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Quand votre argent devient moins alléchant pour les banques

Une plongée dans le monde inusité des taux négatifs.

Des billets de banque en dollars américains, en euro et en francs suisses étalés sur une table.

Des euros, des francs suisses et des dollars américains.

Photo : Reuters / Bernadett Szabo

Mathieu Gobeil

Des banques sur le continent européen offrent désormais des prêts hypothécaires à taux négatif, ce qui revient à payer les clients pour emprunter. Et certaines facturent au prix fort ceux qui leur confient leurs épargnes. Que révèle cette situation sur l’état de l’économie? Ce phénomène pourrait-il s’appliquer au contexte nord-américain? Explications.

Cet été, la décision de la Jyske Bank, la troisième banque du Danemark, de proposer des hypothèques de 10 ans à un taux fixe de -0,5 % a fait les manchettes à travers le monde (Nouvelle fenêtre). D’autres institutions, notamment en Suisse, ont suivi la tendance. En Allemagne, où les taux hypothécaires sont déjà à des niveaux très bas, la banque centrale s’est dite récemment ouverte à ce que les banques commerciales offrent des prêts à taux négatif.

Autrement dit, un emprunteur qui contracte une telle hypothèque jouit non seulement d’un prêt sans intérêt, mais voit la somme à rembourser réduite par rapport à ce qu’il a emprunté au départ.

L’existence d’hypothèques négatives peut sembler contre-intuitive. Mais elle trouve son origine dans la situation économique qui prévaut depuis la crise de 2008 et la politique monétaire extrêmement accommodante des banques centrales en Europe.

Les toits d'un quartier résidentiel à Hillerød, au Danemark.

Résidences à Hillerød, au Danemark.

Photo : iStock / Scharvik

Un flot inédit de liquidités

Celles-ci, au cours de la dernière décennie, ont abaissé puis gardé leurs taux directeurs très bas, dans certains cas sous la barre du zéro, et ont fait marcher leur planche à billets pour stimuler l’économie, en rachetant massivement des obligations d’État (des titres de dettes émis par les pays).

La Banque centrale européenne (BCE), et aussi d’autres banques centrales comme celles du Danemark, de la Suisse et de Suède, ont ainsi injecté des centaines de milliards dans le système financier pour tenter de relancer le crédit et la croissance.

Ceci permet à des États d’emprunter à coût nul. La situation se reflète dans les taux des obligations de plusieurs États qui sont en territoire négatif à l’heure actuelle.

En même temps, la BCE applique un taux négatif, qu'elle vient de fixer à -0,5 %, aux banques commerciales qui déposent leurs liquidités excédentaires auprès d’elle. C'est la même dynamique au Danemark, en Suisse et en Suède.

Donc, la BCE [agit ainsi] pour dissuader les banques commerciales de déposer leurs réserves à la banque centrale et plutôt les forcer de les utiliser [...] de les prêter pour stimuler l'économie, explique Benoît Durocher, vice-président directeur et chef stratège économique chez Addenda Capital.

Un panneau indique « European Central Bank - Eurosystem ».

Le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort, en Allemagne

Photo : Reuters / Kai Pfaffenbach

L’objectif de la BCE est qu’en encourageant les banques à prêter aux entreprises et aux particuliers, ceux-ci devraient à leur tour être incités à consommer et à investir.

Il devient donc économiquement plus intéressant, pour certaines banques, d’accorder un prêt hypothécaire en rétribuant légèrement le client plutôt que d’entreposer leur argent auprès de la banque centrale, qui prélève un intérêt.

La situation profite à court terme aux emprunteurs qui veulent acheter une maison. Une telle hypothèque est une aubaine.

Mais cette politique a un revers : les marges de profit des banques s'en trouvent amoindries, et elles risquent de faire payer ces frais aux clients d'une manière ou d'une autre. En effet, certaines banques demandent maintenant à leurs clients de les payer pour garder leurs économies, les dissuadant du coup d'épargner.

Poussée à l’extrême, cette situation forcerait des ménages et des entreprises à estimer qu’il est plus avantageux de détenir de l’argent comptant plutôt que des dépôts, souligne l’économiste principal de Desjardins, Hendrix Vachon, dans une récente note économique (Nouvelle fenêtre).

Si la BCE charge pour les dépôts que ces banques commerciales font chez elle, ça vient limiter leur rentabilité. Et on le voit, le système financier en Europe n'est pas ce qu'il y a de plus solide, poursuit M. Durocher. Des banques européennes procèdent d’ailleurs à des licenciements majeurs.

Dans l'esprit de la BCE, c'est ce qu'il fallait faire pour redynamiser l'économie européenne. Mais ce que la BCE a fait n'a pas porté les fruits escomptés. En fait, l'économie en Europe demeure faible de façon chronique, comparativement à l’Amérique du Nord, par exemple, où la croissance est plus vigoureuse, dit M. Durocher.

Les problèmes de l'économie européenne ne sont pas, à mon avis, de nature à être réglés par des politiques monétaires. Ça réside ailleurs, poursuit-il.

Plusieurs pays sont aux prises avec un vieillissement marqué de la population et une cohorte réduite de jeunes travailleurs.

Par exemple, la population active, en âge de travailler, en Allemagne, diminue. La contribution à l'activité économique, structurellement, va donc être plus faible. À l’extérieur, d’autres pays, comme le Japon, connaissent des problèmes semblables.

Donc on est dans une période, et c'est vrai pour la plupart des économies, où on ne peut plus s'attendre à une croissance comme on l'a connue dans les années 70, 80.

Un travailleur marche entre des rangées de bobines d'acier.

Un travailleur dans une aciérie à Duisbourg, en Allemagne.

Photo : Associated Press / Martin Meissner

Il faudrait que l'Europe utilise le deuxième levier macroéconomique qui est la politique budgétaire, renchérit Yanick Desnoyer, vice-président et économiste principal chez Addenda Capital.

Autrement dit, que les gouvernements choisissent de dépenser, comme dans les infrastructures, pour stimuler l’économie.

Par exemple, les Allemands sont en surplus budgétaire et la dette fond. Or, ils n'ont pas élaboré de plan budgétaire accommodant pour essayer de raviver la croissance dans la zone, poursuit M. Desnoyer.

Il existe donc, selon lui, une marge de manœuvre au niveau des États pour stimuler davantage l’économie.

Craintes d’une récession

Il y a dans le monde 17 000 milliards de dollars de dette qui se transige à taux d'intérêt négatif, rappelle M. Durocher, soit plus du quart des obligations émises.

Pourquoi acquérir un titre de dette d’État qui vaudra moins à l'échéance – ou même des obligations de grandes entreprises, comme Nestlé, qui affichent elles aussi des taux négatifs? C’est que ces titres constituent une valeur refuge si l’économie devait plonger en récession.

Dans le cas de l'Europe, par exemple, les investisseurs qui vont acheter des obligations allemandes de 10 ans à -0,63 % se disent, je suis prêt à payer 0,63 % comme "police d'assurance" : si la zone euro éclate, je vais me retrouver avec une dette du gouvernement allemand qui est probablement le gouvernement, en termes de gestion financière, le plus rigoureux, le plus fort. J’aurai un actif qui a quand même fait ses preuves. C'est un peu ce qu'on voit aussi avec le dollar américain et l'or. Tous les actifs qui ont une certaine vertu de valeur refuge vont pouvoir exiger des rendements moindres, explique M. Durocher.

Évidemment que la politique monétaire de la BCE a distordu les signaux de prix et de taux d'intérêt dans le marché, de sorte que les taux d'intérêt ne reflètent plus le risque de défaut de paiement des États, souligne quant à lui Yanick Desnoyers.

Il donne l’exemple de pays du sud de l’Europe, où le poids de la dette publique par rapport à l’économie est très élevé. On s'est retrouvé dans une situation où le taux des obligations italiennes de 10 ans a chuté en bas de 1 % récemment, donc le gouvernement italien peut se financer à un taux plus faible que les États-Unis! [qui sont proportionnellement moins endettés], poursuit-il.

Taux négatifs : pas en Amérique du Nord

Ces pays [européens] ont des taux complètement à terre et par ricochet, ça met une pression à la baisse sur les taux obligataires américains et canadiens, même si les économies en Amérique du Nord vont bien et que l'inflation est beaucoup plus près de la cible des banques centrales, dit M. Desnoyers.

L'économie nord-américaine en général est relativement forte, poursuit Benoît Durocher, citant les dernières données sur l’emploi au Canada. Donc, il y a peu de danger que les taux d'intérêt négatifs soient pratiqués par les banques centrales ici. Ce n'est pas approprié étant donné la conjoncture, qui est plus forte, juge-t-il.

Les taux directeurs au Canada et aux États-Unis sont en ce moment plus élevés qu’en Europe; la Banque du Canada et la Fed ont encore une marge de manœuvre pour abaisser les taux si l’avenir s’obscurcissait, étant donné le contexte économique et géopolitique actuel.

Le taux directeur fixé par une banque centrale, comme la Banque du Canada, sert à influencer l’activité économique et à réguler l’inflation. Il a une incidence sur les autres taux d’intérêt, comme les taux des prêts à la consommation et des prêts hypothécaires.

« C'est sûr que les tweets de Donald Trump et les menaces de la guerre commerciale [entre les États-Unis et la Chine], ont une influence, mais ça ne traduit pas l'essence, ça ne vient pas mettre en péril les fondements de la croissance économique », affirme M. Durocher.

Le New York Stock Exchange (NYSE) à Manhattan.

Le New York Stock Exchange (NYSE) à Manhattan.

Photo : Reuters / Andrew Kelly

Des effets pervers

Néanmoins, la persistance des taux négatifs sur une longue durée fausse l'évaluation des actifs financiers et peut engendrer des bulles, note M. Durocher. Il souligne que les investisseurs auront tendance à déplacer leurs avoirs vers des actifs plus risqués, ce qui peut constituer un danger.

Aussi, l'endettement qui demeure élevé représente un problème si les taux d'intérêts repartent à la hausse.

Économie