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analyse

La pression politique aura-t-elle raison des banques centrales?

Le président de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell, s'adresse aux journalistes à la Maison-Blanche.

Le président de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell, s'adresse aux journalistes à la Maison-Blanche.

Photo : Reuters / Carlos Barria

Gérald Fillion

Il est bien possible que Stephen Poloz quitte la Banque du Canada en 2020, à la fin de son mandat de sept ans. Il est prévu également que Mark Carney laisse sa place à la Banque d’Angleterre en janvier 2020, en pleine crise du Brexit. Et Jerome Powell doit se demander ces jours-ci pourquoi il a accepté l’offre de la Maison-Blanche en novembre 2017, soit celle de devenir président de la Réserve fédérale. Le président Trump l’a traité de crétin cette semaine.

Au-delà des insultes du président des États-Unis, qui accuse la Réserve fédérale de ralentir l’économie américaine, il se passe ici quelque chose qui n’est pas à négliger et qui pourrait modifier le travail des banques centrales. La pression politique est de plus en plus forte. Le populisme grandit, et la colère des citoyens, déçus de la mondialisation, ne s’apaise pas. Et l'on pourrait assister à la montée de la politisation du travail des banques centrales.

Dans un texte publié en août dernier, l’ancien sous-gouverneur de la Banque du Canada Jean Boivin explique, avec d’autres anciens dirigeants de banques centrales, les causes de cette perturbation. « Il y a un mécontentement politique grandissant parmi les économies les plus importantes, dit-il, et les banques centrales font partie des cibles. » 

Les banques centrales et les inégalités

De l’avis de Jean Boivin, Elga Bartsch, Stanley Fischer et Philipp Hildebrand*, « les inégalités grandissantes ont alimenté une forte réaction envers les élites. Il y a plusieurs causes aux inégalités, à commencer par les technologies, la dynamique du "tout au vainqueur" et la mondialisation. La crise financière mondiale de 2007-2009 et le sauvetage obligé des institutions financières trop grandes pour faire faillite sont venus ajouter du carburant à la réaction populaire. [...] Et les outils de la politique monétaire eux-mêmes sont venus amplifier les inégalités – et c’est perçu comme tel, d’ailleurs – en poussant à la hausse les prix des actifs détenus par seulement une petite fraction de la population. »

Aujourd’hui, les banques centrales sont davantage identifiées comme étant l’élite qui favorise les plus riches aux dépens d’une population désarmée, impuissante et qui s’appauvrit. Les propos du président Trump à l’endroit de Jerome Powell tendent d’ailleurs à amplifier cette perception. C’est pourquoi Jean Boivin lance un appel en faveur d’une meilleure coordination des politiques des gouvernements et des banques centrales. 

Pourquoi propose-t-il une telle chose? Il n’y a qu’à regarder l’état de la situation actuellement. Les marchés boursiers battent des records parce que les banques centrales annoncent des baisses de taux d’intérêt et des rachats d’actifs. Les banques centrales stimulent l’économie et injectent de l’argent dans le marché, ou, du moins, annoncent leur intention d’aller dans cette direction. Cette politique stimule la bourse. 

Les rendements sont exceptionnels depuis le début de l’année, avec une hausse d’environ 20 % pour le S&P 500. Cette situation profite grandement et clairement aux mieux nantis de la société, ce qui tend à faire grandir les écarts de richesse. 

Puisque les banques centrales en viennent à alimenter ces inégalités, Jean Boivin craint des répercussions politiques importantes. Une non-coordination entre les décisions des banques centrales et des gouvernements peut mener à des dérapages économiques qui viennent alimenter les frustrations et les déceptions de millions de citoyens. 

« Les gouvernements, et non pas les banques centrales, écrivent Jean Boivin et ses collègues, sont ultimement responsables des enjeux d’inégalités et de redistribution. Et une plus grande utilisation des outils de politique fiscale est nécessaire pour contrebalancer l’impact des politiques des banques centrales sur les inégalités, incluant l’impact de la politique monétaire. C’est pourquoi nous croyons que les frontières entre les politiques monétaire et fiscale vont continuer d’être floues – et c’est pourquoi un cadre clair pour réduire les risques est nécessaire. Sans ce cadre clair, les pressions politiques vont grandir à plusieurs niveaux. »

Des banques centrales plus efficaces 

De passage à RDI économie mercredi, Jean Boivin, qui fait partie des candidats potentiels à la succession de Stephen Poloz, a proposé une solution visant à favoriser les liens entre les politiques fiscale et monétaire pour permettre aux banques centrales d’intervenir plus directement et plus rapidement en cas de récession pour soutenir la consommation. 

« S’il y a une récession ou un ralentissement plus marqué [...], le coffre à outils est pas mal vide dans les banques centrales, et ça soulève la question sur ce qu’on peut faire de plus, a dit Jean Boivin sur nos ondes. Ça ne sera pas en baissant les taux; on sait que dans les taux à court terme, il n’y a pas beaucoup d’espace. Les taux à long terme, en Europe, on a déjà plus des deux tiers d’obligations qui offrent des taux négatifs. [...] Dans ce contexte, c’est un gros canal de transmission de la politique monétaire qui est finalement terminé. Donc, la question, c’est de savoir comment on arrive à stimuler l’économie sans reposer sur une baisse de taux. Et c’est là qu’on arrive à une coordination plus importante. »

Jean Boivin donne l’exemple d’un fonds d’urgence, qui pourrait être mis en place pour permettre aux banques centrales d’avoir un outil supplémentaire pour intervenir en cas de récession.

L’idée principale, c’est qu’on doit avoir une façon d’aller plus directement stimuler l’économie en mettant de l’argent dans les mains de ceux qui peuvent le déployer de façon plus active.

Jean Boivin, ancien sous-gouverneur de la Banque du Canada

Cette proposition soulève aussi des questions sur l’indépendance des banques centrales face aux gouvernements. Mais force est de constater que le mur de Chine entre les deux politiques est déjà ténu. En Europe, la Banque centrale a appelé à des mesures fiscales gouvernementales supplémentaires pour stimuler l’économie. Le président de la Banque centrale européenne a laissé entendre que son institution ne pouvait être la seule à soutenir l’économie; que c’était au tour des gouvernements d’agir. 

Taux négatifs

Comme mon collègue Mathieu Gobeil l’explique bien dans un texte publié vendredi matin sur notre site, les tensions entre la Chine et les États-Unis ralentissent l’économie mondiale, poussant les taux d’intérêt à la baisse, au point d’arriver en territoire négatif. 

Le taux d'intérêt imposé aux banques sur leurs dépôts en Europe a été abaissé à -0,5 %, ce qui veut dire que les banques commerciales doivent payer pour laisser dormir leurs liquidités à la Banque centrale européenne. Cela a pour but de les inciter à prêter davantage aux consommateurs et aux entreprises.

En France, en Allemagne et en Finlande, notamment, les taux sur une majorité d’obligations sont négatifs. Les acheteurs d’obligations acceptent ainsi de ne pas retrouver leur capital entier à l’échéance. C’est dire combien l’acheteur d’une telle obligation peut être pessimiste sur le rendement éventuel d’autres actifs!

Le 21 août dernier, le gouvernement allemand a émis des obligations à échéance dans 30 ans à un taux négatif de -0,11 %. Berlin voulait récolter 2 milliards d’euros avec cette émission. Elle a trouvé preneur pour 824 millions d’euros, ce qui est quand même élevé, compte tenu du rendement négatif proposé.

Concrètement, cela veut dire qu’une banque, qui doit payer 0,5 % pour laisser son argent à la banque centrale européenne, a clairement intérêt, finalement, à payer 0,11 % au gouvernement allemand pour acheter de ces obligations. 

Voyez-vous, pour stimuler une économie qui ralentit, le gouvernement peut baisser les impôts, et les banques centrales peuvent baisser les taux d’intérêt et injecter de l’argent dans les marchés financiers. Mais au point où nous sommes – c’est-à-dire à des taux d’intérêt à 0 %, voire des taux négatifs –, la proposition de Jean Boivin mérite certainement d’être considérée. 

* Elga Bartsch a été chef économiste pour l’Europe au sein de la firme Morgan Stanley et a travaillé dans plusieurs organisations économiques d’Allemagne. Jean Boivin a été sous-gouverneur à la Banque du Canada et sous-ministre délégué au ministère des Finances du Canada. Stanley Fischer a été gouverneur de la Banque d’Israël et membre du conseil de la Réserve fédérale des États-Unis. Philipp Hildebrand a été président de la Banque nationale de Suisse et a travaillé au Fonds monétaire international (FMI). 

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