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Le conseiller Rick Chiarelli aurait demandé à une femme si elle travaillerait sans soutien-gorge

L'élu a nié les allégations d’une femme qui a porté plainte auprès du commissaire municipal à l’intégrité.

Rick Chiarelli pendant une réunion du conseil municipal.

Rick Chiarelli (à gauche) a répondu aux allégations par le biais de son avocat, lequel a écrit que le conseiller « s'est toujours comporté en fonction des normes morales et éthiques les plus élevées ».

Photo : Radio-Canada

CBC

Une femme a déposé une plainte formelle auprès du commissaire à l’intégrité de la Ville d'Ottawa, alléguant que le conseiller municipal Rick Chiarelli lui a posé des questions inappropriées de nature sexuelle lors d’une entrevue d’embauche, notamment si elle accepterait de se rendre à certains événements liés au travail sans porter de soutien-gorge.

La plaignante a raconté à CBC avoir rencontré l'élu dans un café Starbucks, un dimanche après-midi à la fin juin. Elle a affirmé que lors de l’entrevue, M. Chiarelli lui a demandé si elle était ouverte à l’idée de porter des déguisements à des événements comme le Comiccon, une conférence annuelle destinée aux amateurs de superhéros et de bandes dessinées.

Je n'arrivais tout simplement pas à croire ce qui se passait. Je me disais : ''En 2019, comment est-ce possible?''

La plaignante

La femme allègue que M. Chiarelli lui a ensuite montré, sur son téléphone cellulaire, la photo d’une ancienne employée vêtue d’un déguisement évocateur qu’elle avait porté lors d’un événement populaire.

Elle a dit que le conseiller du quartier Collège lui a ensuite demandé : Qu'est-ce que tu ne porterais pas? Puis, elle lui a demandé ce qu’il voulait dire par ça, ce à quoi il aurait répondu : Eh bien, [y] iriez-vous sans soutien-gorge?.

Elle assure avoir été abasourdie par cette réponse et avoir dit à M. Chiarelli qu’elle n’était pas à l’aise avec cette proposition.

Le conseiller lui a montré une autre photo

La femme a dit que le conseiller lui a montré une autre photo présentant une femme portant un chandail décolleté avec le logo du Canada. La photo avait été prise de côté et vous pouviez voir le torse [de la femme] et clairement voir qu’elle ne portait pas de soutien-gorge, a poursuivi la femme en entrevue avec CBC.

CBC a accepté de ne pas divulguer le nom de la plaignante, puisque cette dernière craint de ne pas pouvoir trouver de travail à l’avenir. Elle redoute aussi de violentes réactions, surtout sur les médias sociaux.

Le diffuseur public n’a pas non plus donné son nom à M. Chiarelli, mais a fourni à l'élu des détails, notamment la date, le lieu et l’heure de l’entrevue, ainsi que des précisions sur les allégations.

CBC a parlé avec six autres employées et ex-employées. Cinq d’entre elles ont dit qu’elles avaient entendu M. Chiarelli faire des commentaires inappropriés sur un lieu de travail. Deux d’entre elles ont déclaré à CBC que M. Chiarelli avait aussi mentionné de ne pas porter de soutien-gorge.

Des mains de femme sont posées sur une table.

Cette femme, que CBC a accepté de ne pas identifier, allègue que Rick Chiarelli lui a posé des questions inappropriées pendant un entretien d'embauche pour un emploi à l'hôtel de ville d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Jean Delisle

Chiarelli a décliné les demandes d’entrevue

CBC a essayé pendant plusieurs jours d'entrer en contact avec M. Chiarelli pour qu’il commente ces allégations. Son avocat, Bruce Sevigny, a finalement répondu par écrit vendredi dernier. La lettre de l'avocat ne parle pas d'allégations spécifiques, mais les qualifie de fallacieuses.

La lettre indique aussi que M. Chiarelli s’est toujours comporté conformément aux normes morales et éthiques les plus élevées, et en pleine conformité avec le code de conduite et la politique sur la violence au travail et le harcèlement au travail de la Ville d'Ottawa, de même qu'avec le Code des droits de la personne de l’Ontario.

Me Sevigny mentionne aussi des informations spécifiques que le conseiller aurait récemment reçues, lesquelles laisseraient croire à des motifs et des tactiques hautement inappropriés en relation avec les allégations mensongères.

Vendredi en fin d’après-midi, CBC a répondu par courriel à Me Sevigny, détaillant les allégations contre M. Chiarelli et demandant toute information pertinente en lien avec cette histoire.

Seconde lettre de l’avocat

Lundi après-midi, l’avocat de M. Chiarelli a envoyé une seconde lettre à CBC, déclarant qu'il avait conseillé à son client de s'abstenir complètement de répondre aux allégations.

Par l'intermédiaire de son avocat, le conseiller Chiarelli s'est opposé à être accusé de mauvaise conduite par une personne non identifiée.

Si quelqu'un veut faire ce type d'allégation contre un homme de famille respecté, un bâtisseur de communauté et un membre du conseil municipal depuis trois décennies, il devrait au moins être prêt à fournir une divulgation complète et juste et à soutenir publiquement l'allégation.

Bruce Sevigny, avocat du conseiller Rick Chiarelli

Selon la lettre, M. Chiarelli n’avait pas été informé de la plainte formelle déposée contre lui auprès du commissaire à l’intégrité.

Cela serait complètement inapproprié pour le conseiller Chiarelli de tenter de répondre à toute allégation en dehors du processus obligatoire de plainte formelle, qui est très certainement soumis à des exigences de confidentialité strictes, a écrit l'avocat du conseiller.

La lettre indique également qu'avant d'être contacté par CBC, le conseiller Chiarelli n'était pas au courant de ces allégations spécifiques. Ce second message de Me Sevigny ne fournit aucune information additionnelle sur les motivations inappropriées mentionnées dans sa première lettre.

Une affiche indiquant l'adresse de l'hôtel de ville d'Ottawa, au 110, avenue Laurier Ouest.

Une affiche et un drapeau devant l'hôtel de ville d'Ottawa (archives)

Photo : Radio-Canada / Jean-Sébastien Marier

Le conseiller décrit comme une « bonne personne »

CBC a parlé séparément à 5 femmes qui ont travaillé au bureau de M. Chiarelli ces 18 derniers mois, et à une sixième femme qui a récemment travaillé pour le conseiller et qui est retournée travailler pour lui ces dernières semaines. Toutes ont fait part d’expériences de travail différentes au bureau de M. Chiarelli.

La femme qui travaille actuellement avec l'élu a dit à CBC que ce dernier est une bonne personne et qu’elle n’a jamais été témoin d’un comportement inapproprié.

En fait, la plaignante a contacté cette personne pour lui demander si elle avait déjà vécu une expérience la rendant mal à l'aise alors qu’elle travaillait pour M. Chiarelli. Elle a répondu que non, et que travailler pour le bureau du conseiller était une expérience géniale .

Une autre femme contactée par CBC a dit qu’elle avait choisi de porter des déguisements à un événement familial et amical dans le quartier. Par exemple, a-t-elle ajouté, elle s’était déguisée en personnage de Harry Potter à une occasion et en personnage de Disney à une autre.

Des « commentaires inappropriés »

Cinq femmes ont dit qu’elles avaient entendu M. Chiarelli formuler des commentaires inappropriés au bureau, incluant une blague qu’il répétait. Cette dernière portait sur le fait qu’il fallait désinfecter l'un des bureaux, puisqu'une ancienne employée y avait fait l'amour avec un autre conseiller.

Deux des femmes ont dit que le conseiller aurait aussi mentionné l'idée d’assister à des événements sans soutien-gorge. Une des femmes a affirmé que lors d’une entrevue l’année dernière, le conseiller avait décrit des vêtements évocateurs que d’autres employées avaient portés, et lui demandait ce qu’elle pensait à l’idée de porter des chemises qui dévoilaient le côté de la poitrine d’une femme.

La femme a dit qu’elle a répondu au conseiller qu’elle n’aurait pas besoin qu’on lui dise quoi porter. Elle a obtenu l’emploi.

Plus tôt cette année, M. Chiarelli a soulevé le sujet avec une autre employée dans un échange par messages textes, après que la femme lui eut demandé conseil sur le type de robe qu’elle devrait porter pour une cérémonie de remise de prix.

Rien qui fait trop salope, a répondu le conseiller. Mais dépendamment de la robe, pas de soutien-gorge requis. La lettre de l'avocat de M. Chiarelli ne fait pas de référence à cette allégation.

En anglais, on peut notamment lire « Donc, [une tenue] féminine élégante et sexy ».Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Rick Chiarelli aurait écrit à une employée qu'elle n'avait pas besoin de porter un soutien-gorge. CBC a masqué le numéro de téléphone cellulaire du conseiller, mais a pu vérifier que le message provenait bel et bien du numéro de M. Chiarelli.

Photo : Gracieuseté

La plaignante en « état de déni »

La plaignante a dit qu’elle avait commencé à chercher du travail au printemps parce que son contrat de 90 jours avec le gouvernement fédéral prenait fin au début de l'été.

Une amie qui avait déjà travaillé pour un ancien conseiller municipal d’Ottawa a transmis son curriculum vitae à une personne qui travaille actuellement pour les conseillers à l’hôtel de ville. Le CV de la femme s'est ensuite retrouvé dans une banque de CV que les conseillers peuvent utiliser lorsqu'ils recherchent de nouveaux employés.

La plaignante a dit qu’elle n’avait jamais postulé directement pour travailler au bureau de M. Chiarelli et qu’elle ne connaissait personne qui travaillait pour lui. Elle a reçu un courriel de l’élu en juin lui demandant si elle cherchait toujours un emploi, puis ils ont convenu de se rencontrer dans un café Starbucks de Bells Corners, le dimanche 23 juin, en début d'après-midi.

La plaignante a dit que l’entrevue d'embauche, qui a duré plus de deux heures, a débuté normalement. M. Chiarelli a décrit l’emploi, qui consistait notamment à gérer les communications, le site Internet et les médias sociaux, ainsi qu’à assister à des événements en soirée une ou deux fois par semaine.

Une tournure étrange

Puis, l’entrevue a pris une tournure étrange, selon la plaignante. L'élu de 55 ans — qui est en politique depuis l’adolescence — n’aurait pas cessé d’insister sur le fait que son équipe va à différents types d’événements, a-t-elle affirmé. Quand elle lui a demandé ce qu’il voulait dire, M. Chiarelli lui aurait répondu que ses employées aimaient beaucoup les déguisements pour adultes.

C’est à ce moment que M. Chiarelli se serait lancé dans une discussion détaillée sur la façon dont au moins une des employées avait l’habitude de s’habiller à certains événements et lui aurait montré des photos. M. Chiarelli lui a demandé si elle avait envie d’assister à des événements sans soutien-gorge, a affirmé la femme.

Elle allègue qu’à un moment pendant l’entrevue, M. Chiarelli a regardé de haut en bas ses bras et ses jambes nus — elle portait une robe d'été — et a demandé quelles parties de son corps elle ne voulait pas montrer en public.

J’étais dans un état de déni, a dit la plaignante à CBC. Je n'arrivais tout simplement pas à croire ce qui se passait. Je me disais : en 2019, comment est-ce possible?

Des plantes se trouvent dans l'édifice, devant une affiche avec le nom du conseiller.

Le bureau de quartier du conseiller Rick Chiarelli à la Place Ben Franklin

Photo : Radio-Canada / Jean Delisle

Un processus de recrutement bizarre

La plaignante a dit que l'élu a aussi décrit une stratégie bizarre pour recruter des bénévoles, laquelle consistait à ce que des femmes de son bureau aillent dans des bars pour boire avec des hommes et les draguer. Les employées étaient alors censées faire pression sur les hommes pour qu’ils deviennent bénévoles pour M. Chiarelli.

Le conseiller lui aurait dit que quand les hommes seraient ensuite contactés par les femmes qu’ils avaient rencontrées, ils ne seraient pas en mesure de dire non, car ils n’admettraient jamais qu’ils étaient saouls et qu’ils les draguaient.

Une femme qui travaillait pour M. Chiarelli a expliqué que le conseiller voulait qu’elle recrute en secret des bénévoles en allant dans des bars, en faisant boire les hommes, en les laissant croire que j’avais couché avec eux, puis en faisant pression pour qu’ils deviennent bénévoles. La femme a dit qu’elle n’avait jamais fait ça.

La plaignante a précisé que M. Chiarelli n’avait jamais explicitement dit que pour obtenir l’emploi elle devrait porter des déguisements, être sans soutien-gorge ou aller dans des bars pour draguer des hommes.

Le samedi 6 juillet, M. Chiarelli l’aurait appelée pour lui offrir le poste et lui dire qu’elle pourrait porter ce qu’elle voulait. Elle a refusé l'emploi.

Un emploi tremplin

Les conseillers de la Ville d’Ottawa ont chacun un budget annuel de plus de 250 000 $, dont une grande partie sert à payer le personnel.

Bien que leurs salaires proviennent de fonds publics et que les employés des conseillers travaillent en principe pour la Municipalité, ils sont embauchés avec des contrats qui durent, au plus, jusqu'à la fin de chaque mandat du conseil municipal.

Les postes ne sont pas syndiqués. Les employés des bureaux des conseillers peuvent donc être embauchés et licenciés plus facilement qu’un employé permanent de la Ville d'Ottawa.

Mais un poste dans le bureau d’un conseiller peut aussi ouvrir la porte à d’autres occasions d’emploi, et c’est pour cette raison que ce type de contrat est en vue. Il n’est pas inhabituel pour un assistant de conseiller d’obtenir par la suite un emploi à la Ville à temps plein, comprenant tous les avantages et la sécurité qui viennent avec.

Certains anciens assistants de conseillers sont eux-mêmes entrés en politique. De plus, travailler dans un bureau de conseiller est un excellent moyen de créer des liens avec la communauté. En d’autres termes, c’est un emploi qui peut ouvrir des portes.

« Je veux juste faire le bon choix »

La plaignante a dit qu’elle était livide en sortant de l’entrevue d'embauche et qu’elle avait immédiatement appelé sa mère, sa colocataire, puis — plus tard — l’amie qui avait transmis son CV.

CBC a parlé séparément à la colocataire et à l’amie de la femme, lesquelles ont corroboré la version des événements de la plaignante.

Cette dernière a contacté CBC peu après son entretien d'embauche, à l'insistance de son superviseur au gouvernement fédéral, avec qui nous avons également parlé. CBC a rencontré la plaignante pour la première fois le 28 juin.

Elle a dit qu'elle souhaitait raconter son histoire parce qu'elle ne voulait pas qu'on pose à d'autres femmes le même genre de questions que celles qu'on lui avait posées. Je veux juste faire le bon choix, a-t-elle confié à CBC.

Des contacts avec les ex-employées

La plaignante a déclaré qu'elle avait également essayé de contacter d'anciennes employées de M. Chiarelli pour en apprendre davantage sur leurs propres expériences. La femme a trouvé quelqu'un sur le site Reddit qui a dit qu'elle avait brièvement travaillé pour le conseiller, mais qu’elle avait démissionné. Cette conversation était anonyme et la plaignante l'a effacée.

Par l'intermédiaire de sa connaissance à l'hôtel de ville, la femme a également été mise en contact avec une personne qui a travaillé pour M. Chiarelli jusqu'en 2018. Cette femme, qui est retournée travailler au bureau de l'élu au cours des dernières semaines, a déclaré à CBC qu'elle avait dit à la plaignante qu’elle avait aimé travailler pour le conseiller, n'avait jamais eu de mauvaises expériences dans son bureau et ne s’était jamais sentie mal à l’aise là-bas.

La femme a dit à la plaignante que si M. Chiarelli avait dit ou fait quelque chose qui la mettait mal à l’aise, elle devrait le lui dire directement, et il s'excusera et il ne le fera plus.

L'extérieur de l'établissement.

L'entrevue d'embauche a eu lieu dans ce café Starbucks du secteur de Bells Corners en juin.

Photo : Radio-Canada / Jean Delisle

Plainte auprès du commissaire à l’intégrité

La femme s'est rendue en personne dans la zone de réception de l’hôtel de ville pour se plaindre directement au maire Jim Watson deux jours après l'entretien d'embauche — aussitôt qu'elle l'a pu en raison de son horaire de travail. Là, on lui aurait dit qu'elle devait déposer une plainte auprès du commissaire à l'intégrité, qui est chargé de veiller à ce que les membres du conseil se conforment au code de conduite de la Ville.

Le 2 juillet, elle a envoyé par courriel une plainte au commissaire à l'intégrité de la Ville d'Ottawa, Robert Marleau. CBC a vu une copie du courriel.

Vendredi dernier, elle a signé un affidavit dans lequel elle affirme la véracité de sa version des événements — une étape nécessaire pour formaliser une plainte.

10 jours pour répondre

M. Marleau ne peut ni confirmer ni infirmer le dépôt d'une plainte ni le fait qu'une enquête soit en cours ou non.

Selon le site Internet de la Ville, le commissaire à l'intégrité examine d'abord les plaintes pour s'assurer qu'elles ne sont pas futiles. Il fournit ensuite les détails de la plainte au conseiller en question, qui dispose de 10 jours pour répondre.

Se basant sur la réponse du conseiller, le commissaire à l'intégrité décide ensuite de poursuivre ou non une enquête formelle, qui peut inclure le recrutement d'un enquêteur externe.

En général, il garde l'identité d'un plaignant confidentielle lors de toute enquête, mais fournit suffisamment d'information sur un incident spécifique pour qu'un conseiller puisse présumer de l'identité du plaignant.

S'il s’avère qu'un conseiller a enfreint le code de conduite, le commissaire à l'intégrité peut recommander, entre autres mesures, qu’il ou elle perde jusqu'à 90 jours de salaire. Le conseil municipal a le dernier mot sur l'imposition de sanctions.

D'après le reportage de Joanne Chianello de CBC

Ottawa-Gatineau

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