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Le cerveau derrière les vidéoclips de Loud dévoile ses secrets

L'artiste tient un micro d'une main et regarde la foule au loin.

Loud au Festival d'été de Québec, sur la scène loto-Quebec

Photo : Radio-Canada / Guillaume Croteau-Langevin

Justine de l'Église

Le rappeur québécois Loud ne fait rien à moitié. Tout frais sorti d’un lancement d’album historique au Centre Bell au printemps, le voici qui se pavane en hélicoptère dans son nouveau vidéoclip, lancé mardi matin, pour la chanson Jamais de la vie. Et derrière les images époustouflantes de son envol – et de son succès –, il y a une personne, un cerveau, un ami de longue date : le réalisateur William Fradette.

Loud (Simon Cliche Trudeau) et William Fradette se sont rencontrés lors de fêtes au secondaire. Ce dernier gravitait depuis toujours autour du rap; même au primaire, il faisait partie d’un groupe. Mais je n’étais pas tellement bon… mais au primaire personne n’est bon, reconnaît le grand brun avec un sourire en coin.

Il s’est ensuite essayé à la production de « beats » [rythmes] pour ses amis rappeurs. Les autres étaient meilleurs que moi. Il n’y avait pas un grand avenir là-dedans, s’amuse William Fradette.

Le rappeur est assis dans un hélicoptère et le réalisateur est accoté sur une des fenêtres de l'appareil.

Le rappeur Loud et son fidèle réalisateur, William Fradette

Photo : courtoisie

C’est en empruntant une caméra vidéo à un ami pour faire un tout premier vidéoclip qu’il a eu le déclic. J’ai compris que c’était la seule affaire dans laquelle je pouvais me lancer que les autres ne faisaient pas déjà. Je devenais de facto le meilleur, explique-t-il en éclatant de rire. Ça a continué de fil en aiguille.

Et William Fradette n’a pas chômé. En plus d’avoir réalisé des clips pour Kroy, Wasiu, Eman and Vlooper et LLA – le groupe dont Loud a fait partie jusqu’en 2016 –, le réalisateur a conçu tous les vidéoclips de la carrière solo du rappeur. Son style a rapidement fait sa marque dans le milieu, en s’imposant avec d’impressionnants plans-séquences pour plusieurs chansons du premier album, Une année record.

Tout ce travail s’est fait en symbiose avec Loud, un ami avec qui William Fradette a cohabité dans deux appartements. On a vraiment les mêmes goûts. Exactement. On ne s’obstine jamais sur des détails ou une vision. Quand j’ai une idée, je lui en parle, et je sais déjà qu’il va me dire “It's a go, action!” Et ce, au grand dam de la productrice exécutive France-Aimy Tremblay, qui doit parfois jongler avec leurs idées un peu folles.

Avec Jamais de la vie, William Fradette célèbre aujourd’hui son dixième clip pour Loud. Nous l’avons rencontré aux côtés de France-Aimy Tremblay, dans les bureaux de la boîte de production Roméo & Fils. Le réalisateur revient ici sur son œuvre et nous fait découvrir les coulisses des vidéoclips de Loud – et, en prime, de son duo avec Cœur de pirate.


Jamais de la vie

William Fradette raconte que la mise en scène au début du vidéoclip est très collée à la réalité. La conversation sur les Backstreet Boys, ils l’ont vraiment eue.

Tout ça part d’une idée qu’on a eue il y a très longtemps, avant 56K et tout, quand on n’avait pas trop de moyens ni de ressources. On s’était dit “On va juste faire le clip de la toune qui joue, comme si tu me la montrais au studio. C’est juste nous qui parlons, on vire fou et on imagine des idées de clips crazy."

Ils ont donc ramené ce concept sur la table, avec une différence importante : au lieu de seulement en discuter, on réalise l’idée folle pour vrai. Comme si, maintenant, on pouvait se permettre tout ce qu’on veut.

Et cette idée d’hélicoptères, elle est ancrée dans leur amour pour le rappeur Puff Daddy, qu’ils trouvent hilarant. Souvent dans ses clips, il est dans un hélicoptère. Et nous, on dit tout le temps “Mais attends, ce que tu ne vois pas, c’est qu’il faut un deuxième hélicoptère pour le tourner!” Et ça, c’est un gag qui revenait depuis quelques années. Et là, on a appelé France, “Qu’est-ce qu’il faut faire pour avoir deux hélicoptères?"

Ça commence tout le temps par “Hey France, j’ai une idée”…, soupire-t-elle, mi-amusée, mi-agacée.


56K

C’était le clip du premier single de la carrière de Loud. Et avec un audacieux plan-séquence dans un hangar d’avion, l’équipe voulait positionner le rappeur au sommet du « rap jeu ».

C’était de montrer que toute la danse, toute la chorégraphie, tout ça pouvait être orchestré en une prise. De montrer qu’il était comme un poisson dans l’eau. On aurait pu le faire autrement, mais c’était la manière optimale d’envoyer le signal.

Et à ceux et celles qui pensent qu’on a utilisé un faux ciel : non, l’équipe a réellement su boucler le tournage au soleil couchant. Et non, le tapis n’a pas été enlevé par tricherie, précise le réalisateur. C’est un élément ajouté comme ça, c’est juste parce que c’est fly, parce que c’est drôle. Il y a bien du monde qui pensait que le tapis avait été enlevé en postproduction, mais c’est vraiment juste deux stagiaires qui couraient avec. C’était vraiment drôle.

William Fradette adore inclure des petits clins d’œil dans ses œuvres. C’est pourquoi Puff Daddy fait une petite apparition au début de la vidéo. C’est une affiche que j’avais découpée dans un magazine que j’avais depuis que j’ai 10 ans. Je me disais “À un moment donné, on va la mettre quelque part, on va la mettre quelque part.”


Médailles

Dans cette vidéo, William Fradette a misé sur une certaine intimité.

J’avais fait une liste de gros plans que je voulais faire. Il y en a qu’on sait absolument qu’on peut faire, comme son pied qui bouge, et il y en a qu’on sait absolument qu’on ne peut pas faire. Sa pupille qui se dilate, il fallait faire ça à l’ordi avec des effets spéciaux. Et les frissons dans le cou... J’avais apporté un genre [d'instrument en forme] d'araignée que tu te passes sur la tête et qui te fait frissonner. Donc, tu avais Loud qui était assis avec son téléphone, la caméra juste ici, et moi qui lui passe ça sur la tête. Et il a dit “Yo, je frissonne fucking, man.” Mais sur la caméra, ça n’apparaissait pas. Ça a été un moment d’homoérotisme fort dans la pièce à ce moment-là, raconte-t-il en s’esclaffant.

Et William Fradette est encore en deuil de la console de jeu vidéo qui a été ruinée pour les besoins du tournage. Le pire, c’est qu’on avait le budget pour en acheter une neuve, mais je trouvais ça tellement… irrespectueux. On a tout fait pour en acheter une usagée. On a trouvé sur Kijiji. Et pour toutes les dépenses, il nous faut des factures pour les déduire des budgets. Le gars de Kijiji nous a fait une facture, ben chill.

Et au départ, il était prévu qu’on puisse voir le texto envoyé par Loud à la toute fin. On a longtemps débattu sur c’était quoi le texto. Après ça, on a convenu que c’était bien mieux qu’on ne le voie pas. Ça faisait comme dans Lost in Translation [Traduction infidèle], quand Bill Murray arrive, il dit un petit truc et elle sourit, et tu te demandes “Qu’est-ce qu’il lui a dit?”, et c’est comme “C’est pas grave, bro.”


Sometimes, All the Time

Le vidéoclip nous donne l’impression de voyager partout sur la planète. Mais devant jongler avec les horaires chargés de Loud, de Charlotte Cardin et de William Fradette, l’équipe a tout bouclé en une seule journée.

Il y a juste trois spots dans ce clip-là. Un resto sur Prince-Arthur, Vol de nuit. Il y a deux shots là-dedans, celle qui est 100 % rouge, et l’autre qui est dans un bar style d’hôtel, rouge-orange.

Aussi, l’appart, la cour intérieure, le lobby, la fenêtre : c’est tout à environ 10 pieds l’un de l’autre.

Je voulais un spot au bord de l’eau, qu’on ait l’impression d’être à la mer, qu’on ne voie pas de l’autre bord. Et on est allés sur une île proche de Châteauguay. Ça donne une perspective folle sur le fleuve. T’as l’impression qu’il n’y a rien derrière. J’ai vu qu’il y avait aussi un champ. J’arrive là, et il y a plein de cerfs. C’est presque de la vermine, c’est un problème sur l’île; c’est une zone migratoire, il y en a des centaines. On a passé 15 minutes à essayer des shots de cerfs. C’est un highlight du clip, ça met un peu de vie.


TTTTT

Le vidéoclip est un seul plan-séquence tourné lors d’un spectacle au Métropolis, à Montréal, qui était alors le plus grand spectacle de Loud en carrière. On est au rappel. Loud explique leur plan à une foule électrisée. L’équipe a une seule prise, une seule chance de réussir. Et une foule, en plan-séquence, ça se comporte bien?

Ça s’est bien passé au début, mais dès que le premier refrain a embarqué, c’était la jungle totale.

Tu te bats contre des macaques qui pitchent de la bière, t’essaies de protéger la caméra, de protéger l’artiste… Et il y a un gars qui le lâche pas! Pis yo, ce gars-là yé-tu wack? Est-ce qu’il pense qu’on va regarder ça après, et qu’on va se dire “Il est cool, ce gars-là, une chance qu’il est venu se coller. Ben non, bro, va-t’en."

Et si on regarde attentivement, on voit même William Fradette apparaître à un certain moment. Il n’a pas eu d’autre choix que d’aller tirer Loud des griffes de la foule pour le remettre sur le chemin de la caméra.

Quand le premier refrain embarque, le monde vire fou, puis on perd Simon. C’était la cohue totale, on le cherchait, on ne le trouvait pas, et à la dernière seconde du refrain, Ariel, le DOP [directeur de la photographie], il lève la caméra, puis il le pointe : “Il est là!” Et ça tombe exactement quand le refrain recommence. Et ça, c’est… un total hasard. On est allés le chercher. C’était de la grosse adrénaline.

À la fin, quand la caméra se place en position finale, c’est flou, et au moment où Simon monte sur la scène, ça revient sharp. Ça, ce n’était vraiment pas voulu. C’était un problème de remote, d’ondes, de focus et tout. Moi, j’étais en tabarnak. Je suis descendu, je me suis mis à pitcher des chaises dans la loge, j’étais tellement fâché. J’avais rien qu’une prise! Et c’est fou le nombre de personnes qui m’ont dit “C’est tellement artistique le flou à la fin.” Je ne voyais pas encore l’effet final, je voyais juste le fait qu’il y avait eu un problème.


Devenir immortel (et puis mourir)

William Fradette ne fait pas qu’exposer son talent lorsqu’il fait des plans-séquences. Ils ont tous leur utilité, argue-t-il. Comme dans cette vidéo-ci, où l’équipe a mis Loud en feu. S’il y avait eu des cuts un peu partout, les gens auraient cru que c’est un cascadeur qu’on avait fait brûler. C’est le seul outil qui permet de comprendre que c’est vraiment lui.

Et prendre en feu, ça a été tout un défi pour le rappeur. Parce qu’en fait, il mourait… de froid.

C’était insane. C’était à la mi-décembre et il faisait vraiment fret. Simon doit porter une combinaison pour faire du racing, genre Nascar, qui est anti-feu. Après ça, il a deux paires de jeans, vestes et pantalons enduits d’un liquide anti-feu. Par-dessus, il a deux chiennes de mécanicien qui sont enduites du liquide qui brûle. C’est comme si tu te mettais un coton ouaté et une veste en jeans, que tu prenais une douche de 15 minutes et que tu sortais à -20 degrés. Il est tout trempe, il fait fret. On avait prévu le filmer trois fois, mais après deux prises, il a dit “Bro, c’est trop insane.” Les éléments étaient contre nous.

William Fradette a profité de cette entrevue pour mettre quelque chose au clair : les faux billets, c'était voulu. Il y a un truc que les gens n’ont pas compris. On commence, et Simon a quelque chose qu’on appelle un Money Phone, un paquet de cash dans lequel tu parles, un genre de joke. Après ça, il l’étale, et on voit que c’est comme des faux billets blancs. Et le monde se disait “Hein, c’est des faux billets!” Je me dis “Yeah, c’est ça! Il dit que l’argent, ça ne vaut rien, pis il n’a pas d’argent.” Si on avait voulu cacher ça, on n’aurait pas fait ça!

Et pour ceux et celles qui ont l’œil plus attentif, il y a une référence culturelle à déceler dans la vidéo. Dans le clip, on voit les gars qui écoutent le film À bout de souffle. C’est un film que j’étais allé voir avec Simon au Théâtre Outremont, six mois avant. Il y a un acteur qui joue son propre rôle. Dans une conférence de presse, quelqu’un lui demande “C’est quoi votre rêve?”, il dit “Devenir immortel et puis mourir.” Quand on est sortis du film, on s’est regardés et on s’est dit “YO THAT’S A LINE GEE!” On capotait, et le track a été créé-là. Dans le garage, c’est ça le film que les gars écoutent. J’étais content, parce que ça passe vite, mais qu’il y a du monde qui l’a remarqué, qui l’a dit dans les commentaires.


Fallait y aller

Travailler à long terme avec un artiste permet d’explorer d’autres avenues. Si on a des vidéos excentriques d’un côté, on peut se laisser aller dans la simplicité ensuite.

Un clip pas compliqué comme Fallait y aller... Je suis vraiment content qu’on se soit permis ce genre de trip. Avant, on se serait dit “C’est pas assez réfléchi.” Là, c’était juste “Non, on le fait, on invite les boys et on tourne.” L’idée, c’était juste que tout le monde ait l’air d’avoir du fun. Et après, on va au Centre Bell et on filme sur la glace. Même ça, qui est moins complexe, je suis fier qu’on l’ait fait.


Toutes les femmes savent danser

Loud n’est pas dans cette vidéo; c’est une femme qui joue son rôle et qui chante en synchro.

On ne va pas se mentir, la fille qui chante, elle connaît pas trop la toune. La veille, il y a eu un problème avec la fille qui devait jouer le rôle de Loud. Elle n’a pas pu venir. C’est une autre danseuse qui a pris les rênes. Elle a fait la job. Il a fallu qu’elle apprenne la toune à la dernière minute. C’est pour ça qu’il y a cet effet-là un peu off.


Nouveaux riches

Un chat. Un fil pour iPhone de 90 pieds en l’honneur d’un très long fil similaire appartenant au producteur DJ Khaled. Et quatre longs plans-séquences.

Ironiquement, le barbier, c’est la plus courte prise du clip, et c’est celle qu’on a faite le plus de fois. Il y a tellement de cues, de timing là-dedans : le mouvement de caméra, de la chaise, du barbier qui enlève la serviette, qui met le manteau, prend le téléphone… C’était infernal.

C’est cute de vouloir un chat dans ton clip. Mais les chats peuvent être dressés autant que tu veux, ça reste des chats et ils font ce qu’ils veulent. On voulait que le chat soit assis, et à un moment donné, le chat s’est couché. Alors il va être couché. C’était déjà beau, juste le fait qu’il reste en place dans ce resto avec tout ce tohu-bohu...


Hell, What A View

La vidéo devait enchaîner des plans un peu plus longs, un peu plus contrôlés, comme dans Nouveaux riches, mais la météo en a décidé autrement.

Il a plu tout le long, ça a été un enfer de tournage.

La première prise du clip, c’est vraiment la première prise qu’on a faite quand on est arrivés là, la plus contrôlée. Mais quand il s’est mis à pleuvoir… Il pleuvait, ma fille, une affaire de mongols. Il fallait trouver des solutions. Dès qu’il arrêtait de pleuvoir 15 minutes, on allait faire une petite prise.

Ça ne paraît pas dans le clip, mais c’était l’enfer. On est vraiment sortis de là en se demandant ce qu’on allait réussir à faire. Ce n’était vraiment pas l’idée initiale.

Mais rassurez-vous, Loud va bien. Il y a beaucoup de monde qui m’a demandé si c’était vrai qu’il avait le bras cassé. Et c’est zéro vrai, je lui disais seulement “Ça va être fly, tu vas tout être en noir, une attelle blanche, ça va être un style". Il me regardait avec l'air de dire “sure”.


Dans la nuit (duo avec Loud)

Pour la première fois en carrière, Loud a accepté de sortir de son image de rappeur pour jouer un rôle plus dramatique. On essaie de le tenir loin de ce genre de clip, avec une trame narrative. Il n’aime pas trop ça, jouer la comédie, faire un personnage.

Et la scène dans le lait, qui ouvre le vidéoclip, a donné une petite frousse à l’équipe tournage.La pression de l’eau, c’était tout un exercice. C’est un bassin d’environ 6 pieds sur 4 pieds, c’est vraiment intense. L’eau, elle veut sortir, décrit William Fradette.

Il y avait des fils électriques, il y avait de l’eau, plein de shits, renchérit France-Aimy Tremblay. On était rendus à la limite de ce qui peut marcher, ajoute le réalisateur. Je disais “Shoot! Shoot! Shoot au plus vite!”, se rappelle la productrice exécutive en riant.

Les citations ont été éditées à des fins de clarté et de précision.

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