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Comment les partis vérifient-ils le passé des candidats et des chefs?

De Facebook à Twitter en passant par Google, les partis analysent chaque mot de leurs candidats et des adversaires

Des icônes représentant différentes applications de réseaux sociaux sont affichées sur l'écran d'un téléphone intelligent.

Les réseaux sociaux des candidats d'un parti, mais aussi ceux des adversaires, sont analysés minutieusement par les équipes politiques.

Photo : AFP/Getty Images / Chandan Khanna

Romain Schué

Alors que le Parti libéral du Canada (PLC) vient de retirer une candidature en raison de propos controversés publiés sur les réseaux sociaux, l’ensemble des partis politiques s’affaire à analyser à la fois le passé et les publications de leurs propres candidats, mais aussi ceux de leurs adversaires. Une mesure désormais inévitable afin d’anticiper de multiples attaques.

L’objectif, oui, c’est de faire dérailler le message des opposants et de leur faire perdre au moins une journée. En espérant que ça dure, affirme Carl Vallée, ex-stratège du Parti conservateur, en souriant.

Ancien porte-parole de Stephen Harper, il décrit les tactiques actuellement mises en place par les différents partis qui s’apprêtent, dans les prochains jours, à parcourir le pays pour remporter un maximum de sièges le 21 octobre.

Beaucoup de ressources sont consacrées à la recherche sur les candidats. On veut s’assurer qu’il n’y aura pas de déclarations dangereuses qui pourraient embarrasser le chef durant la campagne, convient-il.

Depuis des mois, les partis épluchent ainsi le passé des centaines de candidats au prochain scrutin fédéral. Cette vérification s’effectue en trois étapes, confie Yves Perron, président du Bloc québécois :

  • Analyse du plumitif du candidat et de ses antécédents judiciaires;
  • Réponse à un formulaire de déclaration du candidat;
  • Vérification de l’univers numérique du candidat.

Ça peut être une publication ou même une mention J'aime qui peut être mal interprétée, détaille Yves Perron.

Les comptes Facebook, Twitter, Instagram ou LinkedIn sont scrutés à la loupe. Les déclarations publiques d’un candidat, par exemple lors d’entrevues passées, sont elles aussi minutieusement examinées, et des entretiens peuvent avoir lieu. Des appels à des proches ou des ex-employeurs peuvent être faits en vue de vérifier le curriculum vitæ et la personnalité de l'intéressé.

On remonte également le plus loin possible dans les recherches sur Google, précise un stratège.

C’est trop bête de perdre deux jours de campagne pour ça. En 2019, avec toutes les sources d’information, c’est tellement difficile de faire passer le bon message qu’il faut éviter tous les obstacles.

Yves Perron, président du Bloc québécois
Hassan Guillet lors de sa conférence de presse.

L'imam Hassan Guillet a été candidat du Parti libéral dans la circonscription de Saint-Léonard–Saint-Michel avant d'être écarté pour des publications controversées sur les réseaux sociaux.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Analyse minutieuse des adversaires

Mais ce qui est valable pour ses propres candidats – qui peuvent être nommés directement par un chef ou obtenir l’investiture dans le cadre d’une course à l’investiture – l’est également pour l’analyse des adversaires.

L’une des raisons pour lesquelles on est si vigilants, c’est qu’on sait que les autres le sont, résume Yves Perron.

Dans tous les partis, une équipe en interne se met en place pour fouiller le passé des adversaires. C’est un travail en continu, affirme le professeur de sciences politiques à l’Université Laval Thierry Giasson.

On monte des dossiers sur les chefs, les candidats et les députés pour faire dérailler la campagne de l’adversaire.

Thierry Giasson, professeur à l’Université Laval

Des firmes externes peuvent également être appelées en renfort.

Toutes ces possibles histoires ne sont pas nécessairement dévoilées par les partis eux-mêmes. Il est fréquent que ces informations parfois brûlantes soient envoyées à des journalistes, afin d'éviter de paraître, aux yeux du grand public, à l’origine de la diffusion.

Lorsqu'un journaliste publie une information, c'est beaucoup plus crédible et ça a une meilleure résonance, admet Dominic Vallières, ancien stratège du Parti québécois et du Bloc.

L'objectif reste commun à chaque formation politique : être à l'offensive. Une campagne électorale, ça coûte cher, et on veut être en attaque 24 heures sur 24, explique-t-il. Chaque moment passé en défense est un moment perdu.

Un pari parfois risqué

Ressortir d’anciennes histoires peut parfois se retourner contre le messager, prévient l’experte Geneviève Tellier, de l’Université d’Ottawa. En 2015, les conservateurs ont montré un portrait de Trudeau jeune, ancien prof de théâtre, qui n’était pas prêt à gouverner. On le rabaissait sur son passé, mais ça n’a pas marché. Ça peut être un pétard mouillé, signale-t-elle.

Une « marge d’erreur »

Au cours d’une campagne électorale, la diffusion de propos ou de révélations ignorés ou gardés jusqu’alors sous silence reste inévitable. On ne peut pas tout vérifier, admet Charles Robert, l’ex-bras droit de Philippe Couillard.

L’automne passé, par exemple, la Coalition avenir Québec (CAQ) avait dû écarter un candidat qui ne respectait pas, dans son bar, l’équité salariale. Il avait aussi accueilli à plusieurs reprises de jeunes mineurs, tout en embauchant un nain pour fêter la « Nain-Jean-Baptiste ». Cet épisode avait mis dans l’embarras le futur premier ministre François Legault, forcé de défendre son équipe.

L’année précédente, le candidat libéral dans Louis-Hébert, Éric Tétrault, avait dû se retirer à la suite de la révélation d’un comportement jugé, par l’intéressé, comme « incorrect » à l’égard d’employés.

Il y a une marge d’erreur dans le vetting, assure Charles Robert, tout en évoquant le cas de la candidate vedette Gertrude Bourdon. Celle-ci avait échangé avec la CAQ avant de se porter finalement candidate avec le Parti libéral du Québec (PLQ).

À plusieurs reprises, Philippe Couillard a été contraint de justifier son choix d’accueillir l’ex-patronne du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Québec, qui avait vu ses échanges avec la CAQ être coulés dans les médias par l’équipe de François Legault.

Ce n’était pas une surprise; on savait qu’elle avait parlé avec la CAQ. Dans cette situation, il faut préparer son chef à une réponse publique, ajoute Charles Robert.

Dès qu’un parti trouve une perle, il est évident qu’il va l’exploiter. Ça reste une faiblesse potentielle pour un parti.

Charles Robert, ex-directeur des relations médias du PLQ

Toujours l’an passé, au Québec, les tweets de la candidate péquiste Michelle Blanc étaient connus du chef Jean-François Lisée bien avant leur divulgation, confie Dominic Vallières. Elle avait remis tout ce qu’elle avait dit [avant la campagne]. Les gens au parti savaient, et M. Lisée avait décidé d’y aller, souligne-t-il.

Un montage montre Michelle Blanc d'un côté et Jean-François Lisée de l'autre.

Jean-François Lisée a dû défendre l'an passé sa candidate Michelle Blanc en raison de ses écrits.

Photo : Radio-Canada et La Presse canadienne

Tout savoir reste impossible, certifie un ancien membre du cabinet de Stephen Harper. En 2015, une vidéo, qui remontait à plusieurs années, a été diffusée montrant un candidat conservateur en train d'uriner dans une tasse alors qu'il travaillait comme technicien de service dans une maison.

Ça venait d'une caméra de surveillance, et les propriétaires ont rendu publique cette vidéo dès qu'ils ont appris l'identité du candidat. On ne pouvait pas le savoir, dit-il.

Des chefs préparés pour répondre

Comme dans l’affaire entourant l’imam Hassan Guillet, qui vient de voir sa candidature avec le Parti libéral du Canada retirée en raison d’anciennes publications sur les réseaux sociaux, les partis sont néanmoins rarement pris au dépourvu, avance Charles Robert.

Trois scénarios dominent, d'après l’ex-directeur des relations médias du PLQ. Soit [les membres de l’équipe de Justin Trudeau] ne les ont pas vues, puisque ce n'est pas une science exacte; soit ils ont sous-évalué leur portée; soit ils savaient et ont attendu en espérant que cela ne sorte pas.

La difficulté, parfois, de recruter des centaines de candidats peut notamment expliquer cette volonté de conserver un candidat, surtout si celui-ci est bien connu au sein de sa communauté, poursuit-il.

Tout est prévu et les chefs sont impliqués, confirme Carl Vallée.

Un chef peut faire deux points de presse par jour. Il doit être au courant des bombes qu’on va lancer, mais aussi de celles qui vont arriver contre son parti. Il doit être prêt et avoir des lignes [de réponse].

Carl Vallée, ex-attaché de presse de Stephen Harper
Notre dossier Élections Canada 2019

À quel moment sortir une information embarrassante?

Les stratégies pour diffuser une information recueillie parfois de longue date diffèrent. En fin de compte, c’est le chef qui a une grande influence et qui décide, résume Yves Perron, du Bloc québécois.

Selon un ancien conseiller du Nouveau Parti démocratique (NPD), deux possibilités existent : Publier l’information pour donner un coup à l’adversaire et avoir le momentum. Ou attendre la date limite des mises en candidature pour faire encore plus mal.

Ces attaques – pernicieuses, personnelles et parfois fausses, ajoute le politologue Thierry Giasson – sont destinées aux électeurs indécis, qui ne suivent pas assidûment la politique, pour semer le doute dans leur esprit.

Le tweet du libéral Ralph Goodale sur Andrew Scheer.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

De nombreux députés libéraux ont relayé fin août la vidéo d'un discours d'Andrew Scheer remontant à 2005.

Photo : Capture d'écran

La publication par l’équipe de Justin Trudeau des propos d’Andrew Scheer datant de 2005 visant le mariage gai, tout en appuyant sur la confusion concernant l’avortement, va ainsi dans ce sens, mentionne-t-il.

Le PLC veut parler aux femmes qui pensent voter pour le PCC [Parti conservateur du Canada]. La démarche de persuasion se fait sur le long terme, ajoute Thierry Giasson.

Le moment propice de cette diffusion était aussi bien calculé, rappelle un stratège. Pendant que l'on parlait de Scheer, on ne parlait plus de SNC-Lavalin. C'était une grosse victoire pour les libéraux, clame-t-il.

Sortir de telles informations permet également de tâter le terrain, en amont de la campagne à venir, indique Geneviève Tellier, professeure à l’Université d’Ottawa.

On regarde aussi si ce sujet lève dans la population, explique-t-elle. Dans une campagne, on ne connaît pas à l’avance la question de l’urne. En 2015, le port du voile avait causé des remous alors que ce n’était pas dans les plateformes électorales. Tous les partis se préparent.

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