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  • Envoyée spéciale
  • Hong Kong : « Nous sommes à la croisée des chemins » - Martin Lee

    Martin Lee.

    Martin Lee, avocat, ex-membre du Parlement et un défenseur de la démocratie à Hong Kong, est interviewé par la journaliste Céline Galipeau.

    Photo : Radio-Canada

    Radio-Canada
    Mis à jour le 

    « Pékin est prêt à tout pour assimiler Hong Kong, mais nous continuons à nous battre pour notre liberté et pour nos valeurs fondamentales », nous a confié Martin Lee, une figure importante du mouvement prodémocratie hongkongais.

    Les Hongkongais manifestent en grand nombre et presque tous les jours depuis juin dernier pour protester contre un projet de loi autorisant l’extradition vers la Chine et pour dénoncer l’ingérence grandissante de Pékin dans les affaires de Hong Kong. La journaliste Céline Galipeau en a parlé avec Martin Lee, un avocat de plus de 80 ans, ex-membre du Parlement hongkongais et fondateur du Parti démocratique de Hong Kong. Voici des extraits de l’entrevue réalisée à Hong Kong.

    Qu’est-ce qui est en jeu dans cette nouvelle vague de protestation et de mobilisation à Hong Kong?

    Nous sommes rendus à l’étape la plus critique de toutes ces années de manifestations. Nous sommes vraiment à la croisée des chemins, et ça passe ou ça casse pour Hong Kong. Si on regarde comment Pékin nous a traités jusqu’ici, ça augure mal pour la suite. Par le passé, chaque fois qu’il y a eu de grandes manifestations, Pékin a répondu en resserrant son contrôle sur Hong Kong. Et ce que Pékin déteste par-dessus tout, c’est que tout ce tumulte attire l’attention du monde entier. Je vois bien les autorités chinoises dire aux nations étrangères : « Mêlez-vous de vos affaires; nous ferons ce qu’il faut pour régler le problème de Hong Kong ».

    Hong Kong, un important centre financier situé sur la côte sud de la Chine, est une ancienne colonie britannique. Elle a été rétrocédée à la Chine en 1997, et l’accord signé à l’époque lui garantit une certaine autonomie selon un modèle appelé « un pays, deux systèmes ».

    Martin Lee et Céline Galipeau sont debout et se font face sur un parterre devant de grands immeubles.

    L'avocat et militant prodémocratie hongkongais Martin Lee est interviewé par la journaliste Céline Galipeau le 20 août 2019 à Hong Kong.

    Photo : Radio-Canada / Caroline Girard

    Qu’est-ce que le projet de loi sur l’extradition vers la Chine a de si grave pour que certains jeunes Hongkongais soient prêts à mourir pour empêcher son adoption?

    Ce projet de loi est vraiment mauvais. Le système judiciaire de Hong Kong répond aux standards universels et il est reconnu par tous les gouvernements du monde. Ce n’est certainement pas le cas du système judiciaire de la Chine. Et, jusqu’ici, nous n’avons jamais extradé de citoyens en Chine pour qu’ils y subissent un procès.

    Aujourd’hui, la chef de l’exécutif de Hong Kong, Carrie Lam, voudrait permettre l’extradition de suspects vers la Chine, tout en faisant valoir que le système judiciaire chinois s’est amélioré. Mais ce n’est pas le cas. Nous le savons tous. On le voit aux nouvelles tout le temps. En Chine, les suspects sont forcés de se confesser devant les caméras de télévision. Il n’y a pas du tout de procès juste et équitable en Chine. Encore l’an dernier, le dirigeant chinois, Xi Jinping, a déclaré qu’il ne reconnaissait pas l’indépendance du système judiciaire et que les juges étaient là pour renforcer la gouvernance du Parti communiste. Alors quand le président lui-même dit une telle chose, comment faire confiance à leur système judiciaire? Leurs tribunaux vont condamner n’importe qui si c’est ce que le Parti désire.

    Finalement, Carrie Lam a dit qu’elle suspendait le projet de loi, mais qu’elle n’allait pas le retirer.

    Et c’est pour tout ça que les jeunes Hongkongais se mobilisent. Ils ne veulent pas subir de procès en Chine. Personne ne veut ça. Un tel projet de loi détruirait notre système, qui permet des procès justes et équitables. Et si ce projet de loi est un jour adopté, même vous, même les visiteurs de passage ici pour quelques jours pourraient être extradés en Chine sous de fausses accusations. C’est pourquoi c’est si dangereux.

    N’importe quel visiteur pourrait être envoyé en Chine?

    C’est ce que nous craignons si cette loi est adoptée. Vous pensez que si vous venez ici vous n’avez rien à craindre et que Hong Kong va vous protéger. Vous n’avez commis aucun crime, ni ici ni en Chine. Vous n’avez même jamais commis de geste criminel dans votre vie. Mais si Pékin n’aime pas la façon dont vous rapportez les événements ici par exemple, il pourrait monter un dossier contre vous, vous faire arrêter et vous faire extrader. Tout ce dont ils ont besoin, c’est la déclaration d’un témoin, qui affirmera, faussement bien sûr, que par le passé vous avez commis un acte criminel en Chine.

    Des avocats portent la toge et la perruque.

    L'avocat Martin Lee (au centre) participe à une cérémonie pour marquer la rentrée judiciaire à Hong Kong le 9 janvier 2012. Le territoire a continué d'être régi par la common law, même après sa rétrocession à la Chine en 1997.

    Photo : Reuters / Bobby Yip

    À part ce projet de loi, les jeunes se battent aussi pour protéger l’identité hongkongaise, n’est-ce pas?

    Ils se battent pour notre liberté, pour nos valeurs fondamentales et pour la démocratie. Je me suis battu pour la démocratie toute ma vie politique, pendant 35 ans. Mais je l’ai toujours fait pacifiquement. Je n’ai jamais eu recours à la force. Aujourd’hui, ces jeunes disent qu’ils vont changer de tactique et avoir recours à la force. Un peu. Ils disent : Continuez de votre côté à militer pacifiquement, mais nous, on essaie autre chose.

    Ils l’ont fait, et ils ont réussi! Le projet de loi sur l’extradition aurait été adopté le 12 juin dernier si ces jeunes n’avaient pas bloqué ce jour-là le passage aux législateurs pro-Pékin qui voulaient entrer dans le parlement. Du coup, la session a été ajournée, et la chef de l’exécutif a suspendu le projet de loi. Pour ça, les manifestants ont eu recours à la force. Un peu.

    Ils ont réussi à faire reculer le gouvernement, mais ce n’est pas suffisant. Ils exigent non seulement la suspension, mais aussi le retrait de ce projet de loi.

    Que tente de faire la Chine? Assimiler Hong Kong?

    Je crois que oui. Quand Deng Xiaoping est arrivé avec le concept « un pays, deux systèmes » dans les années 80, il croyait que Hong Kong allait faire avancer la Chine. Il aimait Hong Kong : un endroit pacifique, toutes les libertés et un État de droit. Sa formule « un pays, deux systèmes » donnait à Hong Kong un haut degré d’autonomie, sauf dans les domaines de la défense et des affaires étrangères.

    Mais force est de constater que Pékin s’immisce de plus en plus dans les affaires de Hong Kong. Tout le monde s’en rend compte ici. C’est sans compter que, chaque jour, 150 Chinois viennent s’installer ici. Un aller simple. Cent cinquante Chinois par jour, ça fait 60 000 par année. Après 10 ans, ça fait 600 000. Et ça continue.

    Martin Lee manifeste le poing brandi au ciel.

    En décembre 2007, Martin Lee participait en tant qu'élu à Hong Kong à une manifestation demandant le respect de la démocratie sur le territoire rétrocédé à la Chine en 1997.

    Photo : La Presse canadienne / Vincent Yu/AP

    Craignez-vous que Hong Kong perde son identité?

    Je crois que Pékin a l’intention de diluer le caractère distinctif de Hong Kong, en s’attaquant à nos valeurs fondamentales, à nos libertés, à l’État de droit, à la démocratie, etc.

    Pékin veut que Hong Kong devienne une autre ville chinoise. Mais pas entièrement; ils veulent que Hong Kong continue d’être une ville internationale. Mais cela sera-t-il possible si le projet de loi sur l’extradition est adopté? On ne pourra même plus garantir la sécurité des visiteurs ou des investisseurs d’outre-mer qui viennent à Hong Kong. Donc, la Chine veut le beurre et l’argent du beurre. C’est tout à fait irréaliste.

    Les jeunes ont peur, et ils veulent que Hong Kong reste comme il est, et ils veulent protéger nos valeurs fondamentales pour les prochaines générations. Ils sont prêts à aller en prison. S’ils sont condamnés pour avoir participé à une émeute, ça peut aller jusqu’à 10 ans de détention. Ils sont même prêts à mourir. Et évidemment, les citoyens de Hong Kong veulent protéger ces jeunes. C’est pourquoi il a été possible d’organiser les énormes manifestations des dernières semaines en si peu de temps.

    Connaissez-vous un endroit au monde où le gouvernement est toujours au pouvoir si le quart de la population est dans la rue à protester? Ici, il y a régulièrement des manifestations monstres, et pas un seul ministre n’a démissionné jusqu’ici. La chef de l’exécutif est toujours en fonction et continue de dire non aux demandes légitimes du peuple.

    Comment pensez-vous que cela va finir?

    Tout dépend d’un seul homme, le président chinois, Xi Jinping. S’il gère le tumulte comme d’habitude, il enverra les soldats si nécessaire pour réprimer les manifestations. Il mettra de nombreuses personnes en prison.

    Mais j’ai espoir qu’il aura la sagesse de se détourner de cette façon de faire et de plutôt embrasser la politique de Deng Xiaoping. Ce dernier voulait un haut degré d’autonomie pour nous, il faisait confiance aux citoyens hongkongais et il nous permettait de vivre en démocratie.

    Propos recueillis par la journaliste Céline Galipeau

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