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Malgré les risques, une Canadienne milite au milieu des Hongkongais

Des gens lèvent les mains en l'air dans une foule.

Des militants prodémocratie sont réunis devant le consulat américain, le 8 septembre.

Photo : Reuters / Anushree Fadnavis

Joëlle Girard

Ils sont plus de 300 000 Canadiens à résider à Hong Kong, que des manifestations secouent depuis maintenant trois mois. Radio-Canada s’est entretenu avec une jeune Ontarienne qui est expatriée dans la cité-État après en être « tombée amoureuse » il y a plus de trois ans, et qui a choisi de prendre part au mouvement prodémocratie, malgré les risques. Elle a d'ailleurs requis l'anonymat pour des raisons de sécurité.


Pourquoi est-ce important pour vous de faire partie de ce mouvement?

Il y a un consensus, ici : les gens craignent le système de justice chinois. Au départ, ce qui a déclenché le mouvement de protestation et motivé mon engagement, c'était le projet de loi sur les extraditions vers la Chine. Les changements qui devaient être apportés à la loi auraient eu des conséquences pour les Hongkongais, mais aussi pour les étrangers. Donc, en tant que Canadienne vivant à Hong Kong, je me suis sentie interpellée.

Surtout dans le contexte où deux Canadiens sont détenus de manière arbitraire en Chine depuis à peu près Noël dernier. Cette situation n’incite pas à avoir confiance dans l'éthique et l'impartialité du système de justice chinois. C’est donc ce qui a motivé mon engagement. Mais j’ai aussi participé à des manifestations pacifiques en soutien aux Hongkongais, pour qui le mouvement s’est élargi à des demandes liées au suffrage universel et à la démocratie.

La cheffe de l’exécutif de Hong Kong, Carrie Lam, a annoncé mercredi dernier que le projet de loi sur les extraditions, à l'origine de la contestation, serait finalement retiré en octobre. Mais c’est trop peu, trop tard pour de nombreux manifestants prodémocratie, dont les revendications vont maintenant plus loin.

À quel genre d’événement prenez-vous part?

J’étais présente lors de la manifestation du 12 juin, au début du mouvement. Il s’agissait de la toute première où des violences ont éclaté entre les policiers et les manifestants. J’y ai expérimenté les gaz lacrymogènes pour la première fois de ma vie. Je portais mes lunettes de natation, au cas où ce genre de situation arriverait. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est l’effet du gaz sur les poumons.

Mais la partie la plus effrayante, c’était le bruit, le fait de ne pas savoir si les détonations étaient juste celles des canettes de gaz ou s’il se passait quelque chose de pire. Les gens couraient dans tous les sens, s’arrêtaient et couraient encore. C’était complètement chaotique.

Après cet incident, et en raison des parties pro-Pékin qui accusent les manifestants étrangers d'être des agents perturbateurs liés à la CIA [l'agence centrale de renseignement], j’ai commencé à être très prudente en choisissant les événements auxquels je participe. Je prends part seulement aux manifestations légales, parce que lorsque c'est illégal, la question n'est pas de savoir si la police va intervenir, mais quand elle va le faire, et les gaz lacrymogènes vont tomber.

Des manifestants se déplacent dans une foule où de la fumée se dégage.

La manifestation du 12 juin est la première où des violences entre les militants et les policiers ont éclaté.

Photo : Reuters / Tyrone Siu


Comment cette expérience a-t-elle influencé votre engagement?

J’ai réalisé que je ne suis pas une manifestante de première ligne. Je soutiens les manifestants, parce que je crois qu’ils sont très braves et qu’ils sont une part très importante du mouvement, mais j’ai compris qu’être en première ligne n’était pas la meilleure manière pour moi de contribuer à la contestation. En tant qu’étrangère, si j'étais arrêtée sur la ligne de front, ça causerait beaucoup de tort au mouvement en donnant des munitions aux parties pro-Pékin qui affirment que la contestation est l’œuvre d’agitateurs occidentaux.


En tant qu’étrangère, quels sont les risques de votre implication?

Je suis très consciente du risque que ma photo soit prise dans la foule et que l’on m’identifie comme un agent perturbateur venu de l’Occident, ce qui nuirait au mouvement des Hongkongais. Alors je prends toujours le soin d’être masquée lorsque je manifeste. Je vis aussi tout près d’endroits où se déroulent des manifestations, donc je suis toujours prudente lorsque je marche dans les environs, pour éviter d’être identifiée malgré moi.

Je crains aussi que ma photo soit récupérée par des militants pro-Pékin et qu’ils m’identifient. Il existe au moins deux forums de discussion qui servent à cela. Ce qui s’y passe est plutôt révoltant. Des gens y publient des photos de manifestants prodémocratie, et les membres travaillent ensemble pour les identifier. Ils trouvent leur nom, leur adresse, leur lieu de travail, leur courriel, leur numéro de téléphone et leur profil sur les réseaux sociaux. Ensuite, ils les harcèlent ou les dénoncent à la police.

Je ne connais pas l’étendue du système de reconnaissance facial de la Chine. Je ne suis pas une activiste très en vue, donc je ne crois pas être identifiée par le gouvernement chinois comme une menace. Mais je ne sais pas trop quelles implications cela peut avoir si ma photo apparaît dans le téléphone d’assez de militants pro-Pékin par l'intermédiaire de ces forums de discussion.

Il y a eu des cas où des gens filmés par les caméras de surveillance au moment de traverser la frontière vers la Chine ont été identifiés comme des militants prodémocratie. La prochaine fois que je vais quitter Hong Kong, ce sera assurément très stressant, parce que je n’ai aucun moyen de savoir si je devrais être inquiète ou non.


Réfléchissez-vous à partir? Est-ce une option pour vous?

À ce stade-ci, je détesterais devoir partir, parce que ce serait fuir quelque chose. Un tel geste démontrerait que je ne crois plus vraiment à l’existence de la liberté d’expression et de la sécurité à Hong Kong. Cela étant dit, c’est une question que ma famille me pose souvent. J’ai aussi abordé la question avec ma partenaire, qui est d’origine hongkongaise. Mais jusqu'à maintenant, je n’ai jamais senti que ma sécurité physique était menacée, même avec la tenue de manifestations plus violentes, parce qu’elles sont faciles à éviter. À vrai dire, je ne sais pas ce qui pourrait m'inciter à rentrer au Canada.


Que craignez-vous pour les Hongkongais de votre entourage?

Ouf… c’est une question beaucoup plus délicate. Je crois que c’est la partie la plus difficile. J’ai, dans mon entourage, des gens qui sont très impliqués dans le mouvement et qui ont critiqué la Chine de manière très franche et ouverte. J’ai dit que je ne savais pas ce qui pourrait précipiter mon retour au Canada, mais maintenant, je le sais. Si jamais il arrivait quelque chose de grave à ces gens qui sont plus près de moi, même s’ils sont à quelques degrés de séparation : voilà ce qui me convaincrait de rentrer au Canada.

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