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Maisons fantômes du Vieux-Hull : un quartier encore défiguré

Photo de dix maisons abandonnées et placardées dans le Vieux-Hull.

Quatorze maisons sont abandonnées et placardées dans le Vieux-Hull.

Photo : Radio-Canada / Pascal Gervais

Pascal Gervais

Il y a deux semaines, un violent incendie a fait rage dans un bâtiment placardé de la rue Kent, dans le secteur du Vieux-Hull à Gatineau. Cette résidence fait partie des nombreux taudis inhabités de ce quartier pourtant situé à moins de trois kilomètres de la colline du Parlement. Malgré un règlement municipal qui régit la présence des maisons laissées à l’abandon, la Ville demeure impuissante, et les résidents, frustrés.

Un texte de Pascal Gervais avec la collaboration de Jérôme Bergeron

Mintri Nguyen n’ose plus planter de tomates dans son jardin du Vieux-Hull, à force d’y avoir récolté seringues et condoms souillés. Son immeuble est entouré de cinq maisons inoccupées et placardées, propriété de l’entrepreneur général Boless. Tel un Gaulois, il refuse de capituler en vendant sa propriété.

Quatorze taudis inhabités, certains sans toit, sans porte ou fenêtre, parsèment un secteur de 800 mètres carrés, dont Radio-Canada a fait l’analyse. Des résidences pourtant toutes situées dans un secteur hautement convoité, à quelques pas des édifices fédéraux et d’Ottawa. Il y a 5 ans, un groupe de citoyens, dont faisait partie M. Nguyen, a demandé à la Ville de placarder les maisons abandonnées.

Avant que ce soit placardé, les portes étaient ouvertes, pas barrées, évidemment il y avait des squatteurs. C’est sûr que ce n’est pas l’idéal, ce n’est pas beau esthétiquement, mais en attendant d’avoir une solution de rechange, c’est mieux de sécuriser, a expliqué M. Nguyen.

Un homme devant une maison placardée.

La propriété de Mintri Nguyen est voisine de cinq maisons abandonnées.

Photo : Radio-Canada / Pascal Gervais

Selon lui, il faut intervenir dans le dossier des maisons inoccupées dans le Vieux-Hull.

Il y a deux options, soit nous rénovons, je ne crois pas que ça va être le cas, ou nous les mettons à terre et nous construisons quelque chose de beau qui respecte si possible le caractère patrimonial et architectural du quartier, a proposé M. Nguyen.

Le statu quo ce n’est pas acceptable. Moi, j’adore le patrimoine, je crois que toutes les maisons ou le secteur ont du potentiel, qu’il y a une possibilité de l’améliorer pour rendre ça attrayant

Mintri Nguyen, propriétaire d’un immeuble dans le Vieux-Hull

Des maisons à l’abandon depuis des années

Depuis les années 70, la Ville tente tant bien que mal de redorer ce quartier.

Les maisons inoccupées du Vieux-Hull, qui nuisent à la revitalisation du secteur, ne sont pas recensées par la Ville de Gatineau.

Selon l’article 41 des règlements municipaux de la Ville, les ouvertures d’une construction inachevée ou abandonnée doivent être barricadées à l’aide de planches ou de panneaux de bois peints d’une couleur s’harmonisant au parement extérieur de la construction et solidement fixés de manière à en interdire l’accès et à prévenir les accidents.

La construction doit être achevée dans les 180 jours suivant l’installation des planches ou des panneaux barricadant les ouvertures ou à compter du jour de l’abandon a été constaté. Si la construction demeure inachevée ou abandonnée après ce délai, la construction doit être démolie.

Pourtant, de nombreuses maisons placardées depuis plusieurs années ne sont pas démolies.

Tant qu’il n’y a pas d’enjeu structurel et que le promoteur a un projet de remplacement, la Ville ne peut pas forcer la démolition, a expliqué le conseiller du district de Hull-Wright, Cédric Tessier, qui admet du même coup qu’il est au courant de la problématique des bâtiments laissés à l’abandon, mais qu’il n’y a pas de solution magique.

La plupart des maisons placardées sont la propriété de promoteurs qui ont des objectifs de développement, a-t-il précisé, en entrevue à Radio-Canada.

Cédric Tessier devant une maison placardée.

Cédric Tessier, conseiller du district de Hull-Wright, ne croit pas que forcer la démolition des maisons placardées est toujours la solution.

Photo : Radio-Canada

Le conseiller Tessier croit que la meilleure façon de réduire le nombre de maisons inoccupées est de respecter le programme particulier d'urbanisme (PPU), parce qu’il y a beaucoup de spéculation au centre-ville.

M. Tessier a salué le travail des petits entrepreneurs qui achètent une maison dans le Vieux-Hull pour y construire des bâtiments qui respectent le PPU où le zonage permet la construction de trois ou quatre étages.

D’un autre côté, il y a des entrepreneurs qui achètent plusieurs maisons et espèrent forcer la main des conseillers municipaux en demandant un changement de zonage qui va leur permettre de construire une tour de plusieurs étages.

Cédric Tessier, conseiller du district de Hull-Wright

La problématique provient des modifications du PPU qui ont été nombreuses au cours des dernières années, donc il y a des investisseurs qui se disent : "Nous allons attendre, et dans cinq ou dix ans, je vais faire une demande pour pouvoir construire un immeuble de quinze ou vingt étages", a affirmé le conseiller.

Des maisons de près de 300 000 $ aussi placardées

Même si les valeurs moyennes des propriétés de la catégorie résidentielle (moins de 6 logis) sont de 231 100 $ pour l’ensemble du territoire de Gatineau, selon les données publiées par la Ville, il est étonnant de constater que des bâtiments laissés à l’abandon depuis plusieurs années soient évalués à plus de 100 000 $.

En ajoutant la valeur des terrains, les maisons inoccupées dans le secteur du Vieux-Hull sont évaluées entre 110 000 $ et 283 800 $, selon le rôle d'évaluation foncière de la Ville de Gatineau.

Une maison laissée à l'abandon.

Cette maison de la rue Papineau n'a tout simplement plus de toit.

Photo : Radio-Canada

Une maison avec le revêtement délabré et les fenêtres placardées

Le 45, rue Kent, semble être laissé à l'abandon dans le secteur Hull.

Photo : Radio-Canada

L’évaluateur immobilier agréé Stéphane Blais n’est pas surpris de ce constat.

Il faut savoir que les valeurs immobilières dans le Vieux-Hull sont celles qui ont le plus progressé de toute la ville de Gatineau, a observé M. Blais, qui évalue des résidences depuis plus de 25 ans.

Même placardée et laissée à l’abandon, une maison érigée dans le Vieux-Hull continue de voir sa valeur foncière s’apprécier. 

Le marché est en ébullition. Il progresse tout le temps. Si les maisons ne sont pas à déconstruire, elles continuent de prendre de la valeur, a-t-il poursuivi.

La maison incendiée sur la rue Kent, le 29 août dernier, a vu son évaluation foncière passer de 121 800 à 162 200 $, soit une augmentation de 33 %, entre la publication des deux rôles, soit celui couvrant la période de 2015 à 2017 et celui de 2018 à 2020.

L’évaluateur a indiqué que ce sont les terrains qui valent le plus cher dans l’équation.

Au centre-ville de Gatineau, il n'y a pas de terrains vacants qui sont voués à un développement. Une offre de terrains vacants aussi faible, ajoutée à un principe de l'offre et de la demande, c'est inévitable, la valeur des terrains augmente, a-t-il précisé.

Des maisons fantômes condamnées à devenir des tours?

L’entrepreneur général Boless, qui a entre autres démoli et construit un immeuble qui abrite une cinquantaine d’unités d’habitation destinées exclusivement aux artistes sur la rue Morin dans le Vieux-Hull, souhaite développer les propriétés voisines à l’immeuble de Mintri Nguyen.

Selon M. Nguyen, Boless a acheté la première maison il y a 10 ans et la dernière, il y a un peu plus de 5 ans. Il a précisé qu’il n’y a jamais eu de pancartes d’agences immobilières devant ces maisons.

Questionné sur l’avenir des bâtiments de la rue Kent et Laval, Rui Perdigao, directeur développement pour l’entreprise Boless, a refusé notre demande d’entrevue, mais nous a répondu par courriel.

Les propriétés sur la rue Kent sont destinées au développement [...], sans rien de concret sur la table pour l’instant. L’assemblage de propriétés pour le redéveloppement est souvent un travail de patience et il implique plusieurs intervenants, dont surtout les propriétaires actuels qui doivent accepter de vendre, peut-on y lire dans le courriel.

Tant et aussi longtemps que les propriétaires de résidences laissées à l’abandon ont un projet de reconstruction, la Ville ne peut les forcer à les démolir, a mentionné le directeur général de Vision Centre-Ville de Gatineau, Stefan Psenak.

Stefan Psenak, devant une maison placardée du Vieux-Hull.

Stefan Psenak, directeur général de Vision Centre-Ville de Gatineau, est d'avis que les initiatives pour revitaliser le Vieux-Hull commencent à porter leurs fruits.

Photo : Radio-Canada / Jérôme Bergeron

Vision Centre-Ville de Gatineau est un regroupement de professionnels, de commerçants et de gens d’affaires qui mettent de l’avant diverses initiatives de promotion, de valorisation et d’animation dans le Vieux-Hull.

Il faut avoir un projet de remplacement qui est approuvé [par la Ville]. Souhaitons que les processus puissent s'accélérer et que les choses se fassent en bonne et due forme, a-t-il soutenu.

Selon Stefan Psenak, les délais d’approbation de projets forcent parfois de plus petits entrepreneurs à jeter la serviette.

C'est pour les plus petits promoteurs qu’on souhaite que ça s’accélère, pour ne pas que ça tombe à l'eau. En étirant dans le temps, ils n'ont pas les reins assez solides.

Stefan Psenak, directeur général de Vision Centre-Ville

Même si de nombreux acteurs ont tenté de redonner ses lettres de noblesse au Vieux-Hull depuis des décennies, Stefan Psenak dit assister à un véritable changement de cap au cours des dernières années, et il croit de plus en plus en une revitalisation réussie.

De son côté, tant et aussi longtemps que ces nombreuses maisons placardées ne seront pas revitalisées, Mintri Nguyen doit continuer de vivre dans un quartier « qui perd de son âme », en misant sur les constructions neuves plutôt qu’en conservant le caractère patrimonial du secteur.

Vous avez des choses ultramodernes toutes neuves, et en face, vous avez quelque chose laissé à l’abandon. Ça démontre vraiment une cassure sociale, a-t-il déploré.

M. Nguyen souhaite que la Ville de Gatineau encourage davantage les résidents et propriétaires à prendre soin de leur propriété.

On peut adopter des mesures très simples, la plantation d’arbres, de végétaux, de fleurs, ou des choses qui coûtent plus cher, l'enfouissement de fils électriques. C’est vraiment par de petits gestes que nous allons rendre le secteur attrayant, a-t-il conclu, avec l’espoir d’un jour voir des familles s’établir sous les toits de ces résidences placardées.

Ottawa-Gatineau

Politique municipale