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Rouge rubine, de Vicky Larochelle, finaliste du Prix du récit 2019

Portrait en couleur, en extérieur, légèrement en plongée de l'autrice Vicky Larochelle. Elle porte un haut noir à manches courtes et une chaîne autour du cou. En arrière-plan : des pavés et des branches de conifère.

L'autrice Vicky Larochelle

Photo : Pierre-Olivier Garand

Radio-Canada

Optométriste, Vicky Larochelle a vécu deux ans en Afrique, au Malawi, pour participer à un projet de développement international. Aujourd'hui installée à Trois-Rivières, elle pratique l'écriture, la peinture et la bande dessinée et avec son conjoint, elle a fondé une ligue de garage d'écriture. Dans son récit Rouge rubine, elle replonge dans sur un épisode dépressif pour « aller chercher la perle qui se cachait au fond du gouffre. »

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Rouge rubine

Blanc titane

Noir de carbone

Rouge rubine

Du sang et des cendres.

Besoin d’autre chose, madame?

– Non, ce sera tout. À moins que vous n’ayez des outils tranchants?

– …

– Ce sera tout.

Automne 2012. Il pleuvait des clous, et des oiseaux aussi. Dans le sous-sol, j’avais mis une bâche bleue pour protéger le sol et les murs. J’avais hâte. Ils allaient enfin voir.

***

Il n’y a pas eu de choc.

Pas de coup, pas de blessure.

Juste une lente descente brûlante.

Je suis revenue d’Afrique après deux ans, épuisée mais avec l’amour des mangues et le désir inassouvi de douches chaudes. J’ai trouvé les premières surettes et les deuxièmes moins réconfortantes que prévu.

J’ai redécouvert mon pays. Un pays où il neige parfois en octobre et où il faut prendre rendez-vous avec ses amis. Qu’est-ce que tu fais ce soir?

– Hmmm… j’suis occupée, mais j’aurais une disponibilité pour toi mercredi dans deux semaines entre vingt heures et vingt et une heures trente.

–Ah.

– Deux ans, c’t’un beau voyage ça! Avez-vous vu des lions?

– …

Je n’avais pas ce qu’il fallait pour expliquer que j’étais partie travailler en développement international comme d’autres écrivent de la poésie; pour tenter de mettre plus de beauté dans un monde où elle se fait rare. Je n’avais pas ce qu’il fallait pour expliquer que je n’en revenais que déçue et dégoûtée de la nature humaine. Désillusionnée, perdue et remplie du sentiment, légitime ou non, d’avoir finalement nui. J’aurais préféré « voyager », finalement.

J’avais tout vu au Malawi. La corruption, la violence latente, le sexisme poussé à l’extrême.

La mort, des menaces armées dans ma chambre, un serpent venimeux sous mon bureau.

L’amitié liée à travers le sang et les larmes.

J’avais aussi vu la solidarité, la résilience, les portes ouvertes qui veulent dire « viens souper si tu passes ».

Mais des lions à bord d’un VUS rutilant, non.

- Non, pas vraiment, non.

- Ah, c’est dommage. As-tu vu ça, la semaine passée à l’épicerie les pommes étaient en spécial, moins chères qu’au verger! Eille.

Eille hein.

C’était le froid. La distance. La solitude. Les portes fermées. Barrées, même. Au cas.

Les centres d’achats.

Les annonces de Ford F150.

Les factures, les questions, qui s’accumulent à mesure que les semaines passent :

Et là, tu travailles où?

Nulle part.

J’essaie de (re)vivre au Québec.

***

T’es rien qu’une ratée.

Tu ferais mieux de te cacher, sinon on finira bien par découvrir quelle fraude tu es.

Un jour, une voix en moi s’est trouvé un micro.

De mémoire, elle existait depuis l’origine, mais avait toujours été rabrouée. Soudainement, elle était forte, omniprésente, assourdissante. Douloureuse. C’était le début de la lutte, et le début de la dissonance. Je m’écrivais des lettres, pour tenter de faire front.

« Il m’est difficile d’aller en public. Quand il le faut, je me lave et je m’habille. Je mets ensuite mon faux sourire, comme une porte fermée sur mes lèvres. »

Allez hop, on sort, grosse conne.

Ça va peut-être ben finir par te faire perdre ton gras de ventre mou.

« Je range mes émotions dans une boîte que je ferme, pour ne pas déranger... Quelqu'un qui dit : Bonjour, ce matin j'ai eu envie mettre fin à mes jours, mais sinon vous, vous passez une belle journée? Ça dérange. Alors on sourit, on dit bonjour à la dame de la caisse et on essaie de se souvenir de son nom (Caroline) pour la prochaine fois, parce que ça lui fera très plaisir qu'on se souvienne d'elle. J’arrive presque à avoir l’air normale, je crois, alors qu’à l’intérieur, la lumière est éteinte. Je n’ai plus très envie de jouer le jeu. »

Entendez-vous les violons?

Regarde-toi, t’es folle.

T’es méprisable.

Secoue-toi un peu, c’pas trop difficile.

Ils disent qu’il faut faire de l’activité physique et dormir plus. Même pas capable de faire ça hein?

Trop conne. 

« J’aimerais bien mieux que ma douleur soit physique, j’ai l’impression qu’elle serait mieux comprise… »

Mais prends les choses en main!

« J'aurais l'impression qu'elle serait plus légitime. Une jambe cassée, ça existe pour vrai. C’est visible, tangible, on imagine bien la douleur. On donne congé du travail et on signe ton plâtre. En plus ce n’est pas de ta faute. Oui, une jambe cassée ce serait bien. »

Ou peut-être arrêter de respirer?

« Je n'aurais pas moins mal, mais je me sentirais moins seule. Et moins folle aussi. J'aurais le droit d'avoir mal pour ça. »

Do it.

Tu auras au moins réussi quelque chose.

***

Non, mais sans joke, tu travailles où là?

***

J’ai trouvé des objets tranchants dans des pots à margarine près du coffre à outils de mon chum. Des lames d’exacto rouillées, un sécateur, un briquet. Parfait.

– As-tu vu le couteau à pain?

– Il est pas dans le tiroir du bas?

– Ah oui.

– Qu’est-ce que…

– Rien, rien…

Rien.

Le sous-sol n’était accessible que par l’extérieur. J’allais pouvoir exécuter mon plan en paix. J’avais mis le coton ouaté que j’utilisais pour me réchauffer du temps que j’étais étudiante dans mon appartement frette de Côte-des-Neiges et que j’utilisais pour étudier en tout confort, jadis. Dans une autre vie.

Des jeans, aussi, avec lesquels j’étais sortie dans les bars, danser et boire et rire et abuser de la vie. Il y a deux cents ans.

J’ai pris le couteau.

Puis une grande inspiration.

Vivaldi s’est élancé en deux traits de violon saccadés. Si j’en juge par ses compositions, je dirais que l’été n’était pas vraiment sa saison favorite. On aurait même dit qu’il avait lui aussi l’envie de débouler les escaliers, avec ou sans le mois d’août.

***

Rue Hart.

Bibliothèque Gatien-Lapointe.

ISBN 9782892616040

Il pleuvait des oiseaux.

Mon dernier refuge contre moi-même était dans les livres. C’était le seul endroit où la voix au micro se tamisait.

J’ai lu le roman de Jocelyne Saucier car j’étais rendue là sur ma liste de choses à lire. On peut y lire, entre autres magnifiques choses, qu’une journaliste peut saisir toute l’ampleur du mal-être d’un personnage à travers des toiles, peintes en représentation d’arbres, d’oiseaux, ou de scènes apocalyptiques.

Je n’ai pas dormi de toute la nuit suivante. J’étais en crisse.

What the fuck qu’on essaie de nous faire avaler que des toiles remplies d’oiseaux puissent traduire la douleur?

Je dis à tout le monde que j’ai envie de mourir, pis ça fait rien. Le gars, il peint des arbres et là, on le sent? Oh, la douleur de vivre?

De la fumée?

Des oiseaux?

Je sais pas, je suis pas peintre, mais si on me donnait une toile, j’te jure que c’pas des oiseaux que je ferais. Si on me donnait une toile, je te montrerais comment on évoque la détresse. La dépression. La perte d’envie de vivre.

Si on me donnait une toile.

Deux semaines plus tard, je me lavais et je mettais mon faux-sourire dans le Omer DeSerres le plus près de chez vous.

    – Avez-vous quelque chose qui fait plus rouge sang que ça?

    – C’est pour un projet en particulier?

    – Comme ça. (faux-sourire)

    – Euh… si vous voulez pas mettre trop d’argent, alors c’est bien celui-là.

Rouge rubine.

C’est pas un nom de couleur ça. On dirait un mot inventé.

Bon. Ce serait cela, budget oblige.

Combien de rubine? Donnez-m’en pour cinq dollars et quatre-vingt-dix-neuf.

Et puis du blanc, et puis du noir aussi. Rien d’autre. Non, pas de pinceaux, non.

Faux sourires.

Je ne m’en vais pas peindre, je m’en vais crier.

***

J’ai brûlé.

Éventré.

Percé, collé, déchiré.

Lancé, cassé.

Excisé.

Pleuré, aussi.

J’ai apposé la peinture avec mes ongles, avec ce qui restait de pulsatile en moi. Comme si le rouge rubine était mon propre sang, comme si le noir de carbone était le désespoir qui me hantait.

De la rouille. De l’industriel, du tranchant.

Des cheveux qui tombent, des lames acérées enserrées en plein cœur de la chose.

Tiens! Tiens! Tiens!

Et Vivaldi qui déboule, déboule.

Une gigantesque bouche sanglante, aux dents de métal rouillées.

Signée au stylo-feutre, pour la forme.

Je n’ai pas pu le montrer à ma mère.

Les autres ont été sévèrement mal à l’aise.

Comme devant la carcasse d’un chat éventré, dérangeant dans sa mort si évidente et sa douleur si souveraine.

J’en ai fait d’autres.

Et d’autres encore.

Voilà. C’est d’même qu’on fait.

***

Automne 2012.

L’hiver approche.

Ça va me prendre plus de blanc.


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