•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  • Envoyé spécial
  • Algérie, chronique d’un fiasco pétrolier annoncé

    Le reportage de Sylvain Desjardins

    Photo : Reuters / Zohra Bensemra

    Sylvain Desjardins

    Éducation et soins de santé gratuits, logements et aliments subventionnés, infrastructures développées, l’Algérie a longtemps fait envie sur le continent africain et ailleurs dans le monde. Encore aujourd’hui, le pays arrive au quatrième rang des pays les plus riches d’Afrique. Grâce au pétrole. Mais le déclin est amorcé.

    Avec ses cheveux gominés et ses lunettes noires, on dirait une vedette du rock. Mais Tahar Bellabès, 40 ans, est d’abord un militant social très connu dans toute l’Algérie pour sa défense des droits des chômeurs.

    Tahar Bellabès porte des verres fumés.

    Tahar Bellabès, un militant social algérien, a rencontré l'équipe de Radio-Canada à Alger.

    Photo : Radio-Canada

    Ex-employé du géant pétrolier algérien Sonatrach, devenu militant syndical, il est au chômage depuis plusieurs années.

    Tahar Bellabès a été congédié après avoir organisé des manifestations pour dénoncer la corruption généralisée et réclamer des emplois pour les habitants de sa région.

    Sonatrach constitue le plus important groupe pétrolier d’Afrique. Cette société d’État emploie au total près de 200 000 personnes dans ses installations nationales et ses filiales dans les pays voisins. Son principal centre d’activités se situe dans la région de Ouargla où se trouvent 70 % des ressources gazières et pétrolières du pays.

    Quand le président Abdelaziz Bouteflika est allé en visite officielle à Ouargla il y a quelques années, Tahar Bellabès était encore au premier rang des manifestants. Arrêté et emprisonné à plusieurs reprises, privé de passeport pendant près de 20 ans, il réclame haut et fort, encore aujourd’hui, de meilleures conditions de vie pour les gens de sa région.

    La réglementation algérienne du travail prévoit l’embauche de travailleurs locaux par les sociétés d’État dans les régions où elles se trouvent. Dans les faits, ces règles sont souvent contournées.

    Tahar Bellabès nous explique. Dans le sud algérien, il y a deux catégories d’entreprises : d’abord, des grandes multinationales associées à Sonatrach qui ne se soucient pas du droit local et du droit des travailleurs. Et des petits sous-traitants locaux dirigés par d’anciens militaires hauts gradés, qui se comportent comme de vrais esclavagistes.

    Les conduites d'un site pétrolier.

    Les installations Krechba à Salah, dans le désert du Sahara, sont notamment administrées par Sonatrach et des partenaires étrangers.

    Photo : La Presse canadienne / Aflred de Montesquiou/AP

    Notre équipe de tournage n’a pas été autorisée à se rendre à Ouargla pour rencontrer la population locale. Nous avons donc demandé à Tahar Bellabès de venir nous retrouver à Alger. Il a tout de suite accepté.

    Dans le contexte du bouleversement populaire en marche depuis février dernier, il ne rate aucune occasion de s’expliquer, de revendiquer.

    Notre revendication, c’est que la direction de cette société d’État [Sonatrach] change. C’est géré comme une entreprise coloniale, comme si c’était une société privée. Elle est contrôlée par une clique de fonctionnaires et de politiciens.

    Tahar Bellabès

    Les organisations civiles algériennes sont d’accord avec Tahar Bellabès. Par exemple, l’Association nationale de lutte contre la corruption que dirige Halim Feddal. Le marché de l’emploi dans les régions pétrolières, c’est un problème grave, dit-il. Dans le domaine du recrutement, il y a une mafia qui s’est installée. L’accès aux postes est monnayé... et à des sommes bien définies.

    Il enchaîne. Les pots-de-vin sont partout. Chaque transaction est entachée d’actes de corruption.

    Nous avons aussi rencontré un ancien dirigeant de Sonatrach qui abonde dans le même sens. Abdelmadjid Attar a été PDG de cette puissante entreprise et brièvement ministre sous le président Bouteflika.

    Il dénonce, lui aussi, la corruption omniprésente dans le pays. Le problème, c'est que la corruption a non seulement permis à des gens de s’enrichir indûment, [mais] elle a empêché la diversification de l’économie, le développement de nouvelles industries créatrices d’emploi. S'il y avait eu une bonne gestion de la rente pétrolière, on aurait aujourd'hui un degré de développement extraordinaire.

    La faillite pointe à l'horizon

    Le pays est aujourd’hui sens dessus dessous. Le taux de chômage algérien est actuellement de 12 %. Chez les jeunes de moins de 25 ans, qui forment la moitié de la population, il touche 1 personne sur 3. Chez les diplômés universitaires, 1 personne sur 4 est sans emploi.

    Avec la chute dramatique des prix mondiaux du pétrole, les revenus de l'État algérien n'arrivent plus à couvrir les dépenses.

    Le manque à gagner annuel, qui a pu atteindre jusqu'à 10 milliards de dollars, est actuellement comblé par le fonds de réserve. Mais cette réserve baisse à vue d'œil avec la dépréciation constante du dinar algérien. Elle est passée de plus de 190 milliards de dollars en 2013 à environ 75 milliards en 2018.

    À ce rythme, le pays fera face à la faillite d'ici 5 ou 6 ans.

    Tahar Bellabès entouré de manifestants.

    Tahar Bellabès participe à une manifestation dans les rues d'Alger.

    Photo : Radio-Canada

    Le jour de la venue de Tahar Bellabès à Alger, les étudiants participaient à une imposante manifestation dans le centre-ville. Il a souhaité se joindre à eux, même si la présence policière était imposante et qu'il pouvait être arrêté à tout moment.

    Les militants pour le progrès social comme lui constatent que leur cause est maintenant portée par un vaste mouvement populaire qui réclame au préalable… le départ de la classe politique au pouvoir.

    Production de pétrole en 2018

    • Algérie : 1 million barils/jour
    • Canada : 3,5 millions barils/jour
    • États-Unis : 12 millions barils/jour

    Le reportage de Sylvain Desjardins sera présenté ce soir à l'émission le Téléjournalde 22 h avec Céline Galipeau.

    Accords commerciaux

    Économie