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analyse

Échange de prisonniers entre l’Ukraine et la Russie : une percée diplomatique majeure

Le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov était incarcéré dans le nord de la Russie depuis cinq ans. On le voit ici avec sa fille à l'aéroport Boryspil, tout près de Kiev.

Photo : Associated Press / Efrem Lukatsky

Tamara Alteresco

L’échange de 35 prisonniers russes contre 35 prisonniers ukrainiens s’est concrétisé ce matin au terme de plusieurs mois de négociations ardues entre les deux pays.

Qualifiée de majeure autant par le président Vladimir Poutine que par son homologue ukrainien Volodimyr Zelensky, cette opération constitue un pas crucial pour la normalisation des relations entre les deux pays.

Des convois d’autobus ont quitté la prison Lefrotovo de Moscou à 8 h 45, ce matin, en direction de l’aéroport sous escorte policière. Pendant ce temps, presque simultanément, la même scène se déroulait à Kiev pour le départ des prisonniers russes.

Mais il a fallu attendre quelques heures, le temps que les avions se posent dans leurs capitales respectives, pour confirmer et saisir l’ampleur de la transaction, qui est énorme dans les circonstances de tensions actuelles entre les deux pays.

Au total, 35 hommes ont été rendus à l’Ukraine sains et saufs, dont les 24 marins qui avaient été capturés par la garde côtière russe en mer Noire lors d’un incident naval au large de la Crimée en novembre dernier.

Leurs familles les attendaient sur le tarmac de l’aéroport de Kiev pour des retrouvailles émouvantes qui se sont déroulées devant les caméras et sous le regard fier du président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, qui les accueillis un à un au pied de l’avion. Pour une rare fois, il s’est exprimé en anglais pour décrire la scène.

C’est un premier pas pour mettre fin à l’horrible guerre.

Volodymyr Zelensly, président de l’Ukraine

Parmi les autres personnes qui ont retrouvé leur liberté, il y a plusieurs journalistes, étudiants et militants, dont le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov, qui était incarcéré dans le nord de la Russie depuis cinq ans. Accusé de terrorisme, il avait mené une grève de la faim pour dénoncer sa détention.

À peine sorti de l’avion, sa fille dans les bras, il a remercié ceux qui se sont battus pour sa libération. Je suis ravi d’être sur ma terre natale. Merci à tous ceux qui nous ont soutenus et qui ont lutté pour notre liberté. Notre lutte n’est pas finie, il faut libérer tous les prisonniers de guerre, a-t-il dit.

À Moscou, le comité d’accueil des prisonniers échangés était beaucoup plus sobre et le président russe Vladimir Poutine brillait par son absence. Cet échange est aujourd'hui perçu comme une première victoire diplomatique pour le jeune président ukrainien Zelensky, qui a été élu en avril 2019 avec la promesse de faire libérer les prisonniers et d’entreprendre un dialogue « constructif » avec Vladimir Poutine.

Le compromis

Volodimyr Tsemakh regarde au loin en tenant dans ses mains une feuille de papier.

Volodimyr Tsemakh est un témoin clé de l’explosion du vol MH17, qui a été abattu par un missile russe au-dessus de l’Ukraine en juillet 2014.

Photo : Reuters / Serhii Nuzhnenko

Bien qu’il s’agisse d’un moment charnière pour la jeune présidence de M. Zelensky, il n’est pas sans compromis. Car en échange des siens, l’Ukraine rend à la Russie 35 hommes, dont Volodimyr Tsemakh, un témoin clé de l’explosion du vol MH17, qui a été abattu par un missile russe au-dessus de l’Ukraine en juillet 2014.

Selon le comité international qui a mené l’enquête, le missile avait été lancé par des séparatistes prorusses, bien que le Kremlin continue de rejeter ces accusations. Les Ukrainiens ont arrêté Volodimyr Tsemakh il y a quelques mois seulement en territoire séparatiste.

Selon nos sources, sa libération était non négociable pour le Kremlin et l’hésitation de l’Ukraine de lui rendre sa liberté aurait même retardé les négociations et compromis l’échange. Les Pays-Bas auraient aussi tenté, en vain, de convaincre l’Ukraine de le garder en détention.

Le fait que Volodimyr Tsemakh soit libre et désormais en territoire russe risque d’enrager les familles des victimes de la tragédie aérienne ainsi que les procureurs de La Haye, qui mènent l’enquête et le procès dans l’espoir de punir les coupables du destin tragique du vol qui effectuait la liaison Amsterdam-Kuala Lumpur.

Un pas majeur vers la normalisation des relations

Le président serre la main d'un homme à sa descente de l'avion.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a accueilli personnellement les prisonniers libérés par Moscou à leur arrivée à l'aéroport Boryspil à Kiev.

Photo : Reuters / Gleb Garanich

Le président Vladimir Poutine a qualifié cet échange de majeur et a dit jeudi à la presse russe qu’il s’agissait pour lui d’un premier geste concret pour normaliser les relations avec l’Ukraine. Les deux pays se livrent une guerre hybride, mais violente, dans l’est de l’Ukraine depuis l’annexion de la Crimée par la Russie.

Ce conflit armé entre les forces ukrainiennes et les rebelles prorusses – soutenus par Moscou – a fait plus de 14 000 morts depuis 2014 et entraîné des sanctions économiques contre la Russie.

Plusieurs décisions importantes pourraient découler de cet échange, selon l’analyste politique et expert des relations russo-ukrainiennes Maxim Yusin.

C’est un événement très positif et rempli d’espoir qui pourrait mener à un règlement du conflit armé dans l’est de l’Ukraine, qui pourrait aussi avoir du poids en décembre quand les membres de l’Union européenne décideront de prolonger ou non les sanctions économiques contre la Russie, affirme M. Yusin.

Un sommet Russie-Ukraine?

C’est du moins ce que souhaite le président Volodymyr Zelensky, qui a déclaré aujourd'hui que le dialogue avec la Russie devait être ouvert, transparent et public.

Il a même fait allusion à la tenue d’un sommet d’ici un mois sous le format Normandie, c’est-à-dire chapeauté par la France et l’Allemagne dans l’espoir d’établir un cessez-le-feu au Donbass, en vertu du protocole de Minsk.

Le dernier Protocole de Minsk avait été signé entre l’Ukraine et la Russie en 2015 avec l’aide d’Angela Merkel et de François Hollande, mais quelques semaines plus tard les combats reprenaient de plus belle dans la zone disputée du Donbass.

Le mois dernier le président français Emmanuel Macron a proposé à Vladimir Poutine de reprendre les discussions à quatre, alors qu’il recevait le président russe à l’Élysée.

Ce n’est pas un hasard non plus si le ministre des Affaires étrangères et celle de la défense de la France sont attendus à Moscou dès lundi. Le dossier de l’Ukraine risque d’être au cœur des entretiens.

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