincent Lalonde. Il dit avoir récemment fait un voyage au Vietnam et toutes les entreprises du domaine qu’il a visité à cette occasion lui ont posé des questions à ce sujet ou lui ont demandé s’il pouvait les aider à faire accepter leurs candidats dans le programme.

Vincent Lalongde, avocat spécialisé en immigration

Vincent Lalonde, avocat spécialisé en immigration, affirme que le programme pilote d'immigration au Canada atlantique est très populaire en Asie.

Photo : CBC

Les personnes qui souhaitent immigrer au Canada ont rarement accès à un employeur dans le pays ni à des ressources dans leur langue maternelle, ce qui les pousse à chercher l’aide d’agences, explique Vincent Lalonde.

Le gouvernement fédéral, selon lui, pourrait faciliter les choses pour les candidats. Les programmes fédéraux d’immigration sont faits pour répondre aux besoins du Canada, souligne M. Lalonde, mais il dit croire qu’en général on n’examine pas comment ils peuvent être perçus, mis en marché ou utilisés à l’étranger.

D’après un reportage d’Angela MacIvor, de CBC

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