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Rendre le vote obligatoire pour améliorer le taux de participation, une fausse bonne idée?

Une main tient le collant sur lequel est inscrit : J'ai voté! On reçoit ce collant dans les bureaux de vote après avoir voté.

Selon des données préliminaires, environ 55 % des Manitobains ont voté lors des élections provinciales, mardi.

Photo : Radio-Canada

Thibault Jourdan

Au Manitoba, l’élection provinciale a attiré un peu plus de 55 % des électeurs. C'est l’un des taux de participation les plus bas en 60 ans, ce qui relance l'idée de rendre le vote obligatoire.

Selon des chiffres préliminaires, 472 575 Manitobains se sont rendus aux urnes lors de l’élection de mardi. Avec 853 378 inscrits, cela représente environ 55 % des électeurs qui ont exprimé leur vote, comparativement à un peu plus de 57 % en 2016.

Cette tendance à la baisse du taux de participation n’est pas nouvelle : elle s’observe de manière continue depuis au moins les années 80.

« Je n’ai pas été surpris [que le taux de participation] ait encore décliné. En fait, je m’attendais à ce qu’il diminue encore plus », affirme Christopher Adams, professeur de sciences politiques à l’Université du Manitoba.

« Mais, voir que près de la moitié des Manitobains ne sont pas allés voter, c’est assez décevant », ajoute-t-il.

La convocation de ces élections un an plus tôt que la date prévue, en plein été, le chevauchement avec les élections fédérales et le fait que la victoire des progressistes-conservateurs était largement attendue pourraient avoir joué dans la motivation des électeurs, selon le politologue.

Les électeurs ont tendance à voter quand ils ont le sentiment que leur voix compte vraiment, qu'elle a un impact.

Christopher Adams, professeur de sciences politiques à l’Université du Manitoba

Un taux de participation globalement en baisse

Le Manitoba est loin d’être une exception. Globalement, à l’échelle du Canada, le taux de participation a tendance à diminuer depuis plusieurs décennies.

C’est le cas notamment en Ontario et en Alberta ainsi qu’aux élections fédérales.

Le vote obligatoire, une fausse bonne idée?

En Alberta, le taux de participation à la dernière élection fait presque figure d’exception durant les 20 dernières années. Avec 64 %, il a connu un bond de près de 10 points de pourcentage, par rapport à l’élection de 2015.

À l’inverse, à deux reprises depuis 1997, moins de la moitié des électeurs inscrits ont participé à l’élection de leur gouvernement. Cela a été le cas en 2004, avec un taux de participation de 44,7 %, et en 2008 où il a dépassé très légèrement 40 %.

L’Ontario aussi a connu un taux de participation plus élevé en 2018 que lors de l’élection précédente. Mais, là encore, en 2011, moins de la moitié des Ontariens avaient voté. Le taux de participation s’était établi à 48,2 %.

Les élections fédérales enregistrent des taux de participation généralement supérieurs aux élections provinciales. La tendance, cependant, est la même et le taux de participation, globalement, s’érode.

En 1993, 69,6 % des électeurs canadiens étaient allés voter. En 2004, le taux de participation était tombé à 60,9 %, avant d’atteindre 58,8 % en 2008.

Même si la participation a fortement augmenté en 2015 pour atteindre 68,3 %, on est tout de même loin des taux qui frôlaient les 80 % dans les années 50 et 60.

Rendre le vote obligatoire?

Pour contrer la baisse du taux de participation et assurer une certaine légitimité dans les élections et le système démocratique canadien, certains plaident pour l’instauration du vote obligatoire.

C’est le cas de Robert Asselin, politologue à la Munk School, de l’Université de Toronto, et ancien conseiller du premier ministre Justin Trudeau.

Je pense que, essentiellement, le vote obligatoire changerait la culture politique et amènerait les gens à s’informer davantage et à participer davantage à la démocratie, explique-t-il.

Le vote obligatoire existe dans plusieurs pays, comme la Belgique, l'Australie, le Brésil, le Luxembourg ou encore l'Argentine.

Le vote obligatoire ne force pas les électeurs à voter pour un parti en particulier. L’obligation est vraiment de se rendre à l’urne et de faire un choix, précise Robert Asselin. L’électeur peut donc, par exemple, annuler son vote, rejeter les partis ou encore voter blanc.

On a tendance à penser que, dans une démocratie représentative, les représentants font tout le travail, mais la base de notre système repose sur le fait que ce sont les citoyens qui élisent ces représentants. Si la grande partie des gens décident que ça ne vaut même pas la peine d’élire des représentants, notre démocratie s'affaiblit.

Robert Asselin, politologue

Le vote obligatoire permet d’augmenter le taux de participation mais aussi, par ricochet, d’améliorer de façon qualitative la vie démocratique, pense le politologue.

Dans notre système électoral, il est assez facile de gagner une majorité sans qu’il y ait beaucoup de gens qui aient voté. C’est, à mon avis, un problème.

Robert Asselin, politologue, Munk School, Université de Toronto

L’accessibilité, la clé de la participation?

Christopher Adams, politologue à l’Université du Manitoba, est contre le vote obligatoire. Je pense que les gens devraient voter parce qu’ils en ont le désir, parce qu’ils veulent participer au processus démocratique.

Son inquiétude principale réside dans le fait que des gens iraient voter sans donner de l’importance à leur vote.

Je pense qu’on verrait plus de votes annulés, des gens qui voteraient pour n’importe qui sans savoir qui est vraiment le candidat ou le parti qu’il représente...

À ses yeux, rendre le vote plus accessible est la clé pour contrer la baisse du taux de participation. L’approche générale est de réduire les barrières du vote. Que ce soit en termes de documents d’identification de l’électeur, d’accès rapide et facile à un bureau de scrutin...

Il faut faire comprendre aux gens que le vote est un “bien social”, que c’est une bonne pratique en tant que citoyen. Cela passe par l’éducation, dès l’école, dit-il.

Avec la notion du vote volontaire, les gens ont au moins réfléchi à la raison pour laquelle ils veulent voter et pourquoi ils se rendent aux urnes.

Christopher Adams, politologue à l’Université du Manitoba

Si le but du vote obligatoire est uniquement d’avoir un taux de participation plus élevé sans avoir des citoyens plus engagés et éduqués, je ne pense pas que ça soit vraiment la solution, estime Caro Loutfi, directrice générale de l’organisme L’Apathie c’est plate, qui vise à stimuler le vote des jeunes.

Pour nous, le problème, c’est qu’on a des citoyens qui ne participent pas de multiples façons dans notre démocratie et qu’ils ne prennent pas forcément le temps de s’éduquer sur les enjeux.

Pour nous, le taux de participation est un indicateur de succès, mais ça n’aide pas forcément les jeunes à s’éduquer, à s’informer.

Caro Loutfi, directrice générale de l’organisme L’Apathie c’est plate

Robert Asselin est bien conscient de cette réalité. Il assure qu’il ne [prétend] pas que [le vote obligatoire] réglerait tous les problèmes et que, soudainement, il n’y aurait pas de [problèmes] de déficit démocratique. Pour lui, c’est juste une des solutions qui doivent être envisagées.

Cette solution a été écartée dans un mémoire au sujet du vote obligatoire (Nouvelle fenêtre) présenté en 2016 devant le Comité spécial sur la réforme électorale de la Chambre des communes. L’auteur, qui n’était autre que Paul Thomas, ancien professeur émérite en études politiques à l’Université du Manitoba, écrivait : À mon avis, il n'y a aucune raison impérieuse d'adopter le vote obligatoire au Canada pour le moment.

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