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Les algues bleu-vert ont carte blanche au Québec

Un lac couvert d'algues.

Des organismes qui assurent la surveillance et la protection des plans d'eau au Québec demandent au ministère de l'Environnement d’en « reprendre le contrôle ».

Photo : Associated Press / Haraz N. Ghanbari

Daniel Blanchette Pelletier

Des organisations censées surveiller et protéger les cours d'eau du Québec demandent au gouvernement de reprendre les choses en main.

La sortie de la Fondation rivières et du Regroupement des organismes de bassins versants du Québec suivait celle d’experts qui ont dénoncé cet été le désengagement du ministère de l’Environnement en matière de surveillance et de prévention des algues bleu-vert.

Les analyses sur le terrain ont tellement diminué au fil des ans qu’il est impossible, selon eux, de déterminer à quel point la prolifération a empiré dans les cours d’eau de la province. Ils assurent malgré tout que le problème est pire qu’avant.

Au plus fort de la crise des algues bleu-vert, en 2007-2008, des analyses de qualité de l’eau étaient régulièrement effectuées dans les lacs de la province par le ministère. Ce programme de surveillance, pourvu d’une enveloppe budgétaire de 200 millions de dollars sur 10 ans, a pris fin en 2017.

On ne s’en est pas encore remis, signale Alain Saladzius, le cofondateur de la Fondation rivières, dont la mission est d’œuvrer à la préservation et à la restauration de l’eau.

M. Saladzius déplore les coupes au ministère de l’Environnement, qui ont forcé les organisations comme la sienne à tenter tant bien que mal de poursuivre le travail sur le terrain avec peu ou pas de fonds publics.

On pallie l’absence du ministère autant que possible, et sans subvention, dit-il.

Le mandat de la Fondation rivières va de l’assainissement des eaux à la surveillance des infrastructures municipales et des industriels.

Ça illustre concrètement l’absence de l’État dans la prévention et la recherche de solutions pour toutes ces problématiques-là, soutient Alain Saladzius.

La pollution perdure, autant les algues bleu-vert que les rejets des systèmes d’assainissement. Le nombre de surverses continue d'augmenter. C’est tout à fait aberrant.

Alain Saladzius, Fondations rivières

Il presse Québec et son ministère de l’Environnement de reprendre le contrôle de la surveillance des plans d’eau de la province.

Deux fois plus d’argent pour les organismes de bassins versants

Une pancarte soutenant la protection des lacs contre les espèces envahissantes à proximité du Lac Achigan à Saint-Hippolyte, au Québec.

La Fondation rivières et le Regroupement des organismes de bassins versants du Québec pressent le gouvernement « de reprendre le contrôle de la surveillance » des plans d’eau.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Questionné sur ce qu’il est advenu des fonds consacrés à la surveillance des algues bleu-vert, le ministère de l’Environnement répond que le financement de base des organismes de bassins versants (OBV) a doublé depuis cette année.

L’enveloppe budgétaire qui leur est accordée est passée de 5,2 millions à 10 millions de dollars par an jusqu’en 2021.

Or, cet argent n’est pas destiné directement à soutenir l’action pour la prévention et la lutte contre les algues bleu-vert et l'eutrophisation, nuance Antoine Verville, le directeur général du Regroupement des organismes de bassins versants du Québec.

Il vise plutôt à stabiliser les ressources des organismes de bassins versants, qui manquaient déjà de fonds pour réaliser leur mission d’élaborer et de mettre à jour un plan directeur de l'eau.

Même avec l’augmentation du financement, une fois divisé entre les 40 OBV et leur regroupement, on s'entend qu’on est dans des organisations qui sont soutenues à moins de 250 000 dollars par année par l’État, insiste M. Verville.

Leur intervention se limite aussi à un rôle de concertation, pour asseoir notamment à une même table tous les acteurs de la protection des cours d’eau. La mise en place de mesures sur le terrain revient, par exemple, aux municipalités.

La situation était pourtant bien différente avant 2016. Le plan d’action détaillé du ministère de l’Environnement sur les algues bleu-vert octroyait 1 million de dollars annuellement aux OBV pour déployer des mesures concrètes sur le terrain.

Ce budget-là, spécifique à la mise en oeuvre d’actions sur le terrain, n’existe plus, déplore Antoine Verville. On a amélioré la situation des OBV, on a consolidé l’expertise, mais on n’a plus de budget dédié aux algues bleu-vert.

Alain Saladzius, de la Fondation rivières, appuie les doléances de M. Verville. Même si le budget des OBV a doublé, le travail qui leur est demandé a aussi doublé, intervient-il. Dans l'ensemble, ces organismes réalisent des prouesses.

Élargir plutôt d’abolir

Un homme lave son bateau.

Les organismes de bassins versants ont deux fois plus de financement pour remplir leur mission, mais les algues bleu-vert n'en font pas partie.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le directeur général du Regroupement des OBV, Antoine Verville, reconnaît que le ministère devait réajuster ses interventions en matière d’algues bleu-vert en fonction des connaissances acquises sur le terrain au fil des ans.

On avait peut-être surestimé la réponse qu’il fallait donner à un signalement d’algues bleu-vert. Mais maintenant, on est rendu à l’autre extrême : on la sous-estime, pense-t-il.

Antoine Verville rappelle que le problème des algues bleu-vert est encore malgré tout très présent au Québec et qu’il risque même d’empirer avec les changements climatiques.

Son organisation s’était non seulement opposée à l’abolition du programme Opération Bleu-Vert, mais avait plutôt suggéré que le plan ministériel d’intervention soit élargi pour couvrir davantage de problématiques touchant la qualité de l’eau.

Le gouvernement devrait investir massivement, selon lui, dans la protection des lacs, une richesse précieuse au Québec.

C’est une responsabilité partagée, mais il y a un manque de ressources au niveau collectif. Au Québec, il y a des centaines de milliers de lacs. Les petites municipalités ne sont pas nécessairement capables d’agir sur chacun des lacs de leur territoire.

Antoine Verville, Regroupement des organismes de bassins versants

Non seulement il manque de ressources financières pour protéger les lacs, déplore-t-il, mais encore il n’y a plus d’organisation centrale qui chapeaute toutes les initiatives au Québec.

Les algues bleu-vert : un indicateur

Des cyanobactéries, ou algues bleu-vert.

Les cyanobactéries, ou algues bleu-vert, produisent diverses toxines nocives pour les êtres humains et les animaux.

Photo : CBC / Mike Heenan

La surveillance des algues bleu-vert demeure incontournable pour déterminer l'état d'un plan d'eau, selon les experts.

Il y a un gradient de ce qui se passe dans un cours d’eau qui commence à être contaminé, soit par des apports agricoles ou encore par des apports d'origines humaines, comme les fosses septiques et les engrais, explique Sébastien Sauvé, professeur en chimie environnementale à l’Université de Montréal.

Le bloom d’algues bleu-vert, c’est la pire manifestation, soutient-il.

M. Sauvé indique que le portrait à l’échelle du Québec n’est pas rose et que plusieurs lacs, dans les Laurentides et en Estrie, par exemple, sont aux prises avec un réel problème d’algues bleu-vert.

Le petit lac Saint-François, par exemple, est en floraison chaque été à partir de la mi-juillet. La problématique est là pour rester, ajoute-t-il.

La tendance, avec le peu d'informations qu’on a, c’est qu’il y a de plus en plus de lacs qui sont affectés. La situation ne s'améliore pas.

Sébastien Sauvé, Université de Montréal

Le ministère de l’Environnement affirme avoir ajusté ses interventions sur le terrain pour s’adapter aux connaissances scientifiques et pour consacrer ses ressources davantage au contrôle des sources de pollution en phosphore plutôt qu’à la documentation, bien connue, du phénomène des algues bleu-vert.

Or, selon Sébastien Sauvé, les résultats sur le terrain se font toujours attendre. Il déplore notamment l’absence de réglementation pour limiter les engrais, herbicides et pesticides agricoles.

On pourrait trouver des pistes de solutions, déplore-t-il. Les gens commencent à se conscientiser, mais au niveau agricole, la principale source de pollution [des cours d’eau], il n’y a pas grand-chose qui a changé depuis 20 ans.

Pire encore, il est presque déjà trop tard à certains endroits, où les champs agricoles sont saturés en phosphore, et ce, pour plusieurs décennies.

Dans les lacs qui sont très, très pollués, il y a déjà tellement de nutriments dans l’eau, dans la colonne d’eau, dans le fond de l'eau et dans les sédiments, qu’ils vont y rester encore longtemps, indique M. Sauvé. L’eau de drainage va continuer d’avoir des concentrations de phosphore très élevées pendant des décennies.

Et pendant ce temps, déplorent les experts, il est quasiment impossible d'évaluer si les mesures prises par le ministère de l'Environnement et celles qui ont suivi portent réellement leurs fruits.

Protection des écosystèmes

Environnement