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Un Québécois coupable de collusion était ingénieur en chef des Bermudes

Photo de conférence de presse

Le ministre des Travaux publics des Bermudes, David Burch, lors d’une conférence de presse en mai 2019, remerciant certains de ses employés, dont Yves Lortie (à l’extrême droite).

Photo : Gouvernement des Bermudes

Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Un ingénieur reconnu coupable de collusion au Québec travaillait jusqu’à tout récemment pour le gouvernement des Bermudes, a appris Enquête. Son poste : ingénieur en chef responsable d’une équipe de 350 personnes. Il était aussi mentor pour ses jeunes collègues.

En mai dernier, le ministre des Travaux publics des Bermudes convoquait les journalistes pour souligner le travail hors pair des fonctionnaires qui ont présidé à la réfection d’un important quai pour les navires de croisière.

Les travaux, évalués à 20 millions de dollars, étaient d’une importance capitale pour l’industrie touristique de ce petit archipel situé dans l’océan Atlantique, au large des États-Unis.

Aux côtés du ministre se trouvait l’ingénieur en chef du pays : le Québécois Yves Lortie. « Comme tout le monde le sait, il est mon étranger préféré », disait le ministre David Burch aux parlementaires bermudiens un peu plus tôt cette journée-là.

Or, au Québec, cet ingénieur a une feuille de route entachée par la collusion et des relations avec des proches du crime organisé.

Coupable de collusion

Une semaine avant la conférence de presse du ministre Burch, Yves Lortie était loin des plages bermudiennes. Il se trouvait dans une salle de cour austère, à Montréal, pour faire face au conseil de discipline de l’Ordre des ingénieurs du Québec.

Accompagné de son avocate, il avait décidé de contester les infractions qu’on lui reprochait alors qu’il était vice-président de Genivar, une importante firme de génie.

Participation à un cartel de firmes de génie et fausse facturation : les avocats de l’Ordre des ingénieurs étaient prêts à plaider leur cause avec documents et témoins à l’appui.

Après une journée d’audience, Yves Lortie a finalement plaidé coupable à des chefs d’infraction réduits. Il a notamment reconnu s’être prêté à des procédés malhonnêtes ou douteux « en tolérant un système de partage des contrats permettant de contourner le processus d’appels d’offres de la Ville de Montréal » entre 2005 à 2009.

« Ce sont [les mots] qu’ils ont [employés], mais ce n’est pas la réalité », s’est défendu Yves Lortie en entrevue à Radio-Canada. « On peut jouer sur les mots, mais ça reste que si ça se faisait, ça ne se faisait pas à mon niveau. »

L’ingénieur a aussi reconnu avoir approuvé, à tort, le paiement de deux factures à des entreprises.

M. Lortie explique avoir accepté un « compromis » à la suite d’une négociation. « Est-ce que je dépense 25 000 $ en procès ou on fait un plaidoyer de culpabilité? » s’est-il demandé, ajoutant qu’il aurait aimé malgré tout plaider sa cause.

Amende et prison

Le gouvernement des Bermudes ne plaisante pas avec la collusion. Un entrepreneur, un fonctionnaire ou un élu reconnu coupable de collusion dans ce pays est passible d’une amende pouvant atteindre 13 000 $ et d’une peine d’un an de prison.

Les entrepreneurs qui soumissionnent un contrat public doivent d’ailleurs signer un « certificat de non-collusion » attestant qu’ils n’ont pas comploté pour contourner les règles d’appels d’offres.

À la tête d’une équipe de 350 personnes, l’ingénieur en chef des Bermudes est responsable de concevoir les devis techniques qui vont parfois en appel d’offres.

M. Lortie avait-il avisé ses patrons de ses démêlés avec son ordre professionnel lors de son embauche il y a trois ans?

« Je leur ai tout dévoilé de façon très transparente, puis ils ont fait le choix », explique Yves Lortie, indiquant que l’enquête de l’Ordre des ingénieurs le concernant avait débuté en 2013. « Ces gens-là sont capables d’évaluer, ils ont fait leur vérification », dit-il.

« Les fautes professionnelles, l'inefficacité ou l'incompétence ne seront ni ignorées ni tolérées », indique pourtant le code de conduite des fonctionnaires des Bermudes.

Questionné par Radio-Canada, le gouvernement des Bermudes s’est limité à dire que M. Lortie ne travaillait plus pour le pays. « Son contrat a pris fin le 21 août 2019 », a indiqué la porte-parole du gouvernement, Aderonke Wilson, dans un courriel.

En entrevue, l’ingénieur québécois affirme que son contrat était venu à échéance. 

Amer, M. Lortie dénonce le manque de rigueur de l’Ordre des ingénieurs. Il estime que les conclusions du bureau du syndic étaient écrites avant même le début de l’enquête. « Le problème de l’Ordre des ingénieurs, c’est qu’il n’aime pas les ingénieurs », ajoute-t-il.

« Nous ne partageons pas la perception de M. Lortie sur l’Ordre et sur l’enquête qui a mené au dépôt d’une plainte disciplinaire à son égard », réplique Patrick Leblanc, l’un des porte-parole de l’Ordre des ingénieurs.

« Les gestes pour lesquels M. Lortie a reconnu sa culpabilité en mai dernier sont graves et la sanction qui sera recommandée [...] reflétera ce degré de gravité », précise-t-il, soulignant qu’une audience sur sanction est prévue en novembre prochain.

Pour ses infractions au Code de déontologie des ingénieurs du Québec, l’ingénieur pourrait écoper d’une suspension de son ordre professionnel et d’une amende.

Dans les bonnes grâces du ministre

Yves Lortie, appelé simplement « Bob » par le ministre des Travaux publics des Bermudes, a quitté le pays à la fin août.

« Même s'il ne sera plus sur l'île, notre relation avec lui ne se terminera pas », disait le ministre David Burch dans une allocution au Parlement cet été. « Nous allons parler de Bob et de son impact sur les Bermudes pendant des décennies », a-t-il ajouté, rendant hommage au Québécois, qu’il a qualifié d’humble et d’engagé.

Photo d'Yves Lortie aux Bermudes.

Yves Lortie (en deuxième position) et le ministre David Burch (troisième) en compagnie d’un représentant de l'entreprise canadienne Aecon (quatrième), en décembre 2018, lors de l’annonce d’un stage pour deux jeunes ingénieurs du gouvernement des Bermudes (premier et cinquième).

Photo : Bernews

Au cours des trois dernières années, Yves Lortie a encadré des ingénieurs appelés à prendre du galon au sein du gouvernement des Bermudes et formé le nouvel ingénieur en chef du pays.

Deux semaines avant de reconnaître ses torts au Québec, Yves Lortie avait même assuré, pendant quelques jours, les fonctions de premier fonctionnaire du ministère des Travaux publics.

Commission d’enquête... des Bermudes

Quelques mois après le dépôt du rapport de la commission Charbonneau, le gouvernement des Bermudes a déclenché sa propre commission d’enquête. Appels d’offres bâclés, violation des règles administratives et millions de dollars dépensés sans l’autorisation du Cabinet des ministres : les Bermudiens ont découvert que les fonds publics étaient mal gérés. Yves Lortie a été nommé ingénieur en chef du pays alors que se déroulaient les travaux de cette commission d’enquête.

Argent comptant au parti du maire

Le système de collusion entre les firmes de génie à Montréal a longuement été expliqué lors de la commission Charbonneau. Et le nom d’Yves Lortie a été prononcé à plusieurs reprises.

L’ingénieur François Perreault, qui était vice-président de Genivar et collègue d’Yves Lortie, a expliqué que sa firme remettait 3 % de la valeur des contrats obtenus en guise de contribution à Union Montréal, le parti de l’ex-maire Gérald Tremblay.

En retour, Genivar était favorisé dans l’octroi des contrats, comme les autres firmes collusionnaires.

Yves Lortie a participé à ce système de collusion et de corruption, a dit M. Perreault devant la Commission d’enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction.

L’ex-ingénieur en chef des Bermudes rejette vigoureusement cette affirmation. « Il y a des choses qui se disent et qui s’écrivent qui ne sont pas justes », rétorque-t-il, affirmant que de nombreuses faussetés ont été dites à la commission Charbonneau.

Il souligne d’ailleurs ne jamais avoir rencontré les enquêteurs de la commission ni avoir été convoqué. « Je ne suis jamais allé témoigner; j’aurais aimé ça. Personne ne m’a appelé », dit-il.

La fiche d'Yves Lortie déposée à la commission Charbonneau

La fiche d'Yves Lortie déposée à la commission Charbonneau

Photo : CEIC

Pour verser des contributions politiques illégales, Genivar avait recours à un stratagème de fausse facturation, a-t-on appris lors des travaux de la commission d’enquête.

La firme payait, par chèque, des entreprises bidon pour des services fictifs. Ensuite, ces dernières remettaient à Genivar de l’argent comptant lui permettant de verser des contributions politiques illégales à Union Montréal.

Genivar – qui s’appelle aujourd’hui WSP – a versé des centaines de milliers de dollars au parti du maire Gérald Tremblay en cinq ans. L’ingénieur François Perreault a notamment raconté avoir remis des sommes allant jusqu’à 50 000 $, en billets de 20 $ ou de 100 $, à l’argentier du parti.

Virée en Italie

Avoir toléré un système de collusion n’est pas la seule erreur de parcours d’Yves Lortie.

En octobre 2008, l’ingénieur québécois et son ami Robert Marcil, alors chef des travaux publics de la Ville de Montréal, partent découvrir les beautés de Rome et de Florence, en Italie.

Deux hommes en relation avec des membres du crime organisé sont aussi du voyage. Il s’agit de Jocelyn Dupuis, alors directeur général de la FTQ-Construction, et Giuseppe Borsellino, président de Garnier Construction. Ce dernier paye tout : hôtels, repas, visites, transport en train et certains billets d’avion, dont ceux d’Yves Lortie et de sa femme, indique le rapport de la commission Charbonneau.

Giuseppe Borsellino

Giuseppe Borsellino devant la commission Charbonneau en 2013

Photo : Radio-Canada

La commission d’enquête a démontré que Giuseppe Borsellino était en relation avec le clan criminel Rizzuto, alors que Jocelyn Dupuis était un ami et un partenaire d’affaires du caïd Raynald Desjardins.

Encore une fois, Yves Lortie estime ne pas avoir fait de faux pas dans cette affaire. « Ça a fait l’objet d’une enquête à l’Ordre des ingénieurs et la conclusion, c’est qu’il n’y avait pas de faute déontologique », dit-il en entrevue.

Or, à l’époque, la porte-parole de Genivar avait critiqué le comportement de M. Lortie sur la place publique, affirmant que ce voyage était un geste maladroit inapproprié.

Est-ce pour cette raison qu’il a quitté son emploi de vice-président de Genivar, quelques mois plus tard? « Jamais de la vie », dit-il. « Je suis allé travailler au Moyen-Orient. Ce que j’ai fait, c’est doubler mon salaire et travailler à l’international. C’est ça qui était mon objectif. »

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