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TIFF : Des films qui montrent une autre réalité de l'immigration

Un homme assis dans un train regarde au dehors par la fenêtre.

Le documentaire Mon cousin anglais suit Fahed, un immigré algérien en Angleterre, qui décide de retourner vivre dans son pays d'origine.

Photo : Courtoisie du TIFF

Rozenn Nicolle

Le Festival international du film de Toronto (TIFF) s’achève alors que les élections fédérales, déclenchées plus tôt cette semaine accaparent désormais les manchettes. Dans les films à l’affiche au TIFF comme dans les débats politiques, un thème commun revient souvent : celui de l’immigration. La façon d'aborder le sujet, elle, diffère pourtant.


Des histoires humaines

Je ne voulais pas faire un film sur les migrants, ou un film sur l’immigration. Mon film, c’est un film sur des gens, des personnes, comme vous et moi, se défend, d’entrée de jeu, la réalisatrice Hind Meddeb. Son documentaire Paris Stalingrad suit le parcours de nouveaux arrivants ayant trouvé refuge dans la Ville Lumière, Paris.

En 2016, il a commencé à y avoir d’énormes campements de rue où les gens vivaient dans des conditions complètement indignes dans une des villes les plus riches du monde, déplore-t-elle.

Une jeune femme pose pour la caméra devant des plantes d'intérieur.

La réalisatrice du film « Paris Stalingrad », Hind Meddeb.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Le point de départ, ça a été de voir la gravité de ce qu’il se passait dans ma ville et de me dire "qu’est-ce que je peux faire?" Je fais des films, donc je vais filmer, pour témoigner, pour montrer ce qu’il se passe, parce que c’était très peu couvert par les médias.

Hind Meddeb, réalisatrice

Parisienne et fille d’immigrés maghrébins, Hind Meddeb est allée à leur rencontre et a commencé à suivre leurs parcours, pendant des mois et même des années, s’attardant particulièrement sur un jeune poète soudanais, Souleyname.

Sa poésie permettait de dire des choses plus fortes que n’importe quels interviews ou témoignages, commente Hind Meddeb.

Un jeune homme se tient assis près d'un pont devant la Seine à Paris.

Souleymane est un jeune réfugié originaire du Darfour, au Soudan, et personnage central du documentaire « Paris Stalingrad ».

Photo : Courtoisie du TIFF

Les images qu’elle a tournées montrent des raids répétitifs des services de police parisiens sur la place où ces réfugiés ont élu domicile, collectivement, dans un souci d’entraide et de solidarité, et en l’absence d’une meilleure prise en charge de la part des autorités.

Très souvent, sur ces questions d’immigration, de migrants, de réfugiés, c’est beaucoup des chiffres, des numéros, des foules, quelque chose d’assez abstrait, un phénomène qu’on va décrire, mais on va rarement aller vers l’individu. Je voulais reconnecter avec ça, explique Hind Meddeb.

Karim Sayad, lui, a trouvé l'inspiration dans son entourage pour réaliser son film documentaire Mon cousin anglais, puisqu’il a suivi son propre cousin, Fahed, qui a quitté l’Algérie pour l’Angleterre en 2001, et s’apprête à retourner vivre dans son pays natal.

Un homme marche dans la rue en portant un chandail d'une équipe de soccer.

Le documentaire « Mon cousin anglais » de Karim Sayad suit le cousin du réalisateur, Fahed, qui a quitté l’Algérie pour l’Angleterre en 2001 et envisage maintenant de retourner dans son pays natal.

Photo : Courtoisie du TIFF

C’était un peu rendre hommage à un personnage très proche que j’admire de par son courage et de par ce qu’il a réussi à atteindre, explique le documentariste.

Mais il souhaitait aussi prendre l’image de l’immigration à contrepied. On dépeint un peu l’Europe comme un paradis que tout le monde veut rejoindre et qu’on veut maintenant protéger de ces gens-là, affirme-t-il.

Faire ce film, c’était montrer que ce n’est pas aussi simple que ça, et inverser le point de vue en prenant quelqu’un qui est venu améliorer sa vie et qui, après 20 ans, en a marre et veut rentrer.

Karim Sayad, réalisateur

De son côté, la réalisatrice Sophie Deraspe avoue qu’au début de l’écriture de son scénario, on n’était pas dans une telle crise comme on le vit actuellement. Son film Antigone est une adaptation libre et contemporaine de la tragédie grecque du même nom, dont la trame de fond est le combat d’une jeune femme contre l’injustice.

Portrait d'une jeune femme issue d'une capture d'écran d'un film.

Le rôle d’Antigone est tenu par Nahéma Ricci, une actrice qui a également été remarquée pour participer au programme Rising Star («Étoile montante») du TIFF.

Photo : Avec la permission de TIFF

En apportant à sa version des sujets tels que l’intégration d’une famille venue d’Algérie dans la société québécoise, la violence policière, le système judiciaire, les menaces d’expulsion du pays et la volonté de se tenir debout et droit face au pouvoir, la réalisatrice aborde de nombreux débats de société.

Mon moteur, c’était un moteur d’empathie, pas tant un moteur politique à ce moment-là.

Sophie Deraspe, réalisatrice

Si son œuvre est une fiction inspirée d’une pièce datant de plus de 2500 ans, sa pertinence, de nos jours, est ce qui a poussé la réalisatrice à explorer son adaptation. Mais elle aussi avait envie de dépasser les idées préconçues. On est dans une superficialité des jugements alors qu’on ne sait pas ce qui est vécu, ce par quoi les gens sont passés.


Instrumentalisation politique

Tous admettent avoir voulu parler de façon humaine et de proposer des points de vue différents sur un enjeu qu’ils jugent très politisé.

Il est clair que la majorité des représentations sur la question est souvent simpliste et détournée à des fins politiques et électoralistes, lance Karim Sayad. C’est une manière de détourner et de ne pas parler des vraies questions, renchérit la réalisatrice de Paris Stalingrad.

Dans le discours politique, l’imaginaire c’est de nous faire croire que tous nos problèmes viennent des étrangers.

Hind Meddeb, réalisatrice

Pour Sophie Deraspe, il est aussi question d'un certain système dans lequel se trouve notre société.

Je pense que la plupart des êtres humains sont bien intentionnés, on est de bonne foi, on est de bon cœur, mais en même temps jusqu’où on est prêt à déranger notre confort pour déranger le système qui lui, n’est pas empathique, s'interroge-t-elle.

La réalisatrice québécoise, Sophie Deraspe,  en entrevue avec Radio-Canada Ontario.

La réalisatrice québécoise, Sophie Deraspe.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Ce système-là il n’est pas le plus adéquat pour nous et le courage d’Antigone et l’inspiration qu’elle suscite, c’est de savoir se tenir droite, intègre devant ce système.

Sophie Deraspe, réalisatrice

Une question de temps

Pour les deux documentaristes, ce qui permet au cinéma de raconter différemment ces histoires, c’est la possibilité de prendre le temps.

Le cinéma nous permet de rencontrer des humanités, de rencontrer l’autre et de prendre le temps de cette rencontre, indique Hind Meddeb.

Dans les médias, on est dans un rapport d’efficacité, de rapidité, il faut aller vite et on n’a pas le temps, pas le temps de rester avec les gens.

Hind Meddeb, réalisatrice

Le temps de rencontrer, le temps de produire, mais aussi le temps que le public se donne pour voir ces films. Si on peut sortir de ce film, se donner le temps de le regarder pendant 1 h 20, et dix minutes après se poser des questions sur la prochaine fois qu’on passera devant un kebab, où qu’on verra ces invisibles qui font tellement dans notre vie quotidienne, et bien, c’est gagné, croit Karim Sayad.

Un jeune homme avec des lunettes pose devant une porte en verre.

Karim Sayad, réalisateur du documentaire « Mon cousin anglais »

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Ce sera une maigre contribution à amener un peu de complexité et de nuance au débat.

Karim Sayad, réalisateur

Sophie Deraspe, elle, se dit optimiste pour l'avenir. On va arriver à plusieurs voix, à offrir un cinéma où plusieurs paroles vont être entendues, plusieurs réalités vont être vues, vont êtres interprétées, vont être magnifiées par le cinéma, prévoit-elle.

Reste encore pour ce cinéma à trouver son public. Antigone, en tant que fiction déjà acclamée par la critique, trouvera facilement le chemin des salles. Pour les deux documentaires, la route sera probablement moins évidente.

C’est un film qui a beaucoup de mal à sortir, c’est un film qui dérange, en France, pour le moment, il n’a pas été diffusé, confie Hind Meddeb à propos de Paris Stalingrad, saluant au passage la programmation du TIFF pour avoir sélectionné son film.

C’est très important qu’il puisse venir à Toronto parce que parfois la critique que l’on fait, intérieure, de son propre pays, elle a du mal à être entendue et ça peut revenir de l’étranger, conclut-elle avec espoir.

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