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Les « avancées environnementales » de Trudeau assombries par Trans Mountain

Quel bilan peut-on faire des quatre années de Trudeau en environnement?

Plusieurs rangées de tuyaux en avant-plan avec des trains et des montagnes en arrière-plan.

Le bilan du gouvernement Trudeau en environnement est fortement assombri par l'achat du pipeline Trans Mountain pour 4,5 milliards de dollars.

Photo : Radio-Canada / Kyle Bakx

Étienne Leblanc

Les libéraux ont été élus en promettant de grands changements en environnement. Des experts estiment que des gestes importants ont été posés et ont fait avancer les choses. Mais ces bons coups ont été complètement éclipsés par l'achat controversé de l'oléoduc Trans Mountain.

Quelques jours à peine après avoir été nommée ministre de l'Environnement et des Changements climatiques par son nouveau patron, Catherine McKenna est envoyée d'urgence à Paris pour représenter le Canada à la conférence des Nations unies sur le climat, la fameuse COP21.

Après presque une décennie du règne conservateur de Stephen Harper, le gouvernement Trudeau, élu en partie pour ses promesses vertes, tient à envoyer un message clair à la communauté internationale : sous sa gouverne, le Canada redeviendrait un leader en matière d'environnement.

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, prenant la parole à la conférence de Paris sur le climat.

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, à la conférence de Paris sur le climat

Photo : Radio-Canada

En adhérant à l'Accord de Paris en décembre 2015, quelques semaines seulement après son arrivée au pouvoir (le gouvernement Harper s'était retiré du protocole de Kyoto en 2011), le nouveau premier ministre donnait le ton : il souhaitait corriger les choses. Ce qu'il a fait en bonne partie, estiment plusieurs experts. Avec un gros bémol.

Reconstruction après les années Harper

Les années Harper ont été dures pour l'édifice canadien de protection de l'environnement. 

Il s'agissait d'abord de remettre en place ce que l'ancien gouvernement avait défait, ce qui n'était pas rien, dit Catherine Potvin, professeure de biologie à l'Université McGill. 

Parmi les gestes les plus marquants de l'ère Harper : 

  1. Le retrait du Canada du protocole de Kyoto en 2011
  2. La révision du mode d'évaluations environnementales dans le but de réduire les obstacles pour les projets pétroliers et gaziers
  3. Les coupes importantes dans les fonds de recherche scientifique sur la question climatique 
  4. L'interdiction pour les experts du gouvernement de s'exprimer publiquement sur des sujets relatifs à leurs expertise

Le gouvernement libéral a hérité d'une situation très difficile, et ils ont tenté de redresser la barre à plusieurs égards, dit Annie Chaloux, professeure à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke. 

Avec le gouvernement précédent, on avait eu un démantèlement des mesures de protection environnementale,  ajoute Karel Mayrand, directeur général pour le Québec et l'Atlantique de la Fondation Suzuki.  

Les libéraux promettaient ainsi un énorme chantier : 

  • La mise en place d'un prix sur le carbone à l'échelle nationale
  • La refonte du système des évaluations environnementales
  • Des investissements dans les transports collectifs et dans les infrastructures vertes
  • Le retour de la science et des scientifiques au centre des décisions politiques
  • La réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES)

Et la liste s'allonge.

Rien dans le programme, toutefois, ne parlait de l'achat d'un oléoduc.

Ce gouvernement-là nous laisse avec quelques très importantes avancées, mais aussi avec une patate chaude qui s'appelle Trans Mountain, dit la professeure Potvin.

La politique d'expansion des sables bitumineux du gouvernement précédent a été maintenue, donc on se retrouve avec un très bon bilan environnemental, mais une politique énergétique qui va à l'encontre de la politique environnementale, dit Karel Mayrand.  On est dans le domaine de la contradiction.  

Les avancées :

La tarification du carbone

La plupart des experts consultés sont d'avis que l'imposition d'une tarification du carbone à l'échelle nationale a été la mesure la plus audacieuse du gouvernement Trudeau.  

Un système en vertu duquel Ottawa impose un seuil minimum de tarification, mais laisse aux provinces la liberté de mettre en place le système de leur choix et d'en récolter les revenus.

La portée de la juridiction fédérale en matière d'environnement et d'énergie étant relativement limitée, les moyens d'agir au Canada sur la question des émissions de gaz à effet de serre sont assez restreints.

C'est très, très difficile d'avancer sur les changements climatiques dans une fédération comme le Canada, dit Catherine Potvin.  Je ne crois pas qu'ils avaient d'autres options.

Même si le système est contesté par quelques provinces, dont l'Alberta, la Saskatchewan et l'Ontario, Annie Chaloux va dans le même sens : S'il y avait une approche à faire pour faire passer une politique de tarification carbone partout au pays, c'était la bonne.  Mieux vaut des normes minimales pour l'ensemble des provinces que laisser les provinces à elles-mêmes parce que c'est ce qu'on a fait au cours des 10 à 15 dernières années et la situation ne fait que se détériorer, dit la professeure.

Un panneau disant : Hanna soutient le charbon, les vaches, le gaz et le pétrole, non à la taxe carbone.

Un panneau à l'entrée du village de Hanna montre que certains résidents ne sont pas du tout d'accord avec les politiques du gouvernement albertain.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

En 2008, sous la direction de Stéphane Dion, les libéraux avaient perdu les élections sur la question de la taxe sur le carbone.

Ça me permet de rappeler à quel point ça prend du courage politique pour un parti qui a perdu les élections sur le sujet de la tarification du carbone, de revenir une dizaine d'années plus tard et de la réintroduire, dit Karel Mayrand.  

Les évaluations environnementales

Un des legs de Stephen Harper aura été la révision du système canadien d'évaluation environnementale. Avec la loi omnibus C-38 adoptée en 2012, le gouvernement conservateur a transformé en profondeur la façon dont les projets pétroliers et gaziers étaient évalués. La loi donnait le pouvoir d'évaluation à l'Office national de l'énergie, qui n'avait jusqu'alors que le rôle de réglementer la construction et l’exploitation des oléoducs et des gazoducs interprovinciaux et internationaux.

La loi omnibus de Stephen Harper imposait aussi une restriction sur la participation des citoyens et des groupes environnementalistes aux consultations publiques liées aux nouveaux projets pétroliers et gaziers. Seules les personnes « directement affectées » par un projet pouvaient participer aux audiences.

Le ministre Bill Morneau regarde vers le bas lors d'une allocution.

Le ministre des Finances, Bill Morneau, blâme le processus d'évaluation environnementale du gouvernement Harper pour le jugement défavorable rendu par la Cour d'appel fédérale.

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

  • Les libéraux auront remis en place l'essentiel du système d'évaluation environnementale qui existait avant en faisant adopter la loi C-69, après une âpre bataille au Sénat. L'Agence d'évaluation d'impact du Canada a été créée et l'Office national de l'énergie – aujourd'hui appelé la Régie de l'énergie du Canada – a retrouvé son rôle initial.  

On sent qu'il y a une volonté réelle du gouvernement de mieux intégrer la donne environnementale dans tous les projets de développement et ça, ce n'est pas quelque chose qu'on doit négliger, pense Annie Chaloux.

Le transport et les infrastructures

Le parti de Justin Trudeau a dépensé ou engagé 55 milliards de dollars pour des projets de transport en commun et d'infrastructures vertes partout au pays. À titre d'exemple, le prolongement de lignes de métro à Montréal et Toronto ou le tramway de Québec devraient voir le jour en partie grâce à ce nouvel argent.

Ça prend du temps avant de voir les effets des projets de transport en commun sur les émissions de GES, mais à long terme on a besoin de ces investissements, dit Karel Mayrand.

Dans le cadre du Programme d'infrastructures, les libéraux ont aussi mis en place une norme qui n'a pas fait la manchette, mais qui est très appréciée des observateurs du milieu. L'Optique des changements climatiques est une règle qui oblige ceux qui veulent profiter de l'argent du Programme d'infrastructure de démontrer que leur projet contribuera directement à la réduction des émissions de GES.

Le retour de la science de l’environnement dans la fonction publique

Le gouvernement Harper avait interdit aux scientifiques du gouvernement d'intervenir sur la place publique ou de répondre aux questions des journalistes sans l'accord du bureau du premier ministre.

Il avait aussi imposé de nombreuses coupes budgétaires dans la recherche scientifique reliée aux enjeux climatiques.

Justin Trudeau devant un tableau de salle de classe.

Justin Trudeau en avril 2016.

Photo : PMO / Adam Scotti

Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement Trudeau a posé un geste symbolique important : il a redonné en bonne partie la liberté de parole aux experts scientifiques du gouvernement.  

Il a aussi engagé de nouveaux fonds de recherche pour le climat, bien que plusieurs scientifiques critiquent la lenteur du retour à la normale. Ces investissements devraient se traduire, entre autres, par la naissance de l'Institut sur le climat, annoncé en avril dernier.  

Cet organisme indépendant sera formé d'experts représentant plus de 15 organisations de partout au Canada afin de donner des avis scientifiques sur les questions climatiques.  

De plus, le gouvernement libéral a demandé à ses experts de produire trois grands rapports scientifiques sur l'évolution des changements climatiques au pays, sous le modèle des rapports du Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC).  

Le premier rapport, sur l'état des changements climatiques au Canada, a été publié en avril dernier. Les deux autres, sur les répercussions et sur les façons de s'y adapter, devraient être publiés au cours des prochains mois.

En vrac

D'autres avancées sont dignes de mention, dont : 

  • L'élimination progressive des centrales au charbon d'ici 2030 

  • La protection de 14 % des zones marines et côtières (ce qui dépasse les cibles fixées en 2015) 

  • La fermeture de zones de pêche afin de protéger les baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent 

  • L'interdiction des microbilles et l'interdiction du plastique à usage unique en 2021 

  • La restructuration de Parcs Canada, dont les budgets avaient été largement coupés sous le gouvernement Harper 

  • La création du poste de Scientifique en chef du Canada (aboli sous le gouvernement Harper).

Un paysage désertique avec, au centre, une centrale camouflée par une épaisse fumée blanche

De la fumée s’échappe des cheminées d'une centrale thermique au charbon.

Photo : Reuters / Jim Urquhart

L'ombre du pipeline

Malgré ces points positifs, le bilan du gouvernement en environnement est fortement assombri par l'achat du pipeline Trans Mountain pour 4,5 milliards de dollars.

Quand il s'agit d'évaluer le bilan environnemental des libéraux, c'est de loin le geste qui a le plus marqué l'imaginaire collectif. La nationalisation de l'oléoduc a laissé l'impression dans le public que les libéraux ont fait le contraire de ce qu'ils promettaient.

Face à l'adversité, ils ont répété à qui voulait l'entendre qu'il est possible de développer l'économie tout en protégeant l'environnement.

Les gens ne croient pas à ce message-là; ils ont l'impression qu'il y a un mensonge sous-jacent au discours présenté par les libéraux, affirme la professeure Chaloux, de l'Université de Sherbrooke.  On ne peut pas dire d'un côté qu'on va faire plus vert, se faire élire en disant qu'on va faire la différence, et de l'autre essayer de rendre l'économie brune plus efficace.

En achetant l'oléoduc, le gouvernement fédéral devient partie de l'industrie pétrolière, donc perd sa distance et en quelque sorte, nationalise le risque, ajoute la biologiste Catherine Potvin.

Les militants anti-pipeline ne se gênent d'ailleurs pas pour être visibles lors des événements de campagne de Justin Trudeau.

Des gens rassemblés tiennent des pancartes de protestation.

Des gens se sont rassemblés dans le centre-ville de Vancouver pour manifester après l'annonce du gouvernement Trudeau quant à l'achat du pipeline Trans Mountain.

Photo : The Canadian Press / DARRYL DYCK

Au final, ça nous amène dans une situation où les émissions de GES des sables bitumineux vont essentiellement effacer tout ce que les autres provinces ont réalisé comme réduction ailleurs au pays, s'inquiète Karel Mayrand.

La professeure Potvin est d'avis que le gouvernement Trudeau a manqué de courage : La perception est très négative, parce que ça démontre l'incapacité du gouvernement fédéral de vraiment prendre le taureau par les cornes; parce que la plus grande source d'émissions au Canada, c'est l'industrie pétrolière et gazière. Le gouvernement n'a pas vraiment réussi à l'inclure dans un plan de transition pour les changements climatiques.

Les mêmes cibles que Stephen Harper

Très critique du gouvernement Harper quant à sa politique de lutte contre les changements climatiques, le gouvernement Trudeau a pourtant adopté les mêmes cibles de réduction des émissions (réduction de 30 % d'ici 2030 par rapport au niveau de 2005).

Les cibles proposées par le gouvernement Trudeau devraient en principe nous amener à un seuil d'émissions de 513 mégatonnes (Mt) en 2030.

Or, selon les chiffres du ministère de l'Environnement et des Changements climatiques, la politique environnementale actuelle nous mènera plutôt vers un niveau de 592 Mt en 2030. Il y a donc un écart de 79 Mt, selon l'aveu même du gouvernement.

Il y a des éléments qui ne vont pas de manière si positive, dit Annie Chaloux. Ce qu'on voit, c'est que les émissions canadiennes continuent à s'accroître malgré la mise en place du cadre pancanadien, on est très loin de l'atteinte de notre cible prévue pour 2030.

Sous le gouvernement Trudeau, les émissions de GES n'ont pas cessé de croître. Entre 2016 et 2017 (les derniers chiffres disponibles), les émissions canadiennes de GES ont augmenté d'environ 1 %.

Le trafic matinal à Montréal

Circulation dense à l'entrée du pont Champlain

Photo : Radio-Canada / Mathieu Daniel Wagner

Subventions aux énergies fossiles

En 2009, les pays du G20 s'étaient engagés à mettre un terme « progressivement » aux subventions « inefficaces » pour l'industrie des énergies fossiles.

En 2015, Justin Trudeau a promis de respecter cet engagement. Bien que certains efforts aient été faits, les résultats semblent difficiles à mesurer.

En avril dernier, dans son rapport annuel, la commissaire fédérale à l'environnement et au développement durable a reproché au gouvernement le fait que sa définition du terme « inefficace » était si vaste qu'elle pouvait difficilement évaluer si les subventions étaient efficaces ou non.

Elle a aussi déploré le « manque de rigueur » du ministère de l'Environnement et des Changements climatiques pour ne pas avoir su dresser une liste complète des subventions en question.

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