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Un manoir des seigneurs Lepage retrouvé à Rimouski?

Cette maison de la rue Évêché-Ouest serait le troisième ou quatrième manoir de la Seigneurie de Rimouski.

Cette maison de la rue Évêché-Ouest serait le troisième ou quatrième manoir de la Seigneurie de Rimouski.

Photo : Radio-Canada

Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Un manoir seigneurial datant du 18e siècle aurait été découvert, ou plutôt redécouvert, en plein centre-ville de Rimouski. Épargné par le feu de 1950, les intempéries et le tracé du chemin de fer, le bâtiment se révèle depuis que le nouveau propriétaire a enlevé les couches de matériaux qui le recouvraient.

S'il s'agit de l'un des seuls manoirs seigneuriaux datant du régime français encore debout à l'est de Québec et qu'il pourrait être aussi ancien que la maison Lamontagne, construite en 1744 à Rimouski, le bâtiment ne jouit d'aucune protection particulière de la Ville de Rimouski, malgré des appels répétés de la Société rimouskoise du patrimoine.

Le chercheur indépendant, Alain Ross, et l'architecte à la retraite, Michel St-Pierre, ont consacré énergies et efforts depuis quelques années pour retracer l'histoire de cette maison qui a suscité leur curiosité par son style atypique et par son orientation face à la rivière.

Selon eux, il n'y a pas de doute que cette maison est la résidence qu'a fait construire le troisième seigneur de Rimouski, Germain Lepage, petit-fils du fondateur, René Lepage. Le manoir aurait aussi été la propriété du dernier seigneur Lepage, Louis, fils de Germain, avant d'être vendu au négociant de Québec, Joseph Drapeau, en 1790.

Les deux passionnés disent avoir accumulé une centaine de documents qui démontrent que, contrairement à tout ce qui a été écrit déjà sur le sujet, le manoir de Germain et de Louis Lepage n'a pas été détruit au 19e siècle.

« Tous les éléments que nous avons, qu'ils soient iconographiques, documents écrits, réalité physique de la maison, concordent. »

— Une citation de  Michel St-Pierre, architecte à la retraite, ex-président de la Société rimouskoise du patrimoine

Alain Ross renchérit en ajoutant que, si ce bâtiment est effectivement le seul manoir seigneurial datant du régime français encore debout à l'est de Québec, ce statut lui conférerait une importance qui va bien au-delà des limites de la Ville de Rimouski, selon lui.

En effet, l'armée anglaise a détruit bon nombre de maisons et de manoirs à lors de son avancée vers Québec en 1759.

Par contre, l'armée de Wolfe n'aurait pas débarqué à Rimouski, ce qui a épargné quelques vieilles maisons dont ce manoir, croit monsieur Ross.

Le manoir recouvert de tôle est entouré d'autres maisons, tout près de la chaussée.

Le bâtiment recouvert de tôle avait été converti en appartements et, entouré d'autres résidences, est passé relativement inaperçu pendant de nombreuses années

Photo : Radio-Canada

Les propriétaires actuels, Roger et Vanessa Leblond ont amorcé des travaux sur la maison il y a environ un mois. C'est en enlevant la couverture moderne que d'autres indices sur l'âge de la bâtisse se sont révélés.

Avec les travaux, on le voit, ça vient confirmer des choses, indique Sabrina Gendron, directrice de la Société rimouskoise du patrimoine (SRP).

« Ça nous a permis de constater que la maison était construite en pièces sur pièces, avec tenons et coulisses, un type de construction qui a commencé au 18e siècle. »

— Une citation de  Michel St-Pierre, architecte à la retraite

Mais comment expliquer que cette maison ait sombré dans l'oubli avant d'émerger 200 ans plus tard?

À partir de 1803, on l'a appelée la Maison du domaine dans les archives. Plus tard, on l'a appelée la Maison de ferme. On était loin d'un manoir, mais c'était toujours la même maison, note Alain Ross.

En effet, on la voit sur un croquis de la seigneurie de Rimouski datant des années 1770. On la retrouverait sur un dessin d'un descendant de René Lepage en 1794, puis, sur un plan de Rimouski de 1840 et encore sur le plan du tracé de l'Intercolonial en 1873.

Dans ce plan de la seigneurie de Rimouski daté de 1840, la maison dite du Domaine est identifiée sur la rive droite de la rivière, près de l'embouchure.

Dans ce plan de la seigneurie de Rimouski daté de 1840, la maison dite du Domaine est identifiée sur la rive droite de la rivière, près de l'embouchure.

Photo : BAnQ

Bien que des historiens ont conclu que le manoir de Germain Lepage, troisième seigneur, avait été détruit, une maison occupe ce site depuis au moins 250 ans, disent les deux historiens amateurs.

Cette thèse est partagée par le professeur d'histoire du Cégep de Rimouski, Pascal Gagnon. Lui aussi a toujours été intrigué par cette maison d'inspiration française, dont la structure rappelle la maison Lamontagne.

Si ce n'est pas le manoir, c'est certainement une dépendance qui était située sur le domaine seigneurial, dit-il.

Aucune protection par la Ville... pour l'instant

Lorsqu'il siégeait à la Société rimouskoise du patrimoine, Pascal Gagnon a tenté de faire citer la maison par la Ville de Rimouski afin de lui conférer un statut et une protection particulière.

En 2014 et 2015, le conseil d'administration de la Société, présidé par monsieur Gagnon, avait demandé à la Ville la constitution d'un site patrimonial dans cette portion de la rue de l'Évêché où, en plus du manoir, plusieurs maisons avaient été miraculeusement épargnées par le feu de 1950. Je ne me rappelle pas de la réponse précise, mais c'était négatif, précise Pascal Gagnon.

Vue aérienne de Rimouski.

On distingue sur cette photo datant d'avant le feu de 1950, le manoir, tout juste au nord du chemin de fer, près de la rivière, sur la rue de l'Évêché.

Photo : BAnQ / Fonds Clément Claveau

En 2017, la Société est revenue vers la Ville pour relancer le dossier de la citation du manoir. Ce printemps, sachant que la maison avait changé de mains, une nouvelle demande, plus étoffée, a été faite pour que la Ville cite le manoir avant que des travaux y soient réalisés.

On avait encore plus de documents ce printemps, des actes notariés, des recherches, mais on n'a pas eu de suite, ça été mis en pause, déplore la directrice de la Société rimouskoise du patrimoine, Sabrina Gendron.

« C'est une certaine forme de négligence [NDRL de la part de la Ville] car ils étaient au courant de la valeur historique, ça aurait été bien que les gens de la Ville fassent cette démarche beaucoup plus tôt. »

— Une citation de  Sabrina Gendron, directrice, Société rimouskoise du patrimoine

Une décision d'autant plus surprenante que le fascicule Circuits Rimouski produit par la Société rimouskoise du patrimoine et financée en partie par la Ville, présente déjà la résidence du 263 de l'Évêché Ouest comme le manoir construit par Germain Lepage.

Le maire, Marc Parent, rétorque que la valeur patrimoniale de cette maison était estimée à « moyenne » par la Société rimouskoise du patrimoine lors du dépôt des demandes. À ce moment-là on a décidé de ne pas agir dans le dossier précise Marc Parent.

Par contre, en raison des travaux amorcés il y a quelques jours, le dossier a évolué rapidement, à mesure que la charpente du bâtiment se dévoile.

La Ville entend donc suivre de très près le dossier, assure le maire Parent.

« Est-ce qu'on parle d'un seul pan de mur ou des quatre murs, ça fait une grande différence, mais s'il s'agit de la plus vieille maison de Rimouski, par exemple, c'est certain qu'on va déployer des efforts pour voir ce qui peut être fait. »

— Une citation de  Marc Parent, maire de Rimouski

Des travaux imparfaits, mais pas irréversibles

La Société rimouskoise du patrimoine, comme le maire d'ailleurs, se dit cependant soulagée que les nouveaux propriétaires soient sensibles au patrimoine et que les travaux, bien qu'ils ne permettront pas de redonner le lustre d'antan au manoir, n'altéreront pas la structure du 18e siècle.

Les travaux qui seront faits, le revêtement extérieur, les fenêtres, ce n'est pas irréversible, on pourra quand même revenir en arrière, mais, ça va coûter plus cher, ajoute la présidente de la Société rimouskoise du patrimoine.

Un plan rapproché des différentes couches du mur, en bois et en papier brique.

La maison a fait l'objet de travaux successifs de telle sorte que la structure ancienne se retrouve sous de nombreuses couches de matériaux.

Photo : Radio-Canada

Les nouveaux propriétaires sont même d'avis que la Ville aurait dû acheter la maison quand il était encore temps. S'ils avaient voulu la remettre dans son état d'origine, la Ville aurait dû l'acheter, lance Roger Leblond qui croit que la réfection pourrait coûter plusieurs centaines de milliers de dollars.

« Au prix où on l'a payé, la Ville aurait été capable de l'acheter facilement. »

— Une citation de  Vanessa Leblond, co-propriétaire de la maison

Les propriétaires qui entendent rénover les logements et installer un nouveau revêtement disent que sans ces travaux, la maison aurait été bonne pour la démolition vu son état de dégradation avancé. Encore cinq ou six ans, il serait arrivé quelque chose, probablement qu'elle serait tombée, trop pourrie, lance Roger Leblond en guise de conclusion.

Lire dans les arbres pour dater la maison

Dans la foulée des travaux de rénovation, la Ville a récemment mandaté l'Université du Québec à Rimouski pour procéder à une analyse dendrochronologique. L'objectif est de pouvoir préciser le moment de la construction de la maison.

Le professeur de biologie Dominic Arseneault va donc extraire des carottes de bois sur plus d'une dizaine de poutres, les plus anciennes, et, à partir des cercles de croissance, il devrait pouvoir déterminer en quelle année l'arbre a été coupé, donc, probablement, en quelle année la maison a été construite.

C'est que tous les arbres, dans une même région, croissent à un même rythme, étant exposés aux mêmes conditions météorologiques.

Ça fait qu'au bout de plusieurs années, les arbres qui ont poussé dans une même région tendent à avoir des cernes larges les mêmes années et des cernes étroits les mêmes années, précise le professeur Arseneault.

L'UQAR possède une banque de données, une matrice en quelque sorte, qui permet de faire correspondre les cercles de croissances à des années en particulier.

Ces résultats permettront au conseil municipal de prendre une orientation dans le dossier, conclut le maire Marc Parent.

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